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« Je ne serai jamais parisien »

XAVIER LISSILLOUR

Par Michel Dalloni

Ils viennent de l’Ain, des Alpes- Maritimes, du Morbihan… Ils vivent comme des exilés à Paris et rêvent toujours de leur « pays »

Ce n’est pas la ligne bleue des Vosges, ni la chaîne du Mercantour ou celle des Puys, encore moins la grande plage de Meneham. Non. Ce trait sombre posé sur l’horizon d’où émergent les silhouettes arrondies de grands platanes à feuilles d’érable, c’est la terrasse de l’Observatoire astronomique de Paris, à Meudon (Hauts-de-Seine). Gilles Guéguen la distingue du haut de la tour Montparnasse qu’il fréquente assez souvent après un fulgurant voyage en ascenseur (198 mètres, 38 secondes, 18 euros) et quelques volées d’escaliers gravies à pied.

Une fois là-haut, ce n’est pas tant le panorama alto-séquanais qui le retient mais l’espoir fou d’entrevoir un jour le golfe du Morbihan au bord duquel il est né, il y a longtemps. Mais il a beau se hisser sur la pointe des pieds, il ne l’apercevra jamais. Trop loin. Quatre cent quatorze kilomètres à vol de goéland. Trop tard aussi.

A 56 ans, Gilles Guéguen, plombier, sait qu’il ne retournera pas à Arzon (Morbihan). Sa vie, il l’a construite à Paris, entre le 14e arrondissement où il travaille et le 15e où il habite depuis son arrivée, en 1980. « Je ne me suis jamais plu ici, dit-il. Je suis venu pour le boulot avec l’idée de repartir très vite. L’océan me manque. Mais ma femme, qui n’est pas bretonne, et mes enfants, qui sont de vrais citadins, ne supporteraient pas ce déménagement. »

Il pourrait apaiser sa nostalgie dans une crêperie de la rue d’Odessa, 59 étages plus bas. Seulement voilà, il est intolérant au gluten. Rien n’est simple, tout se complique. Reste la tour Montparnasse. On ne sait jamais. Et puis, 18 euros, c’est à peine un quart d’heure de main-d’œuvre plomberie. Tarif Paname.

Comme Gilles Guéguen, 78 % des Parisiens ne le sont pas puisqu’ils sont nés ailleurs. Mais ils le sont devenus, à force, malgré tout, malgré eux. Et même si la dernière enquête de l’Insee montre qu’ils sont 11 900 à plier bagages chaque année depuis 2011, diplôme en poche (Paris est aussi la capitale universitaire de la France) ou bas de laine garni (les salaires parisiens sont supérieurs à la moyenne nationale), il en est qui demeurent. Exilés.

Ils sont un peu argentins. Vivant dans un pays qui n’est pas le leur mais qui les a accueillis. Rêvant d’un pays qui les a oubliés et n’a désormais plus besoin d’eux. Prêts à partir. Ne partant jamais. Toujours en plein automne, surtout l’été quand les journées traînent en langueur. Une certaine tristesse les tenaille. A défaut de tango, ils ont le blues, éprouvent la saudade, cèdent au spleen, voire au fiu. C’est-à-dire qu’ils ont, selon l’argot du 11e arrondissement, des « hannetons dans le caisson ».

Quand son moral tangue, l’écrivain Bernard Morlino, 66 ans, venu de Nice en 1974, fait « la pissaladière et les petits farcis ». « Je retrouve les gestes de ma grand-mère et de mes tantes. Je débouche une bouteille de vin de Bellet. Je ramène mon pays et les miens à la maison et ça va un peu mieux », raconte-t-il avant de préciser : « Je ne serai jamais parisien. » La preuve : quand son marchand de journaux met un exemplaire de l’hebdomadaire France-Football de côté pour lui, il écrit « Nice » dans la marge.

« J’ai découvert que j’avais un accent en arrivant ici. Je suis plus marseillais qu’à Marseille, affirme Alexandre Fennira, 23 ans, étudiant, élevé entre collines et calanques. Paris est trop loin de ma culture. Les gens sont froids. La tour Eiffel n’est pas belle. On ne respire pas. Fonder une famille ici, c’est irresponsable. Mais la vie, professionnelle ou amoureuse, va peut-être m’amener à rester… » Raison de plus pour porter le maillot de l’OM en toute occasion. « Je ne vois pas pourquoi je devrais renoncer… »

« Je suis né quelque part. Laissez-moi ce repère. Ou je perds la mémoire », fredonne Maxime Le Forestier (Né quelque part, Polydor, 1987), natif de Paris mais installé à Vendôme (Loir-et-Cher) depuis quarante ans. En mal de Clermont-Ferrand, Alix Marot, 22 ans, organisatrice de mariages, vit à Paris depuis dix-sept ans. « C’est comme une punition, lance-t-elle. J’ai dû suivre mes parents. Moi, je n’avais rien demandé. Je veux partir. Je vais partir. Finis le gris, la pollution, les bousculades, les loyers honteux, les gens prétentieux. En attendant, je fais des concessions et je m’arrange pour aller en week-end le plus souvent possible. Mais, quand je rentre, je déprime. »

Faut-il rappeler à notre marieuse que le chroniqueur de L’Auvergne absolue, l’irréfutable Alexandre Vialatte (1901-1971), a lui-même passé le plus clair de sa vie au n° 158 de la rue Léon-Maurice-Nordmann, dans le 13e arrondissement, et ses dernières heures à l’hôpital Necker, dans le 15e ? « Toute notre vie aura été un petit voyage en rond et en zigzag dans Paris », écrit Valéry Larbaud dans Jaune, bleu, blanc (Gallimard, 1927). Existe-t-il un remède à la mélancolie ? On ne dirait pas.

Parfois, la vie ventouse un panneau « Fermeture définitive » à la porte de nos souvenirs. Inutile de forcer sur la poignée. Le grelot ne tintera plus. On a passé les vitrines au blanc d’Espagne. Les voix se sont tues, les visages ont disparu. « Quand je retourne à Nice, ma première visite est pour le cimetière de Caucade. J’y viens de moins en moins souvent », explique Bernard Morlino. Mais les regrets ne sont pas seuls à oblitérer le billet retour. Il y a l’orgueil aussi et la honte, enfin.

« Il y a vingt-cinq ans, j’ai quitté la Picardie pour suivre ma copine à Paris mais elle m’a quitté, renifle Louis Saipol. Quelques mois plus tard, je me suis marié. Ça a duré six semaines… J’ai quand même fini par fonder une famille. Mais c’est en train de vriller. Au boulot, c’est pareil : je change tout le temps et je me plante. Paris, pour moi, c’est raté. Je serais bien rentré mais je viens d’une toute petite ville. Il y aura des réflexions. Alors, je me suis installé à mi-chemin, dans le Val-d’Oise. Je suis à moitié parti. » C’est-à-dire qu’il est à moitié resté. Vaguement ridicule, sans projet, transi dans cet entre-deux qui réussit mieux aux fromages du Cantal qu’aux hommes vains.

Nos exilés n’ont pas su, pas pu ou pas voulu et ne veulent toujours pas se fondre dans la masse des 2 190 327 habitants de la capitale (au 1er janvier 2016, dernier chiffre officiel). Habiter Paris, pourquoi pas ? Devenir parigot, pour quoi faire ? Alors, ils s’assoient au bord de la Seine – c’est si beau ! – mais songent au Paillon, à la Reyssouze ou à l’Authie et contemplent leurs vibrionnants concitoyens comme Claude Lévi-Strauss les Indiens Bororo, et Jean-Henri Fabre les hyménoptères. Comment peut-on être parisien ? Eux ne le seront jamais. Bernard Morlino nous l’a déjà promis.

Pour autant, le fils de Marcel, l’épicier du col de Villefranche, n’est pas rancunier : « Paris m’a tout donné : une épouse, trois filles, un métier, la chance de rencontres extraordinaires : Emmanuel Berl, Philippe Soupault, Antoine Vitez. »

Philippe Ridet, 63 ans, confrère du Monde, originaire de Bourg-en-Bresse (Ain), le dit autrement : « Paris m’a offert l’occasion de me construire une autre identité, d’échapper au déterminisme social. Si je ne m’y suis pas senti bien, et de moins en moins bien en vieillissant, c’est aussi parce qu’elle me renvoie à cette quête. Paris m’a servi de marchepied. C’est une ville utilitaire, comme on le dit des véhicules. Je suis une sorte d’anti-Enrico Macias : “Paris ne m’a pas pris dans ses bras.”Mais c’est aussi un peu ma faute. »

Alix Marot et Alexandre Fennira ne se laisseront pas plus étreindre. « Partir sera une victoire pour moi », confie l’une. « Je quitterai Paris le jour où on me traitera de Parisien », souffle l’autre. « Etre né quelque part, c’est partir quand on veut. Revenir quand on part », fredonne encore Maxime Le Forestier. En attendant, on attend. Parfois, la vie ressemble à une salle des pas perdus.

A cet instant me revient le souvenir de Pierre Marcus, journaliste du service des sports régionaux du Parisien. Petit homme discret au poil noir, envoyé spécial permanent auprès du Red Star. Il était né à Brive-la-Gaillarde ou dans les environs. Quand il parlait de la Corrèze, son regard prenait de l’altitude et se voilait d’un brouillard léger. Alors, il en parlait peu. Il est mort en 2000. Il habitait près de la gare d’Austerlitz où il s’ennuyait ferme. Le Tulle-Paris l’avait déposé là, je ne sais quand. On croyait le connaître.

Allait-il, tard le soir, sur les quais flatter les flancs de ces wagons en instance pour chez lui ? Pour sûr. Je l’imagine même gagner leur bord, s’asseoir sur les rudes banquettes de faux cuir et fermer les yeux pour rêver de trains qui ne partent pas.

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