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Leibniz, le philosophe espion qui conspirait au profit de l’Allemagne

LE MONDE DES LIVRES Le 18 juillet 2018 à 16h00 Mis à jour le 25 juillet 2018 à 11h38

Ecrivains espions, espions écrivains 1/5. Leibniz (1646-1716) a été l’agent secret de Mayence à la cour de Louis XIV, tentant d’influer sur sa politique et pratiquant l’espionnage industriel.

Qui fut vraiment Gottfried Wilhelm Leibniz (1646-1716) ? D’abord, l’un des plus grands philosophes de tous les temps, un des plus géniaux savants de son époque, qui développa – simultanément avec Newton – le calcul infinitésimal. Mathématicien, géologue, passionné de machines arithmétiques, Leibniz incarne la figure de l’optimiste à tous crins ridiculisé par le personnage de Pangloss, le songe-creux de Candide, de Voltaire (1759).

  • le calcul infinitésimal 微积分
  • passionné 狂热分子
  • machines arithmétique 计算机
  • a tous crins 彻头彻尾的
  • Pangloss, le songe-creux 空想家邦戈罗斯
  • Candide, de Voltaire

Pourtant, son existence dément le mythe du philosophe la tête dans les étoiles qui tombe dans un puits. Juriste de formation, il exerce la profession de diplomate, mais aussi d’informateur, au service des princes allemands, qui lui ouvrent, malgré ses origines bourgeoises, le chemin des diverses cours d’Europe où se joue la politique de l’âge classique. On devrait même à ce féru de néologismes l’invention du terme « géopolitique ».

  • démentir le mythe 否认了某个谜。
  • néologisme 新词

Leibniz, dont nombre d’opuscules et de traités (comme sa Théodicée de 1710) sont écrits dans notre langue – alors celle des lettrés, à égalité avec le latin –, n’en professe pas moins un amour sans faille pour sa patrie allemande, morcelée en 360 Etats souverains.

  • opuscules = opus-cules 小的opus,就是小作品的意思
  • un amour sans faille 无条件的爱
  • morcelée en 360 États souverains = split into 360 主权国家

Luthérien, il milite ardemment pour la « réunion » des Eglises catholique et protestante. Cet « irénisme », son souci de pacification du continent européen, va d’ailleurs de pair avec son idéal philosophique d’« harmonie préétablie », ou « concomitance » entre l’âme et le corps garantie par Dieu, et que notre nature bornée, ne voyant qu’une partie du tableau de l’Univers, nous empêche seule de percevoir.

  • Lutherien 路德教
  • irénisme 异中求同观点,态度

Cela ne l’empêche pas de brocarder Louis XIV et ses ambitions hégémoniques dans un pamphlet satirique (Mars christianissimus, « Mars très chrétien », 1684), destiné à mettre au moins les rieurs de son côté. Le patriote Leibniz est « à jamais (…) francophobe », affirme le spécialiste Yvon ­Belaval dans son précieux Leibniz. Initiation à sa philosophie (Vrin, 2005).

  • brocarder : to ridicule, to gibe at
  • mettre les rieurs de son côté : to win the audience over

Manœuvre de diversion

Au début des années 1670, les visées du Roi-Soleil inquiètent le jeune génie encore inconnu, tout comme son protecteur, l’évêque de Mayence. Leibniz concocte un Mémoire sur la conquête de l’Egypte pour Louis XIV. Etait-il destiné à convaincre le belliqueux monarque français de tourner ses armes loin de l’Allemagne et de la Hollande, vers l’Orient ? Cette thèse traditionnelle est séduisante. Mais elle sous-estime le flair politique de Louis XIV, qui ne se serait pas aussi facilement laissé duper par une manœuvre de diversion.

Le contexte français se prête pourtant à une telle proposition et Leibniz sait jouer sur des points sensibles. Colbert s’intéresse depuis longtemps au commerce de la mer Rouge et à la route des Indes, et la vocation supposée de la monarchie franque à régner sur la Terre sainte ou sur l’Egypte nourrit en France un messianisme dynastique depuis la Renaissance. La piraterie endémique en Méditerranée, les affronts réguliers infligés par le sultan ottoman aux ambassadeurs de France, créent en outre un climat favorable à ce genre de projet, moins fantaisiste et intempestif qu’il ne nous paraît à quelques siècles de distance.

Leibniz a-t-il acquis le goût de la négociation et des intrigues occultes auprès des ­Rose-Croix de Nuremberg, auquel il s’affilie deux ans, à partir de 1666 ? Même s’il prend assez vite ses distances avec cette société secrète et avec l’alchimie, il y a peut-être rencontré son premier mentor, le baron Jean de Boinebourg, conseiller de l’évêque de Mayence.

Leibniz, devenu secrétaire de ­Boinebourg, part donc pour Paris le 18 mars 1672 dans l’espoir de présenter en personne au roi son argumentaire en faveur de la conquête du Nil. Mais Louis XIV, qui n’a vraisemblablement pas eu communication du mémoire, ne le reçoit pas et, le 6 avril, déclare la guerre à la Hollande.

Le ministre des affaires étrangères, Simon Arnauld de Pomponne, signifie à Boinebourg l’enterrement du plan : « Je ne vous dis rien sur les projets d’une guerre sainte ; mais vous savez qu’ils ont cessé d’être à la mode depuis Saint Louis. »

Enfoui dans les archives de Hanovre, le mémoire égyptien de Leibniz n’en sera exhumé qu’en 1803, lors de l’occupation de cette ville par les Français – soit après l’expédition d’Egypte menée par Bonaparte en 1798, à qui il a échu de faire passer dans la réalité ce rêve des Lumières, lequel s’est d’ailleurs vite mué en cauchemar colonial et politique.

Infiltration de divers réseaux

L’échec du projet égyptien ne met fin ni au séjour de Leibniz à Paris, lequel se prolonge jusqu’en 1676, ni à son activité d’infiltration de divers réseaux. Il y rencontre les « intellectuels », parmi lesquels Antoine ­Arnauld, le chef de file des jansénistes, et parvient à se faire communiquer les manuscrits de Blaise Pascal (1623-1662) : les Pensées, parues en 1670, mais aussi un traité sur les coniques, aujourd’hui perdu. Le protégé de l’évêque de Mayence fouille également la Bibliothèque du roi de fond en comble pour en recopier les ordonnances censées permettre d’organiser une levée en masse de la nation allemande.

Il s’intéresse de près à la production de fonte et de fer, s’insinue dans le cercle de ­Colbert pour pratiquer une sorte d’espionnage industriel avant la lettre. Leibniz hante ainsi les soieries et les manufactures pour soutirer aux artisans et aux mécaniciens leurs procédés de fabrication, dans l’intention de les reproduire outre-Rhin.

Le voilà qui rapporte à ses mandants le décalage entre une capitale florissante et une province écrasée d’impôts et en mal de crédit, et ne recule même pas devant le trafic d’influence pour extorquer des informations. « Il serait important de pêcher d’ici le fin et le délicat de leurs secrets, ce qu’on peut faire quelquefois avec adresse mêlée de quelque petite libéralité », confie-t-il à ses protecteurs. Il tire également les vers du nez aux soldats qui ont participé à la campagne au cours de laquelle, en 1674, le Palatinat frontalier subit une atroce mise à sac par l’armée de Turenne.

Grande politique leibnizienne

Ce travail inlassable de renseignement suscite la méfiance de ses contemporains, comme Spinoza, lequel, en 1675, répond, agacé, à l’un de ses correspondants qui l’adjure d’envoyer ses écrits à Leibniz : « Je voudrais d’abord savoir ce qu’il fait en France. »

Ce dernier quitte Paris en 1676 et devient bibliothécaire à la cour de Hanovre. Mais la grande politique leibnizienne ne s’interrompt pas, et les projets visionnaires s’accumulent, jamais détachés des idées métaphysiques.

L’auteur des Nouveaux essais sur l’entendement humain cultive, par exemple, un intérêt érudit pour la Chine, penchant étudié en détail par l’islamologue Olivier Roy dans son premier ouvrage, Leibniz et la Chine (Vrin, 1972). Un intérêt qui accompagne sa foi en une « religion naturelle », excédant les différences confessionnelles et favorisant un rapprochement politique, commercial autant que spirituel entre l’empire du Milieu et la chrétienté. Il ira jusqu’à soutenir les jésuites qui acceptent d’intégrer des rites chinois à la liturgie catholique afin d’encourager les conversions…

Ce goût de la Chine explique également l’attrait du philosophe-diplomate pour l’un des dirigeants de son temps dont l’empire confine avec le territoire chinois, le tzar Pierre Ier (1672-1725). Faute d’avoir rencontré Louis XIV, il s’entretient à plusieurs reprises, à partir de 1711, avec le modernisateur de la Russie, qui le nomme conseiller privé.

Leibniz envoie mémoire sur mémoire au tzar et à ses ministres, prônant des réformes administratives, économiques et la fondation d’une académie à Moscou et à Saint-Pétersbourg, une expédition vers le pôle Nord, proposant d’utiliser ses observations sur les déclinaisons magnétiques pour apprendre « si l’Asie est rattachée à l’Amérique ».

« Gagner l’esprit d’un seul homme, tel que le Tzar ou tel que le monarque de la Chine, et le tourner aux véritables biens en lui inspirant un zèle pour la gloire de Dieu et la perfection des hommes, c’est plus faire que de gagner cent batailles », note Leibniz, en un autre dessein pharaonique pour ces temps où le philosophe ambitionnait d’être presque roi.

Repères

  • 1646 Leibniz naît à Leipzig, en pleine guerre de Trente Ans (1618-1648).
  • 1672-1676 Séjour à Paris, durant lequel il pratique le renseignement pour le compte de l’évêque de Mayence.
  • 1676 Il devient bibliothécaire à Hanovre et historien de la famille Brunswick.
  • 1692 L’Etat de Hanovre devient un électorat (un pays participant à l’élection de l’empereur d’Allemagne) grâce à Leibniz.
  • 1710 Publication des ­Essais de théodicée.
  • 1716 Isolé à Hanovre, célibataire, Leibniz meurt de la goutte.
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