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Hubris « Aujourd’hui, le mot désigne Macron, Ghosn ou l’homme face à la nature »

Propos Recueillis Par Julie Clarini

Désormais couramment utilisé en France, le terme évoque la démesure de l’homme en politique ou en matière d’environnement, analyse l’historien Vincent Azoulay. Une dérive sémantique, souligne-t-il, puisque, chez les Grecs, « hubris » qualifiait des actes transgressifs violents, comme le viol

  • couramment: common

Spécialiste d’histoire ancienne, Vincent Azoulay est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et directeur de la rédaction de la revue Les Annales. Il est notamment l’auteur de Périclès. La démocratie athénienne à l’épreuve du grand homme (Armand Colin, 2010) et des Tyrannicides d’Athènes. Vie et mort de deux statues (Seuil, 2014). Il revient sur l’usage de la notion d’hubris dans le discours contemporain.

On assiste à une utilisation de plus en plus courante du terme « hubris » dans le commentaire politique, pour désigner l’orgueil démesuré. Pourquoi ce retour au lexique grec ?

  • l’orgueil démesuré 过分的傲慢

En réalité, je ne crois pas du tout qu’il s’agisse d’une redécouverte du grec, mais plutôt d’un effet de circulation internationale. En effet, le terme n’était pas employé avant les années 2000 dans la presse française, sinon dans les articles consacrés à l’Antiquité. En revanche, il est courant, depuis longtemps, dans le monde médiatique américain et britannique. On recense par exemple, pour le New York Times, plus de 5 000 occurrences. On en trouve 200 seulement dans Le Monde, et encore concentrées, pour l’écrasante majorité, entre 2000 et 2018. Cette découverte de l’hubris me semble donc plutôt un de ces transferts de notions qui se font aujourd’hui d’un univers culturel à un autre, de façon plus fluide et massive qu’auparavant. Dans le monde anglo-saxon, c’est un terme sinon appartenant à la vie courante du moins utilisé très souvent sur les plateaux télé. C’est lié au mode d’éducation des élites à la fois en Angleterre et aux Etats-Unis, où sont organisés à l’université, en première année, des cours de découverte qui comprennent de l’histoire ancienne, même dans les formations les plus généralistes.

  • pour l’écrasante majorité: for the crushing majority.
  • Les plateaux télé 电视频道

Si on se penche rapidement sur les usages du terme dans la presse française, on voit qu’il apparaît dans deux domaines, celui de la politique et de l’environnement. Très dernièrement, c’est le vocabulaire employé pour évoquer le comportement de Carlos Ghosn, celui d’Emmanuel Macron, mais aussi pour dénoncer l’orgueil de l’homme face à la nature dans les conférences sur le climat.

  • se pencher sur
  • tres dernièrement 最近

Et quel est le sens de l’hubris, non pas en grec ancien, mais en français ou en anglais ?

Le sens d’« hubris » s’est construit dans l’imaginaire occidental à travers deux récits, qui sont fondateurs, l’un que l’on doit à Hésiode et l’autre à Hérodote. Dans Les Travaux et les Jours, Hésiode énumère les races créées par les dieux, la race d’or, d’argent, de bronze, de fer et il raconte comment certaines ont été anéanties pour avoir fait preuve de démesure. Le couplage entre la démesure et l’anéantissement est évident. Ce lien entre l’hubris et la némésis dans l’imaginaire explique d’ailleurs qu’on retrouve l’hubris dans des contextes où l’on parle du climat et donc d’apocalypse. C’est aussi à mettre en lien avec cette idée que celui qui s’élèvera trop haut chutera brusquement. Le thème est abondamment traité dans la tragédie grecque, notamment dans Œdipe tyran, de Sophocle : le renversement de la fortune est lié à un comportement transgressif vis-à-vis des hommes et des dieux.

  • Heriode
  • Herodote 希罗多德。
  • couplage: coupling

L’autre grand lieu de déploiement de l’hubris, l’autre figure fondatrice, c’est le roi des Perses tel qu’il est décrit chez Hérodote. Xerxès fait bâtir un pont de bateaux sur le détroit de l’Hellespont pour permettre à ses armées de passer d’Asie en Europe. Cette construction est détruite par les éléments. Xerxès, pour se venger, fait fouetter l’Hellespont. C’est là la marque, l’exemple caractéristique, de l’hubris. C’est intéressant car le geste de Xerxès porte en lui la démesure mais aussi la négation des frontières naturelles. On touche à la question de la bonne mesure par rapport à la terre et à la mer dont il faut respecter les frontières – ce qui fait un singulier écho avec les questions environnementales.

  • faire fouetter

Nous avons donc associé l’hubris à la démesure. Mais les Grecs y mettaient-ils le même sens ?

Pour les Grecs, le sens est plus complexe. Selon les spécialistes de philologie, l’hubris aurait un lien avec le comportement qui écrase, qui piétine, et qu’on peut associer à des actes transgressifs violents, et notamment au viol. On retrouve au passage une autre filière contemporaine, c’est-à-dire l’usage du mot « hubris » pour parler des comportements outrageants à la Weinstein… A l’époque athénienne classique, l’hubris, c’est vraiment l’outrage, ce qui porte atteinte à l’honneur, les coups et blessures, le viol. L’hubris a donc très certainement une dimension sexuelle – mais pas forcément genrée puisque ces outrages peuvent toucher les enfants, voire des hommes entre eux, etc. Cette atteinte à l’honneur est passible de poursuites. On sait en effet qu’il existait des actions en justice, la graphè hubreos. Même si l’on n’a pas conservé de plaidoyer qui soit directement lié à une action pour outrage, il y est souvent fait référence. Cette action pouvait être intentée par n’importe quel citoyen pour lui-même ou pour autrui.

  • avoir un lien avec 和。。。有关
  • piétiner
  • porter atteinte a l’honneur: bring damage to honor.
  • genree
  • passible de poursuites
  • la graphe hubreos
  • pour autrui: for others

On approche là d’un autre sens d’hubris : le terme est souvent associé au comportement du tyran, voire de toute personne riche et puissante qui foule au pied l’honneur des autres. Etre qualifié d’hubristès, vous assimile aux oligarques violents et à tous ceux qui se gavent, pour reprendre une image déjà utilisée dans le monde grec.

  • fouler au pied 践踏
  • être qualifié d’hubristes
  • Oligarques violents
  • assimiler a
  • se gaver

Les Grecs ont-ils fait de la modération la vertu absolue ?

On peut effectivement avoir des proverbes affichés dans les temples qui le suggèrent – par exemple le « rien de trop », qu’on peut lire à Delphes. Il existe également toute une construction philosophique et politique de la modération : le citoyen doit être metrios, comme le vin qui doit être mélangé, et jamais pur. Cette idée de la modération a été reprise et amplifiée par Aristote avec son idée de « médiété », de juste milieu. Sauf qu’il n’y a pas de doux consensus sur cet idéal. Il y a eu des tenants de la voie du milieu qui n’hésitaient pas à être violents pour imposer leurs vues. C’est ce qu’on voit au moment du rétablissement de la démocratie à la fin du Ve siècle av. J.-C. : les modérés, qui vont l’emporter, ont été très violents vis-à-vis des oligarques extrémistes et des démocrates les plus radicaux. La voie moyenne ne veut donc pas dire qu’on n’agit pas avec violence pour imposer ses vues ! Bref, il y a chez les Grecs une pensée de la modération mais qui ne doit pas masquer qu’elle s’inscrit dans un cadre idéologique bien précis : il y a toujours beaucoup de gens qui en sont exclus et cette modération peut parfois même être une arme d’exclusion. Centrisme politique et hubris : voilà une association a priori paradoxale, mais peut-être moins étrange qu’il n’y paraît.

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