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L’ostracisme, le « dégagisme » antique ?

J. Cl.

Le slogan est d’une brutale simplicité : « Macron démission ! » Les ronds-points de France ont résonné ces dernières semaines de ce cri de ralliement qui n’est pas sans rappeler le grand mouvement de « dégagisme » que le jeune président avait cru lui-même incarner. « Dégage ! » L’injonction date des « printemps arabes », plus précisément du mouvement tunisien de décembre 2010. Elle visait alors le président Ben Ali. On la retrouve très vite dans la bouche du leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, comme une autre traduction possible du « Que se vayan todos » (« Qu’ils en aillent tous ! »), la devise des manifestants pendant la crise économique argentine de 2001.

Le « dégagisme » consiste à déloger le détenteur du pouvoir sans nécessairement vouloir prendre sa place. Il est l’expression d’une défiance radicale et d’une aspiration révolutionnaire. Mais, bien que d’invention récente, il pose une question aussi vieille que la politique, celle du rapport du peuple avec les élites. Pour tenter d’y répondre, les Athéniens avaient inventé un mécanisme d’éloignement des personnages publics qu’ils ne désiraient plus voir exercer leurs fonctions : l’ostracisme.

Mis en place après la fin de la tyrannie dans le cadre des réformes constitutionnelles des dernières années du VIe siècle av. J.-C., il visait à en éviter le retour. La mesure prévoyait une peine d’exil temporaire, de dix ans, frappant quiconque était suspecté de vouloir la rétablir. Chaque année, un vote populaire à main levée décidait de son opportunité. Deux mois plus tard, un second vote permettait de désigner l’homme que l’on jugeait dangereux : son nom était inscrit sur un tesson, un ostrakon. L’ostracisme n’était accompagné d’aucune justification – ni accusation ni défense. Il fut, selon l’historienne Claude Mossé, « une arme redoutable dans les mains du peuple ». Les nombreux ostraka (« bulletins ») qui nous sont parvenus montrent qu’aucun homme politique n’échappa à la méfiance populaire. Le mécanisme d’expulsion jouait au fond sur le sentiment négatif que suscitait chez les Grecs celui qui s’était élevé trop haut. Aristote, par exemple, le justifiait en expliquant que, si un être dépasse le niveau commun en vertu ou en capacité politique, on ne saurait l’admettre sur un pied d’égalité avec les autres citoyens.

Quels qu’aient été ses usages historiques, parfois très « politiciens », l’ostracisme était ainsi pensé comme un instrument de mesure et d’équilibre visant à protéger le régime démocratique. Ce qui le distingue du « dégagisme », qui s’apparente à une forme d’irritation rageuse et cherche à bousculer les institutions. Et dont l’impatience crée des brèches dans le consensus plutôt qu’elle ne le consolide.

20181229-p24-degagisme.txt · 最后更改: 2018/12/29 11:28 由 82.251.53.114