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Dans le Xinjiang, couvre-feu sur l’économie locale

Dans une rue touristique du vieux Kashgar (Xinjiang), en septembre. GILLES SABRIÉ POUR « LE MONDE » Simon Leplâtre

Au cœur du projet chinois des « nouvelles routes de la soie » porté par le président Xi Jinping, la région autonome ouïgoure subit la politique ultrasécuritaire des autorités de Pékin. Laquelle pèse sur l’économie et grève les échanges

  • grèver les échanges (负面地)影响交流

REPORTAGE RÉGION AUTONOME OUÏGOURE DU XINJIANG - envoyé spécial

C’était le point de rendez-vous des marchands kazakhs, pakistanais ou russes. Au marché de Hualing, vaste réseau de galeries carrelées de blanc, on trouve de tout : fournitures, ameublement, outils de chantier, décorations… Ces derniers temps, cependant, les clients se font rares dans ce lieu situé au centre d’Urumqi, capitale de la région autonome ouïgoure du Xinjiang (nord-ouest de la Chine). Nombre de boutiques ont été abandonnées.

  • carrelées de blanc 白色的房顶
  • se faire rare 少见

Dans un magasin de décorations en stuc, une vendeuse, assise devant des colonnettes à dorures, soupire : « Je ne sais pas si c’est la crise économique, ou s’il est plus difficile d’obtenir des visas, mais on ne voit presque plus d’étrangers. Les Ouïgours [membres d’une minorité turcophone et musulmane] aussi sont moins nombreux. C’est à cause de la sécurité », poursuit la quinquagénaire, qui tient la boutique depuis une dizaine d’années. « On perd de l’argent », déplore-t-elle. Comme l’ensemble de la région, elle a connu des jours meilleurs.

  • en stuc 仿大理石的
  • des colonnettes à dorures 镀金的小柱子
  • elle a connu des jours meilleurs: she has seen better times.

Alikhan, homme d’affaires chinois issu de la minorité kazakhe, se souvient qu’il y a trois ans, le grand marché de Hualing bouillonnait d’activité. Son profil sur WeChat, l’application chinoise de messagerie, fait la promotion de l’« initiative de la ceinture et de la route » (Belt and Road Initiative en anglais, BRI), le grand projet diplomatico-économique du président Xi Jinping, également connu sous l’appellation de « nouvelles routes de la soie ».

  • bouillonner d’activite:to be bustling with activities

« Mesures préventives »

Le Xinjiang, frontalier entre autres du Pakistan, du Kirghizistan, du Kazakhstan et de la Russie, est un carrefour essentiel du projet, qui vise à développer les échanges en bâtissant un réseau de routes et de voies ferrées jusqu’en Europe. Alikhan organisait le transport aérien de produits entre le Xinjiang et le Kazakhstan. Mais sur l’application cryptée WhatsApp, bloquée en Chine, il se montre bien plus critique. « Ils ont tué le commerce, accuse-t-il. Tous les Kazakhs qui faisaient des affaires ont été envoyés dans des camps. »

Par « camps », Alikhan entend « camps de rééducation », mis en place par le gouvernement de Pékin pour « déradicaliser » les minorités du Xinjiang. Ils seraient environ un million – des Ouïgours surtout, mais aussi des Kazakhs et d’autres membres de minorités musulmanes de la région – à être internés, estiment des chercheurs et militants, sur la base d’images satellites et de témoignages. Alikhan a pu partir à temps pour s’installer au Kazakhstan, mais plusieurs de ses proches ont été arrêtés.

Les près de 11 millions d’Ouïgours ont une longue histoire de résistance face aux politiques assimilatrices du Parti communiste chinois (PCC). Les tensions ont culminé en 2009, lors d’émeutes survenues à Urumqi, qui ont fait des centaines de morts parmi les Han (l’ethnie majoritaire dans le pays) et ont été suivies d’un tour de vis sanglant. Depuis, des violences éclatent régulièrement. En août 2016, après l’arrivée d’un nouveau secrétaire du PCC à la tête de la région, Chen Quanguo, la répression est montée d’un cran, avec la construction massive de « camps de rééducation ». Après avoir nié leur existence, les autorités chinoises l’ont finalement admise, mi-octobre, les présentant comme des « mesures préventives » adoptées pour « contrer le terrorisme et l’extrémisme ».

  • les politiques assimilatrices: 同化政策
  • emeutes 暴乱
  • survenir: occur, arise.
  • un tour de vis sanglant: 血腥镇压
  • la repression est montée d’un cran 压迫又升了一级

Dans le sud de la région, plus densément peuplé par les Ouïgours, ces internements massifs ont une incidence bien visible : à Kashgar, cœur historique de la culture ouïgoure, les rues sont tranquilles. Dans une venelle de la vieille ville, un marchand pakistanais détonne, avec sa barbe et sa tunique traditionnelle. Ici, porter la barbe est interdit et tout signe islamique peut être considéré comme une indication de radicalisation. A 26 ans, il vend des bracelets en pierres semi-précieuses. Ses affaires ne sont pas bonnes. « Il n’y a plus de jeunes hommes dans les rues de Kashgar. Ce sont eux qui m’achetaient mes bracelets. »

  • avoir une incidence bien visible 有显眼的效果。
  • une venelle = an alleyway
  • détonne: be out of place(VPF.p.46) Le bleu vif de cette écharpe jure avec= détonne parmi les rouges (nuance de mauvais goût)

Pour certains de ses compatriotes, les conséquences sont encore plus douloureuses. Javed Choudhary importait des fruits secs de Chine au Pakistan. « Il n’y a plus personne. Tous les investisseurs, mes partenaires, sont détenus », assure le quinquagénaire, qui a vécu quinze ans à Kashgar, jusqu’en 2017. Il estime avoir perdu 1 million de yuans (environ 130 000 euros), envoyés à des partenaires ouïgours disparus dans les camps. Mais l’argent est le cadet de ses soucis : « Ma femme est détenue aussi, depuis un an et trois mois », raconte-t-il au téléphone, du Pakistan.

  • l’argent est le cadet de ses soucis: 钱是他最不重要的担心

La surveillance, secteur porteur

De prime abord, le Xinjiang ne se porte pas mal économiquement : 7,6 % de croissance en 2017, mieux que la moyenne nationale (6,9 %). A y regarder de plus près, cependant, il apparaît que seul le secteur public tire la croissance. De fait, les investissements y sont deux fois plus élevés que dans le privé, alors qu’ils étaient équivalents en 2012, d’après les chiffres de The Economist Intelligence Unit. L’importance du secteur public dans le Xinjiang ne date pas d’hier : après la prise de pouvoir des communistes en 1949, c’est l’armée qui a pris en charge le développement économique de cette zone riche en ressources naturelles, avec des unités de travail constituées d’anciens soldats, les bingtuan. Elles emploient encore 2,6 millions de personnes, essentiellement des Han, et contribuent pour 17 % au produit intérieur brut de la région.

  • de prime abord: at first glance.
  • Zone riche en resources naturelles: 富含自然资源的地区

« En pratique, les considérations économiques ont été complètement soumises aux questions sécuritaires au Xinjiang », estime Andrew Small, chercheur au sein du groupe de réflexion transatlantique German Marshall Fund et spécialiste des relations de la Chine avec ses voisins asiatiques. Pour lui, le Xinjiang et les pays d’Asie centrale sont surtout une zone de transit pour les « nouvelles routes de la soie ». « Les mesures sécuritaires reflètent le fait que le Xinjiang ne deviendra jamais un centre économique important pour la BRI, à une échelle significative pour la Chine, poursuit M. Small. Cela ne veut pas dire que la sécurisation n’a aucun impact. Cela veut dire qu’elles [les autorités de Pékin] acceptent d’en subir les conséquences économiques. » Ces deux dernières années, l’économie locale a été sacrifiée.

Sur le terrain, les difficultés sont multiples. Les contrôles routiers ralentissent la circulation ; les communications sont entravées (le réseau mobile 4G a été supprimé début 2017, au profit de la 3G, plus lente) et la main-d’œuvre s’amenuise. Un Néerlandais, ex-employé d’un hôtel à Urumqi, explique que les employés ouïgours de l’établissement ont été forcés de rentrer dans leur ville d’origine, courant 2017. Chaque magasin, hôtel, centre commercial doit s’équiper à ses frais d’un détecteur de métal et recruter un gardien armé d’une batte. Toutes les semaines, le personnel est tenu d’assister à la levée du drapeau et de participer à des exercices de sécurité.

  • entraver: hinder
  • s’amenuir: 缩小
  • courant 2017: 在2017某天。
  • la levée du drapeau: 升旗仪式

Les démarches administratives sont également ralenties. Plus de 1 million de civils han ont été mobilisés par les autorités depuis 2016 pour effectuer des « séjours » plus ou moins longs dans des familles musulmanes rurales, à des fins de surveillance. « Parfois les missions durent une semaine, parfois jusqu’à deux ou trois ans, relève un Han, patron d’une filature de coton au Xinjiang. En ce moment, les docteurs, les fonctionnaires, les cadres d’entreprises d’Etat, tous doivent y aller. Pendant ce temps-là, ils ne font plus leur travail, regrette-t-il. Une démarche qui prenait auparavant une semaine peut prendre un mois. Plusieurs amis entrepreneurs ont quitté la région »,ajoute ce quinquagénaire qui a grandi dans la région et tient à rester anonyme.

  • une filature de coton 棉花纺织厂。

Pour justifier la politique sécuritaire, les autorités chinoises mettent en avant la nécessité de préserver le succès du tourisme local. Le nombre de touristes aurait progressé d’un tiers entre 2016 et 2017, pour atteindre 100 millions. Des chiffres difficiles à vérifier. A Kashgar, à l’entrée de la vieille ville, des hommes en armes contrôlent les sacs et les personnes. Les résidents ouïgours doivent scanner leur carte d’identité et leur visage est soumis à un système de reconnaissance faciale, tandis que les touristes, Han et étrangers, bénéficient d’une « voie verte » sans contrôle.

  • mettre en avant 强调
  • un système de reconnaissance faciale: 人脸识别系统
  • une voie verte: 绿色通道

Les dépenses de sécurité ont presque doublé entre 2016 et 2017, et même crû de 1 400 % dans certaines localités habitées par des minorités musulmanes, d’après l’anthropologue Adrian Zenz, spécialiste des politiques publiques sur les minorités en Chine. Entre août 2016 et juillet 2017, 90 000 postes ont été ouverts dans la sécurité, à en croire le chercheur, enseignant à l’Ecole européenne de culture et de théologie de Korntal (Allemagne).

  • anthropologue 人类学家
  • a en croire: according to

Un secteur se porte à merveille : celui de la surveillance. SenseTime, spécialisé dans la reconnaissance faciale, collabore avec les autorités locales. Dans les rues, sur les places, et même dans les mosquées, les caméras laissent peu d’angles morts. En 2017, Hikvision, le leader mondial des caméras de surveillance, établi à Hangzhou (est de la Chine), a remporté au moins cinq contrats pour un montant total de 1,85 milliard de yuans (237 millions d’euros) au Xinjiang.

  • se porter a merveille: to be in excellent health. A merveille.
  • angles morts 死角
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