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20161209-dirigisme

« Labelliser “économie de marché” le dirigisme chinois minerait le projet européen »

Par Isabelle Feng (Chercheuse au Centre Perelman de Philosophie du droit de l’Université libre de Bruxelles)

Le 9 décembre 2016 à 12h15 Mis à jour le 9 décembre 2016 à 13h15

Pour la juriste Isabelle Feng, face à une économie centralisée et unie, les failles de l’union de vingt-huit économies nationales – aujourd’hui vingt-sept – ouvrent des brèches pour le géant oriental.

  • brèche: 战争术语。突破口

« Le langage hésitant de Bruxelles contraste avec le non catégorique de Washington quant au sujet de l’attribution à la Chine du statut d’“économie de marché” ». « Le langage hésitant de Bruxelles contraste avec le non catégorique de Washington quant au sujet de l’attribution à la Chine du statut d’“économie de marché” ». / FRED DUFOUR / AFP

Par Isabelle Feng (chercheuse au Centre Perelman de philosophie du droit de l’Université libre de Bruxelles)

Le 2 décembre, le président Obama a bloqué le rachat de l’entreprise allemande Aixtron par le groupe chinois FGC. L’aphonie de Bruxelles intrigue. Déjà impuissante à se faire respecter par certains de ses pays membres, tels que la Hongrie ou la Pologne, l’Europe perdrait-elle aussi les moyens de gérer ses affaires extérieures ? Le verdict attendu le 11 décembre, sur l’octroi ou non du statut de marché à la Chine, offrirait une belle occasion de mesurer la capacité de l’Europe à mener une politique cohérente et solidaire.

  • l’aphonie 失语。
  • l’octroi ou non du statut de marché a la Chine 是否给予中国市场经济的地位

Pour la Chine, ce statut lui serait dû quinze ans après son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Face à une telle réclamation, le langage hésitant de Bruxelles contraste avec le non catégorique de Washington. Si l’optimiste Pascal Lamy, alors commissaire européen chargé du commerce, affirmait en 2003 que la Chine fonctionnait « selon les lois les plus pures de l’économie capitaliste de marché », faisant sourire les incrédules et les négociateurs de l’Union, ils ont reçu récemment l’avertissement de Jean-Claude Junker, le président de la Commission européenne : « Ne soyons pas naïfs. »

  • le non categorique : 毫不含糊的不
  • ne soyons pas naïfs: 让我们别天真了。

Un plan colossal de relance

S’agit-il d’une naïveté ou d’un aveuglement ? Les héritiers de Mao ont adopté, avec un pragmatisme efficace, des mécanismes du marché pour réaliser « le miracle chinois » en trois décennies. Mais de là à qualifier d’économie de marché le grand gagnant de la mondialisation, il y a toutefois un pas à ne pas franchir. Le capitalisme chinois ne s’est jamais véritablement fié à la « main invisible » chère à Adam Smith et le modèle « top-down » est appliqué plus que jamais dans une société imprégnée du collectivisme.

  • se fier 信任
  • la main invisible 无形的手
  • une société imprégnée du collectivisme

En 2008, Pékin a démarré le plan colossal de relance de 4 000 milliards de yuans (461 milliards d’euros) dans la morosité du marché mondial à la suite de la chute de Lehman Brothers. En faisant tourner la planche à billets à plein régime, le parti unique a pu afficher un taux de croissance exceptionnel pour quelques années de plus.

  • faire tourner la planche à billet à plein régime: 让印钞机飞转

Ce n’est qu’aujourd’hui que les dégâts de ce projet aux allures soviétiques se font ressentir : une bulle immobilière insoutenable, un taux d’endettement dépassant 250 % de son PIB et un système financier cancéreux, sans parler de la surproduction qui est à l’origine de dumpings en dehors de ses frontières.

Tergiversations européennes

Dès sa prise de pouvoir en 2012, le président chinois, Xi Jinping, avait promis de laisser le marché jouer « un rôle décisif » dans l’économie du pays. En 2015, à la suite des grandes réformes annoncées par Pékin pour moderniser ses entreprises publiques, les investisseurs étrangers avaient cru pouvoir entrer au capital de ces dernières, avant d’être douchés par le renforcement de la mainmise du Parti communiste chinois sur lesdites entreprises.

  • la mainmise du Parti communiste chinois 中国共产党的控制
  • lesdites entreprises: 这些企业,指前面提到的国有企业

Pour endiguer la crise boursière de Shanghaï de l’été 2015, le premier ministre, Li Keqiang, allait jusqu’à sommer les banques d’investir pour redresser les cours. Rien n’échappe à la main de fer de Pékin, de surcroît la monnaie. Pour soutenir un cours de yuan, dont la surévaluation n’est un secret pour personne, la Chine vient de brûler presque un quart de ses réserves de change qui, de 4 000 milliards de dollars avant le krach boursier, ont fondu à 3 120 milliards de dollars à la fin d’octobre 2016.

  • endiguer la crise boursière de Shanghai de l’ete 2015 阻止2015年上海股市的危机
  • ses reserves de change 他的外汇储备
  • le krach boursier: 股市大跌

Les raisons pour lesquelles l’Europe tergiverse sur la question dont la réponse s’impose à l’évidence sont nombreuses. Il y a la crainte de représailles, incontestablement : l’absence d’une vision commune à l’intérieure de l’Union, certes ; et sans doute aussi la hantise du spectre du protectionnisme.

  • la hantise du spectre du protectionnisme 害怕贸易保护主义的幽灵

Dumping

La crainte de représailles commerciales de Pékin, en cas d’un non de Bruxelles, fait fléchir assurément plus d’un dirigeant européen. Visiblement, Bruxelles a su se montrer intransigeant envers ses partenaires, comme en attestent les négociations avec l’Equateur sur l’accord de libre menées à la fin de 2014, mais semble courber l’échine devant son premier fournisseur de biens importés.

  • faire fléchir 使软弱
  • l’Equateur 厄瓜多尔
  • courber l’echine 屈服。 弯曲脊梁

Irrité par le dumping des panneaux solaires chinois, qui avait mis à genoux les fabricants européens, l’Union européenne avait d’abord réagi avec fermeté avant de reculer, en 2013, devant des ripostes vigoureuses de Pékin et fini par signer un accord de paix fixant un prix plancher pour les exportations chinoises, un accord « pragmatique et flexible » salué par Pékin et guère respecté par les entreprises chinoises.

  • mettre a genoux 打败
  • des ripostes vigoureuses 激烈的反击

Face à une économie centralisée et unie, les failles de l’union de vingt-huit économies nationales, aujourd’hui vingt-sept – dont chacune a ses propres intérêts et calculs –, ouvrent des brèches dans lesquelles l’empire du Milieu se glisse habilement. L’affaire des panneaux solaires démontre comment l’absence d’une stratégie coordonnée entre les Etats membres avait profité à la Chine, adepte du « diviser pour mieux régner » : en réponse aux droits punitifs sur ses produits imposés par l’Union, elle s’attaqua aux vins européens dont les deux grands exportateurs, la France et l’Italie, étaient partisans de sanctions ; en revanche, l’Allemagne et le Royaume-Uni, opposés aux mesures bruxelloises, ont été épargnés par les foudres chinoises…

  • diviser pour mieux régner: divide and conquer

Respecter un même esprit de fair-play

Refuser le statut d’économie de marché à Pékin ne signifierait nullement le retour du protectionnisme, que certains craignent et que semble illustrer la récente résistance européenne aux acheteurs chinois qui convoitent Syngenta ou Orsam. Si le marché reste le seul terreau fertile du libéralisme économique décrit par Milton Friedman, qui déclara fièrement : « Notre marché est ouvert. Vendez-y ce vous pouvez… et… achetez ce que vous désirez », encore faut-il que tous les acteurs concernés respectent le même esprit de fair-play : réciprocité et loyauté, car la mondialisation a rebattu toutes les cartes.

  • convoiter: covet
  • rebattre toutes les cartes: 重新洗牌

« L’hégémonie bienveillante » des pays industrialisés envers les ex-émergents touche à sa fin. Que le cash des investisseurs chinois déferle sur le Vieux Continent en payant des aéroports, des hôtels, des centrales nucléaires, des banques, des entreprises high-tech, c’est l’illustration même du libre mouvement des capitaux rendu possible par la mondialisation.

  • deferler sur: sweep through

Pourtant, les Européens affrontent des barrières innombrables pour entrer dans le marché chinois : interdiction d’investir dans des secteurs spécifiques, tels que banques, assurances, télécoms, ou énergie, obligation d’opérer avec des partenaires locaux, obstacles pour rapatrier les fonds. A cela s’ajoutent les aides généreuses de l’Etat dont bénéficient les entreprises chinoises qui font des acquisitions, même à perte, à l’étranger, tandis que leurs concurrents européens sont strictement encadrés en la matière par les règlements de l’Union.

  • rapatrier les fonds 把资金寄回国

Il est donc difficile de concevoir la labellisation d’un tel dirigisme en « économie du marché », sauf à brûler l’esprit de ce même marché sur l’autel de l’ambition de la deuxième puissance mondiale et miner le projet européen à long terme.

  • brûler l’esprit
  • sur l’autel de…在。。。的祭坛上

Isabelle Feng (Chercheuse au Centre Perelman de Philosophie du droit de l’Université libre de Bruxelles)

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