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20181115-p21

Des policiers à l’école, une solution « poudre aux yeux »

  • poudre aux yeux 迷魂汤

Mathilde Ferez

Inutile de chercher aux maux de l’éducation nationale des remèdes venant d’une autre institution ; c’est en son sein qu’il faut trouver la réponse, affirme une enseignante

La récente agression contre une professeure dans un lycée du Val-de-Marne a mis, pendant quelques jours au moins, le sujet de la violence à l’école sous les feux de la rampe. Mais cet événement a surtout permis à Jean-Michel Blanquer de regonfler, si besoin était, sa renommée. Ministre déjà populaire, les déclarations qui ont suivi l’affaire l’ont hissé au rang des meilleurs ministres d’Emmanuel Macron. Et une bonne partie des Français saluent son « courage », selon un sondage Odoxa réalisé les 24 et 25 octobre. Etrange qualificatif pour ce ministre qui, jusqu’alors, fait surtout ce qu’il peut. Il aurait été bien plus à propos de saluer le courage de ceux qui, chaque jour, sont face à des classes de trente élèves, afin d’essayer de leur inculquer les subtilités d’une discipline.

  • sous les feux de la rampe: 原意是舞台的脚灯。 引申意是au cœur de l’actualité et exposé au public jusque dans les moindres détails
  • regonfler sa renommée 增加他的知名度
  • hisser 提高,抬高
  • inculquer 反复教导

La vidéo de l’agression qui a circulé sur les réseaux sociaux est un exemple d’état paroxystique de la violence dans les établissements – même s’il peut se produire, et s’est même déjà produit, bien pire. La plupart du temps, les cours en collège ou en lycée, même en banlieue parisienne, se déroulent normalement. Ou plus ou moins normalement. Et c’est justement ce « plus ou moins » dont on ne parle jamais et que les ministres, les uns après les autres, cherchent à mettre sous le tapis. Le vrai courage reviendrait à traiter ce plus ou moins, cet entre-deux qui épuise chaque jour les professeurs qui essaient de faire tourner la machine. Mais il est plus facile de laisser traîner cet entre-deux, puisqu’il donne l’illusion que tout fonctionne, tandis que les problèmes s’accumulent. Je n’en ferai pas la liste ici car une tribune ne suffirait pas. Concentrons-nous seulement sur la question de la violence.

  • paroxystique 发作性的
  • mettre sous le tapis=sweep under the rug
  • épuiser 使精疲力尽

Il me semble tout d’abord quelque peu naïf de s’étonner que l’école soit un lieu de violence. Il s’agit en effet d’un espace fermé où sont réunis contre leur gré pendant sept heures des élèves soumis à l’effort et à la discipline. Bien entendu, il ne s’agit pas d’une violence brutale ni corporelle, mais d’un « pouvoir modeste, soupçonneux », pour reprendre les mots de Michel Foucault, qui canalise les désirs, les pulsions et, de ce fait, dresse les corps. Certains de mes élèves, qui n’ont pourtant jamais lu Foucault, nomment d’ailleurs le collège « prison ».

  • contre leur gré = agaisnt their will.
  • Michel Foucault 法国哲学家福科
  • canaliser 疏导

En tant que professeure, et comme républicaine, je vois évidemment des vertus à cette forme de violence, tant que cet arasement permet l’émergence, par la suite, d’un libre arbitre et d’une libre pensée. Cette violence disciplinaire répond à une nécessité sociale que l’on comprend aisément dès lors que l’on passe ne serait-ce que quelques heures dans un établissement. Aller chercher des élèves dans la cour de récréation pour les mener à la salle de classe relève presque de l’odyssée. L’impossibilité de constituer un rang ordonné dans la cour, les cris dans les escaliers, la violence des élèves entre eux, qu’elle soit physique ou verbale, le manque de civilité générale sont des exemples de violences auxquelles le professeur est confronté. Contre la violence de la règle se heurte la résistance de l’élève. Il y a donc un entrechoquement des violences constitutif du cadre scolaire.

  • arasement
  • l’odyssée
  • entrechoquement

Réinstaurer une discipline

Cette violence considérée, il n’en demeure pas moins que proposer une présence policière, même ponctuelle, demeure, dans la plupart des cas, une solution poudre aux yeux. Le citoyen est sans doute rassuré car la force s’expose. Mais la vie dans les écoles n’en sera pas métamorphosée. Il n’est donc pas utile de déposséder un autre secteur de la fonction publique – qui souffre aussi de sous-effectifs – quand la solution pourrait venir de l’intérieur. Etre plus vigilant sur le projet pédagogique des chefs d’établissement, et sur leur réel investissement, recruter le nombre suffisant d’assistants d’éducation, et les former brièvement, constitueraient déjà une étape essentielle dans l’amélioration des conditions d’enseignement dans le secondaire.

  • ponctuelle

En parallèle, il est évidemment absolument nécessaire de penser la situation des enseignants. Si la suppression annoncée de 1 800 postes voit réellement le jour, l’apaisement dans les établissements n’est pas près d’advenir. Car l’on peut toujours agir à la petite semaine et considérer que boucher les trous avec des remplaçants titulaires ou des contractuels fait l’affaire, mais il n’en est rien. Tout d’abord, les contractuels n’ont pas forcément le bagage académique suffisant pour assurer leur mission de transmission, et ils ne reçoivent par ailleurs aucune formation à la pédagogie. Ensuite, recourir systématiquement à des professeurs pour de courtes durées fragilise les équipes enseignantes, qui ne peuvent construire de projets à long terme, féconds pour encadrer la progression tant intellectuelle que disciplinaire de l’élève – l’un va rarement sans l’autre.

  • la petite semaine

Par conséquent, il serait préférable, plutôt que de serrer la vis, de maintenir, voire d’augmenter légèrement, le nombre de recrutements. Mais que l’on s’entende bien : cela doit toujours aller de pair avec le maintien d’une grande exigence lors des concours, et ce pour au moins deux raisons. D’abord, parce qu’un savoir maîtrisé contribue évidemment à construire une pédagogie subtile. Ensuite, parce que la meilleure façon d’exercer la discipline consiste à maîtriser celle qu’on a à charge d’enseigner. Réfléchir à cette question de manière globale et durable permettrait de reconstruire plus solidement les fondations du château de cartes qu’est devenue l’éducation nationale. Ce n’est qu’à ce prix que l’école française pourra réinstaurer une discipline au sens le plus noble du terme, qui lui permettra d’être certes un lieu de dressage, mais surtout un lieu de savoirs où sont formés de futurs citoyens éclairés.

  • Serrer la vis 严厉的对待某人
  • chateau de cartes house of cards
  • dressage

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Mathilde Ferez est professeure agrégée de lettres modernes au collège Pierre-de-Ronsard à L’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne)

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