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Les fantômes juifs du cinéma germanophone

A la Viennale, en Autriche, un programme de douze films muets des années 1920 ne laisse pas indemne

Cela se passe en Europe. Montée du populisme et du nationalisme. Disqualification des élites. Haine de l’immigré. Flambées antisémites. Ombre du fascisme qui gagne le continent. On ne parle pas, à Dieu ne plaise, de l’Europe de 2018, mais de celle des années 1920. C’est au cœur de cette décennie que le Festival international du film de Vienne (qui s’est tenu du 25 octobre au 8 novembre), dirigé, depuis cette année, par Eva Sangiorgi, a extrait les douze films d’un programme proposé par les Archives du film autrichien, intitulé « Mondes juifs dans le cinéma muet germanophone ». Tandis que les pogroms, la révolution bolchevique et la première guerre mondiale provoquent un fort courant d’émigration des juifs de l’Est vers le monde occidental, le « juif » devient à cette époque la figure de l’altérité par excellence.

L’Autriche et l’Allemagne sont, de par leur position géographique, aux premières loges. La manière dont leur cinéma (la production et le marché germaniques sont poreux) représente ces nouveaux venus, si familiers par leur langue (le yiddish), si lointains par leur culture, est donc une question politiquement passionnante. On ne trouvera pas ici de performance esthétique majeure – sinon dans l’expressionnisme onirique de Paul Wegener (Le Golem, 1920) ou dans l’extraordinaire modernité de jeu et l’art de la composition plastique de Carl Theodor Dreyer (Aimez-vous les uns les autres, 1922).

Le corpus témoigne en revanche d’une réelle diversité de genres. Biopic politique (Theodor Herzl, étendard du peuple juif, d’Otto Kreisler, 1921), drame historique (Nathan le sage, de Manfred Noa, 1922), mélodrame d’entre-deux mondes (Das alte Gesetz, « La Vieille Loi », d’Ewald André Dupont, 1923), fiction dystopique (La Ville sans juifs, de Hans Karl Bres- Théâtre de Gennevilliers lauer, 1924), comédie viennoise contemporaine (Réunion familiale chez les Prellstein, de Hans Steinhoff, 1927). Il révèle surtout l’ambiguïté qui marque le rapport aux juifs en ces années 1920. Car il importe ici de ne pas céder, en regardant ces images depuis l’autre côté de la Shoah, à une vision téléologique. Si les vieux remugles antisémites accablent sans conteste certains titres (les agioteurs avides de Réunion familiale chez les Prellstein ; l’usurier sordide du pompier Marchand de Venise, de Peter Paul Felner), la majorité d’entre eux, réalisés tant par des juifs que par des non-juifs et destinés à un large public, sont aimantés par la question de l’intégration.

Inspiré d’un libelle antisémite

Les personnages de transfuges et les expériences de couples mixtes y fourmillent, posant la question de la solubilité du juif traditionnel dans la société d’accueil, et du prix à payer pour ce faire. Exemplaire est à cet égard Das alte Gesetz , qui annonce à l’heure du muet Le Chanteur de Jazz (1927), d’Alan Crosland, premier film parlant américain. Le fils d’un rabbi galicien y prend la route dans une troupe de théâtre itinérant. Remarqué en chemin par rien de moins qu’une archiduchesse, pas insensible à son charme, il devient un grand acteur du Burgtheater de Vienne et tente de reconquérir l’amour de son père, qui l’a banni de la communauté.

La Ville sans juifs – farce noire adaptée du roman d’anticipation du journaliste et écrivain progressiste Hugo Bettauer, lui-même inspiré d’un libelle antisémite du prêtre et député Josef Scheicher – décrit la séparation forcée d’un couple mixte lorsque le Parlement autrichien, cédant aux agitateurs d’extrême droite dans un contexte de crise sociale, décrète la déportation de tous les juifs du pays, supposés responsables de la situation. Ironie de l’histoire : la République fait banqueroute et doit, toute honte bue, rappeler les juifs à elle. L’heureux épilogue de cette comédie, qui voit le couple de nouveau réuni, ne saurait faire oublier la justesse de sa prémonition.

On peut la mesurer au sort que connaîtront leurs protagonistes. Hugo Bettauer, juif pourtant converti dès 1890 au protestantisme, sera assassiné en 1925 par un membre du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) après une campagne virulente de la presse d’extrême droite. Ida Jenbach, la scénariste du film, mourra vingt plus tard en camp de concentration. Quant au réalisateur, Hans Karl Breslauer, il adhérera en 1940 au Parti nazi. Il ne sera pas le seul. Paul Wegener, réalisateur et acteur principal du Golem, tournera dans des films de propagande nazis. Hans Steinhoff sera l’un des principaux réalisateurs du régime, auteur notamment du Jeune Hitlérien Quex (1933). Quant à Werner Krauss, interprète principal de Nathan le Sage et du Marchand de Venise, il servira d’ambassadeur culturel au régime hitlérien.

A propos du destin des acteurs juifs de cette aventure, nul mieux que le réalisateur Billy Wilder, exsujet austro-hongrois émigré aux Etats-Unis, ne le résuma selon l’esprit viennois : « Avant la seconde guerre mondiale, il y avait en Allemagne deux sortes de juifs, les optimistes et les pessimistes. Les premiers ont fini à Auschwitz, les seconds à Hollywood. » On voit donc combien aura été à la fois florissant et ténu l’espace de la collaboration cinématographique judéogermanique dans les années 1920, dont l’hypnotique fascination réciproque fut balayée à peine une décennie plus tard. Le temps de s’apercevoir que l’altérité visible, et donc filmable, des juifs de l’Est y engageait aussi, en vérité, les juifs autochtones, quasiment absents de ces films, dont le contrat d’émancipation et d’assimilation à la société chrétienne se révéla un marché de dupes.

En tout état de cause, la vision de ces films, aujourd’hui à Vienne, ne laisse pas indemne. Soit qu’on pense à la manière dont la nouvelle coalition gouvernementale autrichienne, à travers sa politique et son discours à l’égard des réfugiés, ranime le fantôme de l’austro-fascisme. Soit que les terrifiantes scènes de tuerie et d’incendie de synagogue inspirées à Dreyer par le pogrom de Kichinev (1903) se superposent d’elles-mêmes aux images du massacre de Pittsburgh, Etats-Unis d’Amérique, révélées le 27 octobre. p

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