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Sand et Flaubert se disent tout

Agnès Desarthe écrivaine

Les centaines de lettres échangées entre les deux écrivains entre 1866 et 1876, l’une des correspondances les plus stimulantes qui soient, paraissent pour la première fois en poche. Agnès Desarthe s’y est replongée

  • se replonger a 沉浸其中

Voici que revient la saison des résolutions. Ne plus fumer, boire de l’eau, arrêter de regarder des séries, faire du sport, se lever tôt. Comment ne pas se décourager, désobéir ? Se réveiller tard, clop au bec, télé allumée dans des vapeurs d’alcool, avec un fort désir d’engloutir deux croissants.

  • clop au bec

Et si nous recommencions plutôt à écrire, à nous écrire, les uns aux autres, des lettres, des vraies, avec enveloppes et timbres. Si, plutôt que de songer à devenir efficaces, nous choisissions de retourner à la lenteur du courrier : tortue postale contre lièvre informatique.

Telle est la résolution que l’on brûle d’adopter en lisant Tu aimes trop la littérature, elle te tuera.

C’est sous ce titre, choisi avec humour et pertinence par Danielle Bahiaoui, préfacière du volume, que paraissent, en édition de poche chez Le Passeur, les dix années de correspondance entre George Sand (1804-1876) et Gustave Flaubert (1821-1880).

De 1866 à 1876, les deux écrivains échangent plusieurs centaines de lettres. Ils y parlent littérature, politique, comparent leurs méthodes de travail, leurs modes de vie, se soutiennent, envisagent de se prêter de l’argent, font le portrait de leurs contemporains, animant ainsi le castelet épistolaire de marionnettes plus vraies que nature : Victor Hugo, Ivan « Tourgueneff », Pauline Viardot, Emile Zola, Alexandre Dumas, entre autres, apparaissent ainsi au fil des pages.

Il est question de saisons, d’enfants qui grandissent, de parents qui vieillissent, des affaires qui vont tantôt mal, tantôt mieux, d’amis qui disparaissent et dont l’absence est intolérable, de la vieillesse qui vient, menaçante pour l’un, sereine pour l’autre. George conte ses baignades quotidiennes dans l’Indre froide, conseille à Gustave de faire de l’exercice, de marcher au moins, s’il ne désire pas, comme elle le fait elle-même, courir dans les bois.

Divergences constantes

La pratique du sport n’est pas l’unique sujet de dissension entre eux. Ils ne sont d’accord sur presque rien, ce qui rend leurs échanges stimulants, comme en témoignent ces mots de Sand : « Tes lettres tombent sur moi comme une pluie qui mouille, et fait pousser tout de suite ce qui est en germe dans le terrain. Elles me donnent l’envie de répondre à tes raisons, parce que tes raisons sont fortes et poussent à la réplique. »

Elle défend le suffrage universel quand il le conspue. Elle estime que l’homme n’est pas plus mauvais qu’il n’est bon tandis que lui se surprend à vouloir, certains jours, « noyer [ses] contemporains dans les Latrines ».

A son « Cher Vieux troubadour » qui peste contre la bêtise et se plaint de l’accueil réservé à son œuvre par les lecteurs, le « chère bon maître adoré » répond : « Il faut se laisser abîmer, railler et méconnaître par eux, c’est inévitable. Mais il ne faut pas les abandonner, et toujours il faut leur jeter du bon pain, qu’ils préfèrent ou non la m. Quand ils seront saouls d’ordures, ils mangeront le pain, mais s’il n’y en a pas, ils mangeront de la m. »

Qui des deux est le plus misanthrope ?

Parfois, elle lui indique les « conditions certaines du succès ». « Garde ton culte pour la forme ; mais occupe-toi davantage du fond. » Ce à quoi il répond : « Quand je découvre une mauvaise assonance ou une répétition dans une de mes phrases, je suis sûr que je patauge dans le Faux. »

A l’ermite prisonnier de son désir de perfection qui avoue : « Il me semble que je traverse une solitude sans fond »,« l’ange du foyer » réplique : « (…) la sacro-sainte littérature, comme tu l’appelles, n’est que secondaire pour moi dans la vie. J’ai toujours aimé quelqu’un plus qu’elle, et ma famille plus que ce quelqu’un. »

Tu aimes trop la littérature, elle te tuera. Correspondance, de George Sand et Gustave Flaubert, édité par Danielle Bahiaoui, Le Passeur, 672 p., 11,90 €.

20181228-p21-sand.txt · Last modified: 2019/01/01 23:08 (external edit)