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A la poursuite de Redoine Faïd

En haut : Redoine Faïd, en 2011. En dessous : l’hélicoptère Alouette-II qui a servi à son évasion de la prison de Réau (Seine-et-Marne), le 1er juillet. Ci-dessus, à gauche : la Renault Mégane noire abandonnée par le fugitif à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). A droite : l’immeuble de Creil (Oise) où Redoine Faïd a été arrêté, le 3 octobre. OLIVIER ARANDEL/EPA, IAN LANGSDON/EPA, GEOFFROY VAN DER HASSELT

Simon Piel

Le braqueur s’était évadé de la prison de Réau, en Seine-et-Marne, le 1er juillet, et a été repris par la police le 3 octobre. « Le Monde » lève le voile sur ces 95 jours de traque

Aquoi peut bien penser Redoine Faïd quand, ce mardi 10 juillet en fin de matinée, neuf jours après son évasion de la prison de Réau (Seine-et-Marne), il déambule en plein Paris, à peine dissimulé sous une casquette Adidas et une paire de lunettes noires ? Alors que les Bleus s’apprêtent à disputer leur demi-finale du Mondial face à la Belgique, le fugitif s’accorde une sortie shopping avec son frère aîné, Rachid. Boulevard Montmartre, il dépense plus de 1 000 euros dans une boutique de vêtements (jeans, polos, baskets) avant de s’engouffrer dans un taxi. Puis, il se rend boulevard Saint-Denis, y achète un journal, fait une halte au Monoprix pour acheter deux caleçons et des produits de toilette, et prend un autre taxi.

  • déambuler
  • disputer leur demi-finale du Mondial face a la Belgique
  • s’accorder une sorite shopping
  • s’engouffrer
  • caleçons

A quoi peuvent bien penser les pontes de la police judiciaire (PJ) quand ils comprennent, en visionnant, quelques jours plus tard, les images de vidéosurveillance de ces quartiers parisiens, que le braqueur le plus recherché du pays, récidiviste de l’évasion rompu à la clandestinité, se promène ainsi ? Voilà une semaine que le numéro trois de la PJ, Philippe Véroni, pourtant peu friand de l’exercice, a détaillé devant la presse le dispositif mis en place pour le coincer. L’Office central de lutte contre la criminalité organisée et la PJ de Versailles sont mobilisés comme rarement. Quant à la ministre de la justice, Nicole Belloubet, qui a vite reconnu « une défaillance », elle est critiquée de toutes parts. Il faut laver l’affront. Faïd, lui, s’offre des baskets Hugo Boss.

  • récidiviste de l'évasion rompu a la clandestinité
  • pourtant peu friand de l’exercice
  • une défaillance

La traque va durer 95 jours, soit 31 de plus que lors de sa précédente cavale, en 2013. Les éléments dont Le Monde a pu prendre connaissance aident à en reconstituer les principaux épisodes. De fausses pistes en indices troublants, l’enquête se concentre en partie sur la ville d’origine du fugitif : Creil (Oise), à une soixantaine de kilomètres au nord de la capitale. Dès le 6 juillet, les enquêteurs acquièrent la conviction que des proches du braqueur l’ont aidé à s’évader, d’abord en hélicoptère, puis dans une Renault Mégane noire.

  • cavale

Tout commence avec la découverte, à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), de la voiture en question. Elle a beau avoir été incendiée, les policiers y dénichent un bouchon de bouteille en plastique sur lequel est relevée l’empreinte génétique d’un certain Hamza C., un quadragénaire venant, lui aussi, de Creil. Comme plusieurs membres de la fratrie Faïd, il est né à M’Sila, dans le nord de l’Algérie. Les enquêteurs examinent son activité téléphonique. De manière assez étonnante, et contrairement aux précautions d’usage dans ce milieu, la ligne est à son nom. Les policiers remontent ainsi à Kamel A., un autre Creillois. Mieux : l’une des personnes avec lesquelles Hamza C. entre en contact est la compagne d’un neveu de Redoine Faïd. Exit, donc, la piste des truands corses avec lesquels ce même Faïd avait, un temps, projeté de s’associer pour s’évader. Place à son « premier cercle ».

  • avoir beau + infinitive
  • dénicher
  • fratrie
  • truands corses

Une avocate sur écoute

Le mardi 10 juillet, alors que le fugitif flâne dans Paris, les policiers trouvent un renfort inattendu en la personne d’un chasseur de l’Oise. Ce témoin raconte en effet s’être rendu, dimanche matin, à l’un des miradors de la forêt d’Halatte afin d’observer le passage du gibier. Il affirme être alors tombé sur un petit groupe d’hommes qui, malgré l’heure très matinale, ont prétendu chercher un endroit pour pique-niquer. A son retour au même endroit, deux jours plus tard, le chasseur a été intrigué par la présence d’herbe piétinée. Suivant les traces, il est parvenu à une « masse bleue ». Il a d’abord pensé à un cadavre, puis à de la drogue. En réalité, il s’agissait d’un arsenal quasi militaire : deux fusils d’assaut de type AK47 et AR15 et leurs munitions ; deux gilets pare-balles ; du matériel siglé « police », des cagoules, des gants, des talkies-walkies et une découpeuse thermique identique à celle utilisée par le commando ayant participé à l’évasion. Un élément achève de convaincre les policiers : un tee-shirt Hugo Boss, similaire à celui de Faïd au moment de sa « belle ». Son ADN et celui de son frère sont identifiés, tout comme ceux de deux neveux, eux aussi introuvables.

  • flâner
  • miradors
  • herbe piétinée
  • gilets pare-balles: 防弹背心

Dans le même temps, les enquêteurs doivent faire face à l’afflux de renseignements. Il en arrive de partout. Charge à eux de tout trier, tout analyser. Un jour, Redoine Faïd est aperçu dans la ville belge de Menin. Un autre, il se dit qu’il prépare un braquage à Sarcelles (Val-d’Oise) afin de financer sa fuite en Israël. Le lendemain, une source réputée fiable assure qu’un voyou creillois, surnommé « le Moche », lui « fournirait divers services tels que des faux papiers, véhicules, téléphones et chambres d’hôtel » et aurait ainsi mis à sa disposition son « carnet d’adresses criminel ». Le suspect est suivi pendant quatre jours, sans résultat. Un autre jour, c’est un codétenu considéré comme proche de Faïd qui explique à sa compagne, alors sur écoute, qu’il a quelque chose à lui dire « au sujet des événements du 1er juillet [jour de l’évasion] ». Une fois encore, cela ne donne rien.

  • afflux de renseignements
  • un codétenu: 一起坐牢的狱友

Dès le 2 juillet, les enquêteurs ont reçu de la gendarmerie une information écrite selon laquelle une avocate parisienne, mise en cause dans le passé par la justice belge dans la tentative d’évasion d’un voyou de Creil, en 2015, a peut-être joué un rôle dans celle de Faïd. « Elle aurait pu fournir le chemin d’accès aux malfaiteurs », suggère la note. Vérification faite, cette jeune femme figure parmi les avocats ayant conseillé le braqueur dans de précédentes procédures. Sa voiture est « balisée », son téléphone écouté, un IMSI catcher – un appareil qui simule une borne téléphonique et permettant de récupérer toutes les données transitant sur la zone couverte – est même utilisé. Peine perdue : la piste n’aboutira pas, les policiers devront se contenter de retranscrire sur « PV » des rendez-vous privés et professionnels sans lien avec l’affaire.

Du côté de l’administration pénitentiaire, les auditions des personnels révèlent que le comportement du détenu Faïd à Réau avait fait l’objet d’alertes. Si ses conversations téléphoniques, toutes enregistrées, ne présentaient guère d’intérêt, étant pour la plupart consacrées à des discussions familiales ou au football, plusieurs agents avaient noté, derrière une apparente décontraction, l’attention qu’il portait aux dispositifs de sécurité. Un jour de février, en plaisantant avec des surveillants chargés de le fouiller, il leur avait même glissé qu’ils n’étaient pas obligés de faire du zèle puisque cette partie du secteur « détention » n’était pas sous surveillance vidéo. La chef d’établissement, Julie Latou, a rappelé, pour sa part, qu’il y avait eu quatre survols de drone entre novembre 2017 – époque de l’arrivée de Faïd – et février 2018. Les appareils avaient survolé la cour d’honneur par laquelle il allait par la suite s’évader. « Je ne crois plus trop au hasard », a indiqué Mme Latou, en précisant qu’un rapport, daté du 3 mai, suivi de deux relances, les 1er et 22 juin, avait été transmis pour demander son transfèrement.

Le 12 juillet, Redoine Faïd s’offre une autre virée à Paris. Le voici cette fois dans un cybercafé de la rue de la Convention, dans le 15e arrondissement. Toujours accompagné de son frère, il se rend sur le site du Boncoin pour dénicher une voiture à moins de 1 500 euros. Il fera affaire le soir même pour une Renault Laguna. Le 24 juillet, les deux frères Faïd sont à bord de cette voiture quand, à Piscop (Val-d’Oise), des gendarmes s’apprêtent à les contrôler. Après une course-poursuite de quelques minutes, la Laguna est abandonnée dans le parking souterrain d’un centre commercial de Sarcelles. La police y saisit six pains d’explosif conservés dans un sac de congélation, dix-huit détonateurs pyrotechniques et dix fils de mèche. Le braqueur ne prépare pas seulement un coup pour financer sa cavale, il veille aussi à son image. Il y a là un article du Canard enchaîné titré : « Evasion en hélicoptère, Redoine Faïd, un braqueur particulièrement… rotor ! »

  • virée
  • faire affaire
  • fils de mèche

Tensions à Creil

Chez les Faïd, la tension monte. Dans leur planque de Creil, les discussions sont vives. Comme l’un d’eux l’a raconté par la suite aux policiers, l’évadé est très tendu. Il s’emporte contre l’un de ses neveux qui, contrairement à son frère, n’aurait « pas eu les couilles de monter dans l’hélico ». Il reproche aussi à ses complices d’avoir mal brûlé l’appareil. Dans l’appartement, il ne quitte quasiment jamais son arme. Méfiant, il surveille les échanges que les autres pourraient avoir avec l’extérieur. Il jongle avec ses divers téléphones et songe à se décolorer les cheveux et la barbe. Sa nervosité trahit l’impréparation de sa cavale et le peu de soutien dont il bénéficie.

Nous sommes alors le 31 août, presque deux mois depuis l’évasion, et la mobilisation policière ne faiblit pas. Outre les investigations sur la téléphonie, les cartes Vitale et passes Navigo de tel ou tel proche du fugitif ont été « mises sur attention », des réquisitions ont été envoyées à tous les campings de l’Oise ainsi qu’aux chaînes hôtelières. Une recherche sur les vols de disqueuses thermiques a même été lancée. Auparavant, tout le courrier – pour l’essentiel, des admirateurs anonymes – reçu en détention par Redoine Faïd a été épluché. Sa cellule, comme celles de ses voisins – Youssouf Fofana, le principal responsable de l’affaire Ilan Halimi, et Ayoub El-Khazzani, le djihadiste interpellé en 2015 dans le Thalys –, a été perquisitionnée.

  • disqueuses thermiques
  • perquisitionnée

Ce sont les confidences d’un chauffeur de VTC qui ouvrent une autre piste. Celui-ci déclare en effet aux policiers avoir eu pour cliente une journaliste de BFM-TV, qui, durant le trajet, aurait assuré au téléphone qu’elle s’apprêtait à interviewer le fugitif. Faisant fi de sa profession et du secret des sources, les magistrats en charge de l’enquête autorisent des mesures intrusives : ses factures téléphoniques sont réquisitionnées, son portable géolocalisé. De fait, elle semble bien être en contact avec des Creillois dans le cadre d’un portrait de Faïd en préparation pour la chaîne, mais elle ne les mènera pas jusqu’à lui. Aucune interview n’aura lieu. Les enquêteurs concluent : « A ce stade de nos investigations, il n’est pas possible d’affirmer que [la journaliste] ait été en relation avec Redoine Faïd. »

  • faire fi de qn. : treat someone with disdain.

Entre-temps, les policiers ont tiré le bon fil. Leur énorme travail pour remonter jusqu’aux différents téléphones du clan Faïd les conduit à un appartement de la rue Jean-Baptiste-Carpeaux, à Creil. Dans la soirée du 2 octobre, les hommes en planque dans le secteur observent deux personnes en burqa sortir d’un véhicule qu’ils savent utilisé par l’un des neveux. Leurs morphologies n’ont rien de féminin. Désormais persuadés que Faïd se terre dans l’appartement du quatrième étage, les policiers interviennent quelques heures plus tard. A 4 h 20, ils le surprennent en plein sommeil, ainsi que quatre de ses complices. Entre silences et dénégations, les protagonistes de la cavale se montrent peu coopérants. Devant les magistrats instructeurs, Rachid, le frère aîné, cite juste Plutarque : « Un frère est un ami donné par la nature qui ne peut ni fuir ni faillir. »

  • tirer le bon fil
  • en burga
20181125-p9-faid.txt · Last modified: 2019/01/17 13:04 (external edit)