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Dictateur Un modèle de vertu

Julie Clarini

Au temps de la République romaine, en cas de situation grave ou plus anecdotique, les consuls, sur conseil du Sénat, nomment un dictateur. Sa mission n’excède pas six mois, le temps de résoudre le problème

  • anecdotique 次要的,无关紧要的。 也有anecdote的形容词的意思。

Montesquieu, penseur des Lumières et concepteur de l’équilibre des pouvoirs, la trouvait à son goût. Rousseau la défendait aussi. La dictature eut pendant longtemps bonne presse chez les philosophes. Et pas que : les révolutionnaires de 1789, lecteurs des grands auteurs anciens, voyaient dans cette institution romaine un modèle à suivre en cas de fortes turbulences. Les ennemis de l’extérieur et de l’intérieur, acharnés contre la nouvelle République, ne nécessitaient-ils pas qu’au nom du salut public on concentrât les pouvoirs ? On n’osa pas nommer un dictateur, mais Robespierre en assuma, en quelque sorte, les fonctions.

  • avoir bonne presse 有好的名声
  • assumer
  • en quelque sorte

Depuis, le jugement a changé et le mot a pris un sens péjoratif. La dictature est devenue l’image inversée de la démocratie. Elle désigne un régime autoritaire, à forte tendance tortionnaire, qui semble caractéristique de pays lointains, situés sur les continents sud-américain ou africain. Ou alors elle est une machine à remonter le temps européen, quand régnaient le général Franco (1938-1975) ou des colonels grecs (1967-1974). On remarque qu’il ne viendrait à l’idée de personne aujourd’hui de se déclarer dictateur.

  • tortionnaire: dont l'autorité se manifeste par la force et la souffrance physique sur les administré 例句s'exiler pour fuir un gouvernement tortionnaire

Il en fut bien autrement au temps de la République romaine. Comme le rappelle l’historienne Claudia Moatti, auteure de Res publica. Histoire romaine de la chose publique (Fayard, 468 pages, 25 euros), pour savoir ce que pensent les Romains, il faut se pencher sur ces petits récits à valeur morale qu’ils affectionnent, les exempla. Il en ressort que la dictature était une magistrature réservée aux plus vertueux. L’exemplum de Lucius Quinctius Cincinnatus est un modèle du genre : mandatés par le Sénat, les envoyés le trouvèrent labourant humblement ses terres au-delà du Tibre, et ils durent l’implorer d’accepter la dictature. Cincinnatus représente le parfait Romain menant une vie simple et prêt à se dévouer pour sa patrie. A trois reprises, il fut nommé et, à trois reprises, il ramena la paix intérieure ou extérieure à Rome. Car on ne reste pas dictateur. La charge est limitée dans le temps : elle n’excède pas six mois – et peut ne durer qu’un jour.

  • se pencher sur
  • un modèle du genre

La dictature est une magistrature particulière aux yeux des Romains, et pas seulement parce qu’elle est entourée d’un apparat impressionnant. Elle a d’abord cette singularité d’être personnelle alors que la République est attachée de préférence au pouvoir collégial (les consuls sont toujours au nombre de deux). Elle est non élective, puisque les dictateurs sont nommés par les consuls sur conseil du Sénat ; c’est lui qui décide de l’opportunité d’y avoir recours. Elle est exceptionnelle surtout par sa durée, qui recouvre le temps nécessaire à l’accomplissement de la mission confiée au dictateur, qui ensuite abdique. Seules les circonstances justifient l’appel à ce magistrat : situations graves comme troubles civils ou guerre mais aussi besoin de pallier l’absence momentanée des consuls qui compromet des cérémonies ou rituels importants pour la cité. Ainsi, cette magistrature « s’intègre normalement dans le jeu des institutions régulières de l’Etat » et, en même temps, par un certain nombre de traits, elle peut apparaître « comme le résultat d’une suspension temporaire, voire une négation du droit commun », comme le remarque l’historien Claude Nicolet (1930-2010) en 1979 dans l’article « La dictature à Rome ». Pendant sa durée, les autres magistratures sont entièrement soumises à l’autorité de la personne nommée.

Pour planter un clou

Concentration du pouvoir, irrégularité de sa dévolution, anormalité de son exercice : la dictature antique a des points de convergence avec les régimes autoritaires d’aujourd’hui, remarquait déjà le juriste Maurice Duverger dans l’introduction de Dictatures et légitimité (PUF, 1982). Mais c’est surtout l’idée que des circonstances spéciales appellent un traitement exceptionnel de la part de l’Etat qui reste dans les esprits. Au début du XVIe siècle, sous la plume de Machiavel, la dictature est présentée comme ce qui a sauvé la République romaine : « Sans ce remède, la République serait tombée. » S’appuyant sur le modèle romain, les philosophes libéraux du XVIIIe siècle, bien qu’attachés aux principes essentiels du politique, en viennent à justifier leur suspension, explique la juriste Marie-Laure Basilien-Gainche dans Etat de droit et états d’exception (PUF, 2013) : « La mythologie de l’exception est née. »

Le paradoxe est que le dictateur romain n’était pas l’homme providentiel que l’on croyait. En tout cas, pas souvent. Il remplissait, la plupart du temps, des tâches secondaires. Il arrivait par exemple qu’en l’absence des magistrats compétents un dictateur fût nommé pour… planter un clou – rituel expiatoire auquel on procède en période d’épidémie. Une analyse précise des recours à la dictature fragilise le lien qui s’est établi entre dictature et troubles civils. En effet, parmi les soixante-seize dictatures répertoriées entre 501 et 202 av. J.-C., seules six doivent traiter de troubles et, parmi elles, une doit régler une guerre étrangère, cinq doivent « calmer une sédition ». Dans L’Urgence et l’Effroi (ENS Editions, 406 pages, 39 euros), la philosophe Ninon Grangé en conclut qu’« à l’évidence la relation entre dictature et troubles civils est tardive et n’appartient pas à l’essence de celle-ci ».

Claudia Moatti rappelle, elle aussi, « l’effet conciliateur » qu’a plutôt cette magistrature. Ainsi, contrairement à ce que la tradition a retenu, il n’y aurait pas de lien étroit entre dictature et état d’exception. Du moins si on se réfère aux premiers temps de la République. Car des dysfonctionnements apparaissent en 82 av. J.-C., quand Scylla se fait élire par le peuple et reste dictateur dix-huit mois avant d’abdiquer. Et c’est évidemment César qui fait exploser le cadre institutionnel : il devient dictateur pour onze jours en décembre 49 av. J.-C., pour un an en 48, pour dix ans en 46 et à vie en 44. Après son assassinat, survenu un mois plus tard, il sera interdit, sous peine de mort, de prononcer le mot de « dictateur ».

La dictature romaine, dans sa version régulière, combine donc un caractère transitoire et exceptionnel et le présupposé de la vertu du citoyen qui en est chargé. Qu’on se rappelle ici l’exclamation amusée du général de Gaulle : « Pourquoi voulez-vous qu’à 67 ans je commence une carrière de dictateur ? » A l’époque, le terme était en effet dans la bouche de tous ceux qui craignaient que l’Assemblée ne vote les pleins pouvoirs au nouveau président du Conseil. Aujourd’hui, il est plus fréquent de s’effrayer de la menace d’une « démocrature », terme entré dans le Larousse 2019 pour désigner une « démocratie dirigée de manière autoritaire ».

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