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Younès Abouyoub « Riyad a transformé la crise yéménite en conflit régional »

Younès Abouyoub. Propos Recueillis Par Louis Imbert

Selon l’ancien négociateur de l’ONU, l’Arabie saoudite, en poursuivant une guerre meurtrière et sans issue depuis mars 2015, a paradoxalement renforcé les rebelles houthistes et l’influence de son rival iranien au Yémen

ENTRETIEN

Conseiller politique principal de deux envoyés spéciaux des Nations unies pour le Yémen entre 2014 et 2016, le Marocain Younès Abouyoub, haut fonctionnaire à l’ONU, a pris part aux tentatives de l’organisation pour empêcher la guerre dans le pays. Il a assisté par la suite aux échecs successifs pour trouver une issue politique au conflit.

Comment le Yémen a-t-il plongé dans la guerre ?

En mars 2015, depuis neuf semaines, les Nations unies facilitaient des négociations, à Sanaa, entre les formations politiques yéménites. Le président Abd Rabbo Mansour Hadi avait démissionné et fui, en février, la résidence surveillée dans laquelle les [rebelles chiites] houthistes le maintenaient. Aucun parti ne tenait vraiment à son retour, que, pourtant, même les houthistes avaient fini par accepter. Les rebelles auraient pu se retirer de Sanaa dès la fin mars. Nous étions à deux doigts de signer un accord national, qui n’était pas parfait aux yeux de tous, mais qui aurait pu éviter une guerre destructrice.

Pourquoi l’Arabie saoudite intervint-elle militairement alors ?

Sur le plan interne, en janvier 2015, le roi Salman succède, à l’âge de 79 ans, à son demi-frère. S’ensuit une lutte de pouvoir au sein de la famille royale, qui verra un fils de Salman, Mohammed Ben Salman (dit « MBS »), ministre de la défense, s’imposer en première place dans l’ordre de succession de son père. Dans la région, Riyad entend par ailleurs s’opposer plus fermement à la montée en puissance de son grand rival, l’Iran, allié des houthistes. Son intervention, le 26 mars 2015, a transformé la crise yéménite en un conflit régional. D’où la difficulté à le régler aujourd’hui.

Pourtant, le conflit avait commencé avant l’intervention de la coalition saoudienne …

Il pouvait encore être largement apaisé. En septembre 2014, après la prise de pouvoir des houthistes à Sanaa, nous avions négocié un accord de paix et de partenariat national (APPN), qui est tombé dans l’oubli depuis. Il créait un gouvernement d’union nationale, dirigé par une figure respectée, Khaled Bahah. Les houthistes devaient se retirer de la capitale et rendre les armes lourdes prises dans les casernes de l’armée. Ils auraient bien voulu garder Sanaa et leurs territoires du Nord, mais ils ne se pensaient pas capables de prendre tout le Yémen. Lorsque le président Hadi s’échappe vers Aden et revient sur sa démission, ils commettent l’erreur de le poursuivre. Soudain, ils ont vu qu’ils pouvaient aller plus loin, toujours plus loin au sud… Puis Hadi s’enfuit vers Oman et demande à l’Arabie saoudite d’intervenir, ce qu’elle fait dans la nuit.

Les houthistes ont-ils jamais accepté de partager le pouvoir ?

Ils rechignaient à appliquer leurs engagements. Dès 2014, ils cherchaient à établir leur propre pouvoir derrière le pouvoir officiel : ils n’ont pas de ministres en poste, mais ils infiltrent l’administration et ils interviennent dans les affaires de l’Etat. Ils demandent que l’on intègre une partie de leurs forces dans l’armée, comme l’avaient fait, deux ans plus tôt, leurs rivaux islamistes du parti Al-Islah, affilié aux Frères musulmans.

Cette période de transition pouvait-elle se prolonger ?

Elu pour deux ans après la chute de l’ancien président Ali Abdallah Saleh (au pouvoir de 1978 à 2011), dans la foulée des « printemps arabes », M. Hadi n’était qu’un président de transition consensuel. Mais il ne semblait pas pressé de partir. Il ne prenait pas les décisions… Les houthistes en ont profité.

Le président Hadi a-t-il ouvert Sanaa aux rebelles ?

La faible résistance de l’armée les a aidés, ainsi que la cacophonie de l’exécutif. M. Hadi n’avait pas l’appareil de l’Etat sous sa main, il n’avait pas une grande tribu derrière lui… A Sanaa, d’aucuns pensaient que les houthistes entreraient en confrontation avec ses puissants rivaux : les islamistes d’Al-Islah. Mais ils ont différé l’affrontement jusqu’après l’intervention saoudienne.

Pourquoi l’ex-président Saleh s’est-il allié aux rebelles ?

Saleh voulait sa revanche, humilier le président Hadi, et se débarrasser du général Ali Mohsen Al-Ahmar, son cousin, son ancien allié pendant plus de trente ans, qui l’avait abandonné en 2011 en passant du côté des révolutionnaires. Les forces loyales à Ali Mohsen ont été écrasées par les rebelles, et lui s’est enfui à Riyad. Comme tout le monde à des degrés divers, Saleh a facilité la tâche des houthistes !

Où les Saoudiens sont-ils alors ?

Ils avaient joué un rôle dans l’initiative du Conseil de coopération du Golfe, qui avait permis le départ de Saleh en 2011. Mais ils ne se sont pas occupés dans le détail de la transition. Les Saoudiens étaient focalisés sur la Syrie, à l’instar du monde entier. Ils espéraient la chute du régime de Bachar Al-Assad… Cela avait laissé les coudées franches à l’ONU pour faire avancer un dialogue national au Yémen. Quand les houthistes ont pris Sanaa, Riyad y a vu une menace pour sa sécurité et ses intérêts nationaux. La résolution 2 216 du Conseil de sécurité de l’ONU a validé son intervention militaire, en avril 2015. Les marges de manœuvre des Nations unies se sont alors rétrécies : Riyad est devenu la référence et l’acteur principal dans ce dossier.

Pourquoi cette résolution pose-t-elle problème depuis lors ?

Demander que les rebelles rendent les armes et quittent Sanaa avant toute négociation était un vœu pieux, voire naïf politiquement. Aujourd’hui, c’est totalement impossible. Pourtant, on a fait de cette résolution une fin en soi, au lieu d’en utiliser l’esprit, avec les résolutions précédentes du Conseil et les références du dialogue politique yéménite, pour remettre la transition sur les rails et résoudre la crise.

Beaucoup de Yéménites pensaient que les Russes y opposeraient leur veto, mais ils se sont abstenus. Sans doute voulaient-ils que les Saoudiens s’enlisent : le Yémen serait devenu leur Vietnam, cela les aurait forcés à plus de concessions sur la Syrie. Pour les Occidentaux, choisir entre le Yémen, le pays le plus pauvre du Moyen-Orient, et leur allié saoudien, c’était facile. Ils étaient occupés à négocier avec l’Iran sur son programme nucléaire (signé en juillet 2015). Et les Saoudiens ne semblaient plus faire confiance à l’administration Obama : ils ont pris les devants.

Riyad a alors pris la main sur le processus politique au Yémen ?

Le dialogue entre formations politiques est passé par pertes et profits. Désormais, le gouvernement « légitime » et les rebelles se tenaient seuls face à face. En juin 2015, les négociations de Genève furent un échec complet. Nous ne sommes jamais sortis de cette impasse. Avec le temps, et c’est là l’ironie de l’histoire, cela a joué en faveur des rebelles.

Quels liens les houthistes entretiennent-ils avec l’Iran au début de la guerre ?

L’Iran était presque invisible avant la guerre : un fantôme. Historiquement, les dirigeants houthistes ont peu de rapports avec Téhéran. Ils se considèrent comme l’aristocratie des descendants du prophète Mahomet, la noblesse de l’Islam, et l’arabité est primordiale pour eux. Pourquoi se laisseraient-ils dicter leurs actions par l’Iran non arabe ? Certes, des houthistes admiraient le régime iranien en 2014, mais leur confession, le zaïdisme, ne s’apparente que de très loin au chiisme qui se pratique à Téhéran. Pourtant, l’Iran a été le seul à les soutenir pendant quatre ans de guerre et ils se sont rapprochés. C’est la deuxième ironie historique de cette guerre : elle a ouvert le Yémen aux Iraniens.

L’Iran a-t-il voulu ce conflit ?

On peut en douter. L’ambassadeur iranien à Sanaa s’en plaignait à qui voulait l’entendre : les houthistes ne l’écoutaient pas. Les Iraniens étaient contre leur déclaration constitutionnelle et le nouveau gouvernement qu’ils avaient créé de facto, sans légitimité électorale, après le départ du président Hadi de la capitale, en février 2015 : tôt ou tard, cela mènerait à un conflit. Les Iraniens s’opposaient aussi à ce qu’ils envahissent le Sud. Ils comptaient sur un partage du pouvoir, en douce et à long terme. Les houthistes sont de piètres politiciens. C’est ce qui les perdra, si jamais ça tourne mal pour eux. C’est aussi l’erreur des Saoudiens : s’ils les avaient laissés gouverner, ils se seraient écroulés en six mois. Ils n’ont aucune conception de l’Etat, rien…

Comment jugez-vous l’accord de Stockholm, conclu le 13 décembre 2018 sous l’égide de l’ONU, qui doit ouvrir de nouvelles négociations de paix ?

C’est un bon début, mais j’espère qu’elles ne feront pas long feu, puisque le problème politique demeure entier. Le représentant spécial de l’ONU, Martin Griffiths, un diplomate aguerri, semble vouloir commencer par de petits accords, des cessez-le-feu ici et là, pour ouvrir par la suite une nouvelle période de transition et former un gouvernement d’union nationale, dirigé par un nouveau premier ministre. Les rebelles rendent leurs armes lourdes et on va vers une nouvelle Constitution et un référendum. Mais la mise en œuvre ne sera pas facile.

  • faire long feu
  • un diplomate aguerri

Si les houthistes acceptaient de rendre leurs armes, à qui les rendraient-ils ? Où est l’Etat yéménite aujourd’hui ? Ils ne veulent pas entendre parler du président Hadi, qui détient la légitimité aux yeux de la communauté internationale. Et M. Hadi refuse que l’on parle de quelqu’un d’autre que lui. L’envoyé de l’ONU semble savoir qu’il ne peut pas être très ambitieux pour le moment. L’affaire Khashoggi a affaibli les Saoudiens, mais il n’est pas sûr qu’ils soient prêts à trouver une solution politique, car cela profiterait au camp adverse. Pour trouver une issue à cette crise, il faut prendre en compte les nouvelles réalités post-2015.

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Les houthistes peuvent-ils partager le pouvoir ?

Ils sont les maîtres de Sanaa, même si nombre de Yéménites ne les soutiennent pas. Ils partageraient peut-être un gouvernement, mais le pouvoir réel, ce serait plus difficile. Et si Riyad met un terme à son intervention, les combats ne s’arrêteront pas pour autant. Les automatismes guerriers sont en place, une économie de conflit s’est enracinée… Et les houthistes sont les grands bénéficiaires de cette guerre. C’est le nouveau Hezbollah. C’est la dernière ironie de l’histoire : le conflit a fait d’eux un acteur incontournable, alors qu’ils ne représentaient même pas auparavant la majorité des zaïdites, encore moins des Yéménites.

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