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« Lancer une croisade contre la Chine n’est pas la bonne réponse »

Cecilia Malmström et Bruno Le Maire, vendredi 16 novembre, à Paris. S. KIRSZENBAUM POUR « LE MONDE » Propos Recueillis Par Marie De Vergès

La commissaire européenne Cecilia Malmström et le ministre français de l’économie, Bruno Le Maire, appellent à privilégier le dialogue

ENTRETIEN

L’Europe sera prête à riposter en cas de nouvelles taxes américaines, préviennent la commissaire européenne au commerce, Cecilia Malmström, et le ministre de l’économie, Bruno Le Maire. La Suédoise et le Français se sont rencontrés à Paris, vendredi 16 novembre, à l’occasion d’une conférence consacrée au projet de modernisation de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Une réforme « extrêmement difficile » mais sans « alternative », jugent les deux dirigeants, qui refusent de voir l’Europe devenir la « victime collatérale » de l’affrontement sino-américain.

Après les voitures allemandes, les vins français sont dans le viseur de Donald Trump. Les Etats-Unis semblent moins bien disposés que jamais à l’égard des Européens…

Cecilia Malmström : Effectivement, il y a une irritation qui selon moi relève d’un malentendu. Je reviens des Etats-Unis où ils ont beaucoup parlé des vins européens en disant qu’il y a une injustice car nos droits de douane seraient bien plus élevés. C’est faux ! La différence est minimale.

Bruno Le Maire : Ce serait quand même dommage de priver nos amis américains du bon vin français. Plus sérieusement, tout cela n’a pas de sens. Nous avons su riposter quand les Etats-Unis ont imposé des droits de douane injustifiés sur l’acier et l’aluminium européens. Nous riposterons de la même manière si nous devions être victimes de nouvelles taxes sur d’autres produits tout aussi injustifiées. Les Etats-Unis doivent le savoir.

Vous préparez-vous donc à ce que ressurgisse la menace de taxes sur les voitures ?

C. M. : Elle n’a jamais disparu. Et si cela devait arriver, nous prendrions des mesures que nous sommes en train de préparer avec la collaboration des Etats membres. Mais nous espérons ne pas en arriver là et je continue le dialogue ouvert cet été par le président Trump et le président de la Commission [européenne], Jean-Claude Juncker. Oui, nous avons des différences, mais nous pouvons trouver un agenda commun positif. Par exemple en cherchant comment faciliter le commerce d’un point de vue réglementaire, en rapprochant certaines normes et certifications. C’est plutôt technique mais important pour nos entreprises, des deux côtés.

Cela suffirait-il aux Américains ? N’attendent-ils pas des discussions sur des sujets plus substantiels, comme l’agriculture ?

C. M. : J’ai été très claire : un accord global de libre-échange entre nous, en ce moment, ce n’est pas possible. On pourrait passer un accord limité sur les produits industriels. Mais l’agriculture, il n’en est pas question pour nous, même si c’est leur souhait.

B. L. M. : Derrière la question du commerce, il y a celle du réchauffement climatique. Les Etats-Unis ont décidé de sortir de l’accord de Paris sur le climat, donc cela exclut la possibilité d’un accord global. Et l’agriculture doit rester hors des discussions pour une raison simple : il s’agit de modèles agricoles différents, avec des normes de bien-être animal, des normes de sécurité sanitaire qui ne sont pas les mêmes.

Après les élections de mi-mandat, la position des Etats-Unis peut-elle changer ?

C. M. :Je ne pense pas vraiment. Les taxes qu’ils nous ont imposées sur l’acier, l’aluminium et demain peut-être sur les voitures, sont motivées par l’article 232. Un vieil article de l’époque de la guerre froide, qui parle de sécurité nationale et donne des prérogatives très grandes au président. Donc les changements au Congrès n’auront pas beaucoup d’effets.

B. L. M. : Il ne faut nous faire aucune illusion. C’est pour cela que nous, Européens, devons rester unis. L’administration américaine ne respectera que la force et l’unité européennes. C’est parce que nous sommes restés soudés, derrière la Commission, que nous avons pu tenir le bras de fer avec les Etats-Unis. Isolés, les Etats européens ne feraient pas le poids.

Avez-vous l’impression que les Etats-Unis traitent de la même façon la Chine et son allié européen ?

C. M. : Il y a une obsession de la part de l’administration américaine pour le déficit commercial. Selon ce critère, nous sommes coupables, Chine comme Europe, car les Etats-Unis sont en déficit vis-à-vis de nous. C’est ce qui dirige la plupart de leurs actions. Mais je pense quand même qu’au sein de l’administration américaine, on voit l’Europe comme un partenaire avec lequel on partage une histoire commune et, en tout cas je l’espère, un futur commun.

La confrontation Chine-Etats-Unis est-elle une menace pour l’Europe ?

B. L. M. : Il y a une vraie menace de guerre froide commerciale entre les Etats-Unis et la Chine. Et l’Europe risque d’en être la victime collatérale. On voit déjà un ralentissement de la croissance à travers le monde et dans l’Union européenne, lié à cette guerre froide et au risque de la voir dégénérer en guerre ouverte. En même temps, nous ne nions pas qu’il y ait des difficultés en matière de règles commerciales : sur le respect de la propriété intellectuelle, sur les aides d’Etat, sur l’accès aux marchés publics, nous rencontrons des obstacles. Lancer une croisade contre la Chine n’est pas la bonne réponse. La solution que nous proposons, avec la Commission européenne, c’est d’engager un dialogue étroit, en nommant clairement les difficultés, pour réformer le système multilatéral.

C. M. : Ce qui est paradoxal, c’est que nous avons aussi un groupe de travail entre Européens, Américains et Japonais qui est assez constructif. On y fait des propositions pour de nouvelles règles au sein de l’OMC. Il faut aussi discuter avec la Chine.

La Chine vous semble-t-elle prête à faire des efforts pour réformer le système ?

C. M. : Ils font de petits pas de fourmi pour l’instant, mais ils réalisent qu’il faudra contribuer et faire preuve de leadership. La Chine a tellement gagné avec l’OMC ! S’il y a un effondrement du système, elle sera perdante.

Vous dites vouloir réformer l’OMC, mais n’est-ce pas déjà trop tard ?

C. M. :On plaide pour cela depuis des années avec l’Union européenne. Mais c’est seulement aujourd’hui que la majorité des pays réalise que la crise est là. C’est une organisation fantastique mais qui marche à l’unanimité. La procédure prend du temps mais c’est le prix à payer pour trouver un compromis et avancer.

B. L. M. : Il ne faut pas se le cacher, les résistances sont très fortes et le défi est extrêmement difficile. Mais l’alternative, c’est la guerre commerciale ouverte et au bout du compte, moins de croissance et moins d’emplois. On ne peut pas tout traiter à la fois. La première difficulté et la priorité, c’est l’organe de règlement des différends qui est au bord de la paralysie. Ensuite, il faut être capable d’inclure la nouvelle réalité économique mondiale. Par exemple le respect de l’environnement et du développement durable.

M. Macron voit Mme Merkel dimanche. Croyez-vous toujours à la possibilité de rallier Berlin au projet de taxe GAFA ?

B. L. M. : Il ne s’agit pas de rallier l’Allemagne mais de construire une solution ensemble qui soit la meilleure pour l’ensemble de l’Union européenne. Derrière la taxation des géants du numérique, l’enjeu c’est la justice, l’efficacité et la souveraineté européenne. Je suis convaincu que nous trouverons une solution avec nos amis allemands. Si nous y parvenons avant fin 2018, nous serons en position de force pour négocier au niveau de l’OCDE une position qui soit globale.

Ces hésitations ne sont-elles pas le signe d’une difficulté à faire bouger l’Europe, au risque de décourager les citoyens à quelques mois des européennes ?

B. L. M. : Oui, la montée des extrêmes se nourrit de la faiblesse des décisions européennes. Nous sommes à un moment de vérité entre la France et l’Allemagne sur l’affirmation de la souveraineté européenne. Je suis convaincu que les Allemands répondront présent.

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