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19660516

文化大革命

Mao Zedong et Lin Biao au moment du lancement de la Révolution culturelle, en 1966. New China Pictures / Magnum Photos

“La révolution culturelle prolétarienne peut être appelée 'la seconde révolution chinoise'.” Cette audacieuse affirmation figure dans un texte officiel tout récent, directement inspiré, dit-on, du président Mao Tse-toung. Revoir la Chine en 1971, c'est mesurer en effet l'étendue de cette seconde révolution. La révolution culturelle est finie depuis 1969, mais ses effets se développent maintenant en tous domaines, on en parle sans cesse, elle est au centre de tout. A mes précédentes visites, la comparaison cent fois entendue était : “Avant la Libération… après la Libération.” On dit aujourd'hui : “Avant la révolution culturelle… après la révolution culturelle.”

Qu'en 1966 le peuple chinois se soit soulevé contre le Parti communiste, c'est un événement déjà extraordinaire. Mais que l'objectif des insurgés ait été d'obtenir non pas moins de révolution, mais plus de révolution, de pousser le système non pas vers la droite, mais encore plus à gauche, voilà quelque chose d'encore plus surprenant. C'est bien cela, pourtant, qu'on explique au visiteur ; bien mieux, c'est ce qu'il constate. Pour qui a séjourné en Chine populaire avant 1966 (et ce fut trois fois mon cas), elle a encore avancé plus loin dans la révolution. La première révolution chinoise, celle de 1949 – j'étais à Changhaï à l'époque – a été à son tour “ révolutionnée ”, de 1966 à 1969. Les changements qu'elle a opérés peuvent se résumer en quelques mots : la Chine populaire est devenue plus complètement la Chine du peuple.

Pour en arriver là, à travers quelles tempêtes et quels désordres vient-elle de passer ? C'est un point sur lequel les Chinois demeurent curieusement muets. Quand une crise est derrière eux, ils veulent oublier et faire oublier ses aspects sombres. J'avais déjà vu cela en 1964, au lendemain de la grande crise du lâchage russe et des difficultés économiques : on en parlait le moins possible. Le visiteur qui demande aujourd'hui s'il y a eu des batailles et des morts dans la ville qu'il traverse perd son temps : les réponses restent des plus vagues. Il en saurait davantage en lisant de bons ouvrages écrits sur la révolution culturelle par des témoins ; grâce à eux, l'histoire nous en est maintenant assez bien connue (1).

Pourtant, les désordres ont dû être à certains moments encore plus graves que ce qu'en ont su ces observateurs. C'est ce qu'ont révélé récemment les plus hauts dirigeants chinois. Il a fallu les confidences de M. Chou En-lai à Edgar Snow, le journaliste américain, pour qu'on sache que lui-même, le premier ministre, avait échappé de justesse en août 1967 à un terrible danger. A Pékin même, il fut assiégé pendant deux jours et deux nuits par un demi-million de gardes rouges d'extrême gauche, massés sur la place de la Paix céleste, qui voulaient s'emparer de sa personne et des archives du comité central.

C'est M. Chou En-lai encore qui a révélé qu'il y a eu dans l'armée plusieurs milliers de victimes, morts et blessés, du fait des factions révoltées. Enfin nul autre que le président Mao a reconnu, toujours devant Edgar Snow, que la Chine avait été plongée dans un grand chaos. Les journaux étrangers d'alors l'ont écrit, et c'était la vérité, a-t-il ajouté. Le conflit avait bel et bien dégénéré en une guerre entre factions. Des batailles faisaient rage et dans certains cas les combattants avaient fini par employer non seulement les fusils, mais l'artillerie ou, plus précisément, les mortiers.

LE MAOÏSME LÂCHÉ SUR LA CHINE

S'il est difficile au visiteur étranger d'avoir le récit de ces tumultueux événements, le “pourquoi”, en revanche, lui est abondamment expliqué, et de façon décidément convaincante. Quand on traduit en clair l'étrange langage marxiste et chinois dans lequel les informations et les analyses sont fournies, un fait central apparaît avec une évidence massive : Mao Tse-toung, moins de dix ans après la libération de 1949, se trouvait mis en échec sur tout un ensemble de positions. Une grande partie du pouvoir lui échappait. Son programme, qui exigeait que la révolution fût continuée et menée encore plus loin, butait contre la présence, au cœur du système et dans les ramifications du parti et de l'Etat, d'une opposition de plus en plus structurée. Tout le monde se disait maoïste, mais la propagande, la culture, les syndicats, un grand nombre de cadres du parti, de l'administration et de l'économie, à l'échelon supérieur et local, ne suivaient plus ses directives. La ville même de Pékin était passée sous le contrôle de ses adversaires.

Le réseau diffus mais très large des opposants s'était peu à peu découvert un chef en la personne de Liu Shao-chi, président de la République et deuxième personnage du régime. Pour eux, la révolution avait assez duré. L'heure était aux compromis, il fallait en finir avec les expériences de chirurgie sociale, remettre la politique à sa place en faisant passer d'abord l'économie, et laisser les Chinois accéder à un minimum de confort et de liberté. Au sortir des difficultés de 1960-1962, cette contestation commençait à se montrer à visage découvert. En regardant en arrière, je comprends maintenant qu'à Changhaï, notamment en 1964, c'était ce révisionnisme chinois que j'avais rencontré, quand j'avais vu apparaître ici et là, avec le complet veston et le rouge à lèvres, une sorte de communisme en souplesse, un communisme de la débrouillardise et de l'enrichissement, qui s'écartait nettement du maoïsme dur et spartiate.

Pour Mao Tse-toung, faire la révolution culturelle, cela a consisté à soulever le peuple contre les mandarins du parti, en réussissant à faire entendre de nouveau aux masses sa voix que l'opposition déformait ou étouffait ; en même temps, à dénoncer et détruire la ligne politique de Liu Shao-chi, et sa ligne “organisationnelle”, donc démanteler l'appareil du parti et de l'État, seule façon de débusquer les adversaires ; enfin, à savoir reconstruire l'unité après la bataille.

Cette seconde révolution, Mao Tse-toung l'a menée à bien à plus de soixante-dix ans, servi par son immense prestige dans le peuple, et par l'armée restée fidèle sous le maréchal Lin Piao. Lutte personnelle, entre deux hommes, Mao et Liu ? En aucune façon. Lutte pour le pouvoir ? Pas cela non plus, ou très différente de ce qu'on a vu sous ce nom en pays communiste. Une lutte d'idées, voilà ce que cela a été avant tout. La révolution culturelle a été le dynamitage du barrage qu'avait tenté de dresser le nouvel “establishment” révisionniste pour arrêter la pensée révolutionnaire de Mao Tse-toung. Le barrage ayant sauté, le flot puissant des idées de Mao est lâché sur une Chine déblayée de toute résistance.

PRIMAUTÉ DU TRAVAIL MANUEL

Une idée, entre tant d'autres, se révèle la plus chargée d'un puissant contenu de révolution, qui se déverse maintenant sur le pays. C'est l'idée que dans la nouvelle société socialiste il n'est plus permis à personne d'échapper au travail manuel. A tout homme, quels que soient son métier et son rang, Mao a dit : tu seras paysan ou tu seras ouvrier. La participation au travail est obligatoire pour chacun, au moins une partie de sa vie, ou de son année, travail qui peut se passer d'ailleurs devant une machine, mais travail en tout cas productif. Tout citoyen socialiste a en effet le devoir d'appartenir au peuple, de partager sa peine et ses problèmes en travaillant au sein du peuple, dans les champs ou à l'usine. C'est ainsi seulement qu'il aura ou renforcera une conception socialiste du monde, ce qui doit être son but.

Un haut dirigeant, membre du comité central, qui nous recevait à Changhaï, faisait de ce thème le centre même de l'action politique. “Nous les cadres, disait-il, nous devons plus que tout le monde nous mêler aux masses, et recevoir par le travail leur enseignement avec humilité. C'est seulement ainsi que nous empêcherons la récurrence toujours à craindre de l'esprit capitaliste.”

Il y a certes fort longtemps que Mao prêche cette idée du travail manuel obligatoire et universel, mais elle était loin de susciter une acceptation générale. Maintenant enfin, elle est appliquée à une échelle sans précédent, elle est en train de remuer la Chine entière. Autant que nous avons pu en juger, elle était en application partout où nous sommes passés, dans les administrations centrales ou locales, les comités révolutionnaires et les rangs du parti, les services économiques, les écoles et les universités, les hôpitaux, les milieux culturels, etc. – une partie du personnel se trouvant toujours, par rotation, en séjour dans les usines ou les communes populaires agricoles.

Les nouveaux travailleurs sont en règle générale envoyés dans un milieu ordinaire de paysans ou d'ouvriers. Durée de leur stage parmi les “masses” ? Deux mois par an n'est pas mal, nous disait le dirigeant déjà cité ; quatre mois est excellent, si c'est possible : c'était le cas d'une de ses collègues, membre du comité révolutionnaire.

Les cadres sont souvent envoyés dans des écoles spécialement créées pour eux, les “écoles du 7 mai”, ainsi nommées parce qu'elles sont nées d'une directive du président datée du 7 mai 1966.

Mais l'envoi au travail manuel peut aussi être spécialement organisé pour le redressement des déviationnismes politiques. On ne cache nullement, bien au contraire, que cet aspect correctif a pris un grand développement à la suite de la révolution culturelle, pour la rééducation des citoyens ordinaires ou des cadres. Des milliers de cadres plus ou moins gravement coupables de révisionnisme ont subi ou subissent encore cette rééducation idéologique par le travail, pour assurer leur “récupération”.

On peut enfin rapprocher de tout cela les mouvements de travailleurs qui relèvent de l'audacieuse politique d'aménagement du territoire. Elle a des aspects très divers : réduire la population des villes, peupler le vide de l'arrière-Chine, développer les régions déshéritées ou sous-développées, consolider la défense des régions frontières, etc. L'envoi au travail prend l'aspect d'une véritable émigration intérieure, qui a déplacé des millions de personnes, en particulier des jeunes venus des villes. Leur implantation au loin peut alors être faite pour plusieurs années, ou même de façon définitive.

Cet énorme brassage, qui veut que tout Chinois soit plongé dans le peuple et sache se salir les mains, a vraiment donné à la Chine un aspect et un climat plus “peuple” que jamais. On a puissamment l'impression qu'elle n'est plus faite que d'une seule classe, le peuple innombrable et homogène, faite de la répétition infinie – même s'il n'y a pas toujours uniformité complète – d'un type d'homme, le travailleur aux mains calleuses. A la différence de ce qui existait encore vers 1964 ou 1965, plus aucune trace de l'ancienne bourgeoisie, ni même des ci-devant bourgeois ralliés au régime. Plus rien non plus qui indique d'un homme à un autre une différence, une inégalité de revenu ou de culture, une subordination. Les meilleurs soutiens du régime étant, pour Mao, les travailleurs d'origine pauvre et prolétarienne, ils sont le modèle auquel on veut universellement ressembler, non pas simplement en apparence, mais dans la conduite et dans l'action.

LA REMONTÉE DU PEUPLE

Il ne faut pas voir dans tout ce qui précède une volonté de nivellement général au plus bas niveau. Si l'idée du travail obligatoire pour tous et de la plongée dans le peuple produit une sorte de courant vers le bas, elle se combine avec une autre idée-force qu'il faut maintenant mettre en relief : c'est l'idée que le peuple doit prendre désormais la direction de tout dans ce pays qui est à lui. Et de cette idée-là procède, en sens inverse, un énorme mouvement vers le haut, pour le relèvement et la promotion de tout ce peuple.

Le point de départ est l'éducation politique de la multitude. Elle était déjà intensive avant la révolution culturelle. Pendant et après celle-ci, elle a été poussée à un degré probablement jamais atteint nulle part dans l'histoire. Autant que son riz ou son pain, le travailleur chinois, soumis à un effort d'endoctrinement permanent, absorbe quotidiennement sa nourriture politique, au logis, au travail ou dans les lieux publics, oralement, par écrit ou en images. On voit moins le Petit Livre rouge, mais ce n'est pas un relâchement : simplement, on n'a plus besoin de démonstrations ou de gesticulations, puisque la pensée de Mao a triomphé. On ne s'en nourrit que davantage, tranquillement. Dans un climat de docilité et de foi, elle sature le pays entier. Le citoyen chinois est aujourd'hui l'homme le plus “politisé”, le plus politique, de la planète.

La révolution culturelle lui a ouvert en même temps de nouvelles chances de promotion. A tous niveaux règne un “ouvriérisme” qui encourage constamment le travailleur à se distinguer et à chercher à s'élever. Dans son atelier ou dans sa brigade agricole, on lui explique que l'entreprise est sa chose et qu'elle attend de lui des idées et des innovations. On lui répète qu'on a “révolutionné” la formation des techniciens : désormais, ils devront sortir du rang, et les ingénieurs seront d'anciens ouvriers qui auront gravi les échelons. On l'aide à entreprendre cette ascension : l'éducation technique permanente double l'éducation politique, et c'est sans cesse qu'on rencontre en Chine l'image du groupe de travailleurs serrés autour de leur instructeur, en train d'apprendre, apprendre, apprendre encore.

L'accès au niveau supérieur n'est pas moins ouvert sur le terrain administratif. Ici encore, la révolution culturelle a tout changé. La participation ouvrière à la direction des entreprises est devenue une institution. Auparavant, la direction allait, selon les époques, tantôt au parti et tantôt aux experts, qui souvent se la disputaient. Aujourd'hui, l'organe directeur de l'entreprise est le comité révolutionnaire ; l'un des trois éléments qui le composent est le groupe des délégués ouvriers, les autres étant les cadres (bureaucrates et techniciens) et les militaires, car l'armée a ses représentants dans la plupart des organisations. Les travailleurs, ou, comme on dit, “les masses”, sont donc présents au sommet.

Dans bien des secteurs encore, les travailleurs ont pris une place importante, et c'est le cas plus que jamais dans le parti, puisqu'il recrute en priorité dans leurs rangs. Mais c'est enfin dans le domaine de l'éducation que la révolution culturelle a les conséquences les plus révolutionnaires. C'est là qu'elle a ouvert les perspectives les plus neuves à la promotion des travailleurs, et donné le champ libre aux conceptions les plus hardies de Mao Tsé-toung.

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