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« Polyamour »

Frédéric Joignot

Conçu comme une manière de s’aimer sans exclusivité, remettant en question la norme du couple monogame et défendant l’émancipation des femmes, le concept a été théorisé dès le XIXe siècle et mis en pratique tout au long du XXe

HISTOIRE D’UNE NOTION

C’est en 1816, dans Le Nouveau Monde amoureux, que le socialiste utopiste Charles Fourier (1772-1837) jette les bases théoriques de « l’amour multiple » – une diversité amoureuse vécue et assumée, nommée, depuis les années 1990, « polyamour » en Occident, du grec poly, « plusieurs », et du latin amor, « amour ». Pour M. Fourier, les véritables avancées sociales « s’opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté », d’où sa critique radicale du mariage exclusif, qui les réduit à la condition de « ménagères », encourageant leur « asservissement ». « La fidélité perpétuelle » étant, selon lui, « contraire à la nature humaine », le couple monogame restreint « l’essor de l’amour » et aboutit à « réprimer » et à « engorger les passions ».

Il appelle donc à la multiplication des liens amoureux au cœur d’« un ordre compatible avec le développement des passions » et permettant d’« innover en jouissance amoureuse ». C’est la « société de l’Harmonie » avec ses « cours d’amours », des conseils chargés de faciliter l’expression des différentes « gammes sympathiques » des femmes et des hommes, favorisant aussi bien « l’amour céladonique » ou sentimental pour les couples qui le désirent que la polygamie. Les deux sexes cèdent alors librement à leurs « attractions passionnées », s’organisent en « corporations voluptueuses » ou se livrent à toutes sortes d’« orgies harmoniennes ».

Il faut savoir, comme le rappelle Michel Bozon, sociologue spécialiste des études sur la sexualité, que ce confondant manifeste, « omnigame » et polyamoureux avant l’heure, n’a été publié qu’en 1967, où il a été reconnu comme « précurseur de l’émancipation féminine » et de la révolution sexuelle des années 1970. Si bien qu’en 2003 le théoricien situationniste Raoul Vaneigem préface et réédite Le Nouveau Monde amoureux, sous le titre polyamoureux Des harmonies polygames en amour (Rivages poche).

La féministe russe Alexandra Kollontaï (1872-1952), qui imposa en 1917 le droit de vote des femmes en URSS, est aussi considérée comme une pionnière du polyamour. Estimant que le mariage bourgeois et la fidélité obligatoire des femmes, qu’elle appelle « la captivité amoureuse », étaient dictés par le souci de « concentrer le capital » dans une même famille, elle propose, dans Place à l’Eros ailé ! (1923), le concept d’« amour camaraderie ». Elle y prône le refus de la possessivité de l’homme sur la femme, l’égalité des droits individuels, la réciprocité du souci de l’autre, la multiplicité et la liberté des relations amoureuses – qu’elle expérimente elle-même.

« Une éthique du respect »

En France, Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre développeront des idées proches dès les années 1930, en refusant de se marier et passant entre eux un « pacte de polyfidélité ». Tous deux vivent ensemble en « union libre », refusent de s’interdire des amours « contingentes », sans se les cacher, et vivent même par deux fois en trio avec une femme. Nous savons aujourd’hui, après les publications des Lettres au Castor et à quelques autres, de Sartre (Gallimard, 1983), et des Lettres à Nelson Algren, de Beauvoir (Gallimard, 1997), que ce fut compliqué et souvent douloureux. Il n’empêche, cette tentative polyamoureuse a influencé plusieurs générations.

Le polyamour, conçu comme une nouvelle manière de s’aimer sans exclusivité, acceptant la volatilité du désir, réfléchi et théorisé comme tel, s’est développé dans les années 1990. Le terme apparaît pour la première fois en mai 1990, dans un article du magazine néopaïen américain Green Egg, où il est défini comme une « non-monogamie consensuelle, éthique et responsable ». En 1997, la thérapeute familiale Dossie Easton et la sexologue Catherine A. Litz publient aux Etats-Unis le livre manifeste du polyamour, The Ethical Slut. A Guide to Infinite Sexual Possibilities (Greenery Press), basé sur leurs propres expériences et vendu à 70 000 exemplaires. Elles y valorisent la « salope éthique », qu’elles définissent comme une personne célébrant la vie, pour qui la sexualité est naturelle et bienvenue, et célèbrent la multiplicité amoureuse, une manière de s’épanouir pleinement, jusqu’ici refusée aux femmes.

Bien sûr, expliquent les auteures, cette façon de vivre ne va pas sans complications. D’où l’importance de développer « une éthique du respect », appuyée sur des règles pratiques mêlant l’acceptation du « jardin secret » et de la liberté de l’autre, les dialogues sécurisants quand l’un souffre, les cérémonies de retrouvailles, la réflexion sur l’existence ou non d’une « relation principale », etc.

Depuis, de nombreux sites et forums consacrés au polyamour se sont créés, chez les hétérosexuels comme dans les mouvements LGBT, tant aux Etats-Unis qu’en Europe – Lovingmorenonprofit.org, Polyamour.info (France) –, qui en approfondissent les expériences et les idées-forces. Ainsi, le concept américain de compersion, inspiré par la « mudita » bouddhiste – une bienveillance qui se réjouit du bonheur et du succès des autres –, est opposé à celui de jalousie : il s’agit d’accepter la liberté et les désirs d’un être aimé, de se réjouir qu’il soit heureux, même en dehors de soi, à l’image des parents avec leurs enfants.

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