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« Des mondes compétitifs et saturés »

Propos Recueillis Par M. Mi.

Entretien

La sociologue Marie Buscatto analyse les difficultés d’insertion des artistes

Marie Buscatto, professeure de sociologie à l’université Paris-I et coauteure de l’essai Au-delà du stress au travail (Erès, Clinique du travail, 2008), explique les mécanismes sociaux qui déterminent l’insertion après une école d’art.

Peut-on parler d’insertion professionnelle pour les jeunes artistes comme pour les autres étudiants ?

Selon les travaux à notre disposition, on sait que, dans les cinq à dix ans suivant la sortie de la formation, seule une petite minorité va pouvoir vivre de son art en suivant son idéal artistique. Pour les autres, l’insertion professionnelle passe soit par une reconversion en dehors du monde de l’art, soit par une pluriactivité, parfois dans son monde de l’art, parfois non, la pratique artistique mue par la passion étant alors doublée d’un emploi alimentaire ou d’emplois artistiques « utilitaires ». Il y a bien sûr des différences : un musicien ou un comédien aura plus d’opportunités à occuper des emplois artistiques, même peu valorisés, qu’un artiste plasticien. L’étude statistique menée par Philippe Coulangeon en 2004 montre que, au bout de dix ans, plus de la moitié des jeunes musiciens avaient arrêté toute activité musicale professionnelle.

  • pluri activité
  • muer
  • un emploi alimentaire
  • emplois artistiques « utilitaires »
  • même peu valorisés 即使挣很少钱
  • un artiste plasticien 造型艺术师。 指美术,设计类

Cette difficulté d’insertion professionnelle n’est pas occultée par les écoles d’art, qui tentent de préparer leurs étudiants à affronter le monde du travail. Elles développent des ateliers pour les former à d’autres emplois artistiques « utilitaires », comme comédien en hôpital, graphiste ou enseignant, en insistant sur l’utilité des réseaux sociaux ou en leur apprenant à faire un book. Ou encore à passer un entretien, une audition. Cette façon de faire entrer des techniques de l’entreprise dans les écoles d’art ou de les former à des emplois moins valorisés est parfois critiquée par les étudiants eux-mêmes, plus intéressés par la recherche de leur voie artistique.

  • comédien en hôpital
  • graphiste

Existe-t-il des formations qui permettent de mieux s’en sortir ?

Le fait de passer par une école prestigieuse augmente les chances d’accéder à des emplois valorisés. C’est un cercle vertueux, on rencontre des professeurs qui sont des professionnels réputés, peuvent vous choisir et offrir de premières opportunités. Des réseaux peuvent être constitués. L’école renforce votre légitimité et votre réputation lors de rencontres ou d’auditions. Pour autant, la vie de ces jeunes issus d’écoles renommées n’est pas un long fleuve tranquille, et beaucoup peinent à trouver un chemin. Les mondes de l’art sont compétitifs et saturés, les places sont rares, et beaucoup se joue au travers des réseaux et des affinités.

  • un cercle vertueux 良性循环

Peut-on dire que « le talent n’est qu’un élément parmi d’autres » ?

Si on ne s’intéresse qu’à ceux qui réussissent, il peut paraître évident que tout arrive grâce à leur talent. Mais, en réalité, très peu d’emplois disponibles correspondent à l’idéal artistique, et le talent n’est qu’un élément parmi d’autres. Pour accéder à ces emplois, il faut des savoirs et de connaissances, mais aussi des liens sociaux efficaces. Si vous avez fait une école prestigieuse, que vous venez d’une famille d’artistes, que vous connaissez des gens du milieu, et si vous êtes un homme, ce sera plus facile. Mais on peut être comédien et faire de l’art-thérapie, ou être valorisé pour sa créativité sur d’autres modes, et être plus épanoui qu’un comédien « en haut de l’affiche ». La réussite par les réseaux est considérée comme une injustice, car on estime que le professionnalisme doit être le premier critère de jugement. C’est une constante dans tous les milieux professionnels. Mais les réseaux sociaux, les affinités, et parfois même le physique jouent un rôle démesurément important dans les mondes de l’art. Cette réalité est vécue douloureusement, car il s’agit d’une activité portée par la vocation, où seul le talent devrait compter. Cela dit, quand on interroge les personnes qui ont choisi ces parcours, elles ne découvrent pas la difficulté de l’insertion en école ou à sa sortie. Elles ont été mises en garde et se sont engagées dans cette voie par passion ou par vocation, et veulent « tenter leur chance » quand même.

  • épanoui
  • un comédien « en haut de l’affiche »
  • critère 标准

Les inégalités entre hommes et femmes sont criantes…

Ce n’est pas plus criant que dans les autres environnements professionnels masculins, mais comme on part du présupposé que les mondes de l’art sont ouverts, tolérants, et à l’avant-garde, on s’étonne qu’ils fonctionnent de la même façon. Il y a évidemment des milieux plus masculins, comme la réalisation de films, où les femmes ont d’emblée plus de difficultés. Dans le jazz, elles sont confrontées à l’entre-soi masculin, à des stéréotypes péjoratifs ou des normes de fonctionnement masculines. Difficile alors pour elles de se projeter dans ce monde et de s’y maintenir. Dans la danse, le théâtre ou les arts plastiques, qui sont pourtant des mondes plus féminisés, la situation n’est pas tellement plus facile, dès qu’elles souhaitent grimper en haut de la pyramide. La compétition entre femmes est féroce, elles doivent adopter des codes masculins pour réussir. En arts plastiques, elles sont confrontées aux mêmes mécanismes que dans le jazz ou le cinéma. En théâtre et en danse, les femmes sont sursélectionnées, souvent enfermées dans des normes physiques contraignantes, et doivent se plier aux règles de la séduction. Elles sont bien plus nombreuses que les hommes, alors même qu’on recrute autant, si ce n’est plus, de rôles masculins et de danseurs hommes que de rôles féminins ou de danseuses.

  • criant
  • d’emblée
  • l’entre-soi masculin
  • des stéréotypes péjoratifs
  • des normes de fonctionnement masculines
  • grimper en haut de la pyramide

L’ouverture sociale s’est réduite dans le milieu artistique. Pourquoi ?

Les personnes d’origine sociale favorisée et qui n’appartiennent pas aux « minorités visibles » sont privilégiées à toutes les étapes : elles ont été plus souvent formées aux pratiques artistiques dans leur famille, disposent plus souvent de comportements et de physiques proches des normes attendues, elles sont plus souvent aidées financièrement dans les cinq à dix ans après la sortie de formation… Les autres, à l’inverse, ressemblent moins aux normes attendues, ont moins de ressources financières et un réseau moins efficace. C’est en jouant sur ces mécanismes que les écoles de formation artistiques peuvent essayer de compenser ces inégalités.

  • minorités visibles 看上去是少数民族
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