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« Parler ensemble, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire »

Béatrice Gurrey

C’est devant le café-culture Les Savons d’Hélène, que Cherif Chekatt a frappé par balles et à l’arme blanche ses premières victimes

STRASBOURG - envoyée spéciale

Le grès des Vosges défie les siècles avec splendeur. A Strasbourg, sa couleur rose enveloppe la cathédrale jusqu’au ciel et embellit les maisons, les places, les ponts. Au cœur de la Grande Ile qui forme le centre-ville, la pierre millénaire encadre les fenêtres et la porte d’un petit immeuble blanc, rue Sainte-Hélène, au numéro 6. C’est là dans le grès rose, que deux balles de Cherif Chekatt se sont logées, mardi 11 décembre vers 20 heures, laissant leur cicatrice.

Située au coin de la rue du Savon, une ruelle médiévale répertoriée depuis 1282, et de la rue Sainte-Hélène, la maison abrite Les Savons d’Hélène, un café-culture

créé voilà plus de dix ans par Nathalie Delobel, 57 ans et son ex-compagnon, Dominique Klein, 62 ans. Ils ont vendu en mai – leur ancien bras droit, Jo, est resté. Du « bar montant » de ce quartier jadis malfamé, autrement dit un bordel avec lanterne rouge, désaffecté depuis des années, ils ont fait un lieu chaleureux, où, tous les mardis, soirs de « scène ouverte », des musiciens viennent se produire. « On avait acheté un piano, une guitare, passé une convention avec le conservatoire pour des sessions d’improvisation de jazz. Le principe, c’est la gratuité et il y avait toujours beaucoup de monde », témoigne Nathalie Delobel.

« On savait que ça allait arriver »

C’était encore le cas mardi 11 décembre, lorsque Chekatt a grièvement blessé par balles un percussionniste de 28 ans et un guitariste qui grillaient leur cigarette dehors avant leur concert. Selon un jeune homme qui habite au 9, juste en face, dans une petite maison-musée du XVIe siècle, classée au patrimoine, le tueur aurait également frappé un homme à l’arme blanche, à plusieurs reprises. Quelques heures avant la capture et la mort du terroriste, jeudi 13 décembre, Jérôme Frick, 45 ans, cofondateur d’une entreprise qui gère neuf restaurants dans Strasbourg, dont un au bout de la rue Saint-Hélène, est venu voir « les voisins, les amis, les confrères ». Il fait bon aux Savons, alors que les premiers flocons tombent dans la nuit. « C’est un moment où il faut prendre soin les uns des autres. Parler ensemble, il n’y a pas grand-chose d’autre à faire », dit-il. Le risque, ils le connaissent tous depuis des années, ce marché de Noël tout proche, les milliers de touristes, le symbole de la prospérité alsacienne, des cibles évidentes : « On savait que ça allait arriver. » Et c’est justement pour cela qu’il faut résister. « J’ai des coups de fil de partout. Des amis, des relations qui me disent : on viendra avant Noël. »

Aux Savons, sans oublier les victimes, on veut conserver un art de vivre poli au fil des années, celui qui, bien souvent, accompagne la gentrification des centres-villes. Un monde auquel n’ont pas accès les habitants de Koenigshoffen, le quartier de la famille Chekatt, à l’ouest de Strasbourg, malgré ses rues aux noms d’auteurs latins. Les fondateurs du café-culture avaient institué des expositions de peinture ou de photos temporaires, des soirées poésie, des tables linguistiques. Inspiré du Stammtisch allemand, le principe invite des personnes qui ont envie de parler anglais, espagnol, ou même japonais à une époque, à se réunir autour d’une table, un jour dit de la semaine, et à bavarder dans la langue de leur choix. L’idée leur avait été proposée par une enseignante d’anglais à la retraite.

Des professeurs, il y en a beaucoup dans ce bar, qui corrigent des copies en buvant un verre. « C’est une clientèle d’habitués, des doctorants plus que des étudiants », note Philippe Radius, un ancien libraire de 52 ans, familier des lieux lui aussi. Il a vu passer de sa fenêtre, dans la rue Sainte-Hélène, le soir des attentats, Chekatt qui rechargeait par trois fois son pistolet tout en courant, avec une maîtrise impressionnante. Il venait de tuer un père de famille, rue du Saumon, à quelques centaines de mètres, devant La Stub, une grande brasserie. Philippe Radius, qui a raconté tout cela deux fois à la police en détail et rencontré une psychologue attentive aux traumatismes possibles des témoins, préfère évoquer maintenant les soirées jeux de société aux Savons. « Un type qui a une boutique de jeux près de la Fnac en apportait. C’est là que j’ai découvert le mölkky, un jeu de quilles très populaire. Vous ne connaissez pas ? Même Ikea en vend ! » Ces jeux sur la grande terrasse aménagée derrière Les Savons, avec des gens qu’il ne connaissait pas, l’ont enchanté.

Clientèle mélangée

En bon connaisseur du quartier, il souligne que les deux autres bars du bout de la rue, qui appartiennent au même propriétaire, ont encore une clientèle différente : le Trolley Bus, naguère établissement à la réputation légèrement sulfureuse, tenu par des Corses, sous un autre nom, est un peu plus « arty ». S’y mélangent les vendeuses des Galeries Lafayette toutes proches, des intermittents du spectacle, des acteurs, des photographes, des artistes. Le serveur a un bonnet de laine sur la tête, la barbe de rigueur des hipsters et un sourire affable. En face, L’Atelier d’Grand-Père abrite une clientèle nettement plus jeune. Des étudiants pour la plupart, assis autour de longues tables, qui dégustent des bières. Il est 17 heures et le bar est plein. Comment ne pas penser aux victimes des attentats du 13 novembre 2015, où les terroristes avaient ciblé toute une jeunesse, celle qui papotait aux terrasses, allait au concert, ou s’apprêtait à faire la fête avec des amis ? On ne voit ici aucun rappeur, aucun loubard, aucun banlieusard.

Juste avant de passer au numéro 14, où s’érigeait la synagogue consistoriale de Strasbourg, en fonction de 1834 à 1898, la lumière et le décor de la vitrine du magazine Zut illuminent cette partie sombre de la rue. C’est aussi une boutique, où l’on vend en bonne place le roman de Frank Harris La Bombe, datant de 1905 et traduit en français en 2015 seulement, dans lequel le narrateur évoque les luttes sociales très dures du Chicago des années 1880. Un peu plus loin, le patron du Santa Elena, Gustavo Feldman, un Italo-Argentin de 42 ans, au débit de mitraillette, copain avec toute la rue, a abrité ses clients au fond du restaurant mardi soir et a tout cadenassé. Il peste contre la police ou les militaires qui n’ont pas encore arrêté le tueur. Deux heures plus tard, il sera exaucé.

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