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Le long du Rio Grande, le mur de la discorde

Le président américain, Donald Trump (à droite), accompagné d’agents de la police des frontières, salue un hélicoptère patrouillant au-dessus du Rio Grande, le 10 janvier au Texas. LEAH MILLIS/REUTERS Arnaud Leparmentier

Les Texans sont divisés au sujet de la barrière, mais veulent davantage de contrôle de l’immigration

REPORTAGE

RÉGION DE MCALLEN, RIO GRANDE - envoyé spécial

En voyant la première voiture de la police des frontières, on a su qu’on était sur le bon chemin. Puis une deuxième, une troisième. Cinq au total. Un ballon d’altitude semblait surveiller la zone tandis qu’un hélicoptère tournoyait au-dessus de ce village miteux et déserté par ses habitants, à l’église pour un enterrement. Bienvenue dans le méandre de Los Ebanos, au bord du Rio Grande, près de la ville frontière texane de McAllen. Le bac est fermé, car la rivière est en crue. Mais en face, à une vingtaine de mètres, c’est le Mexique. Au bout du village, on pénètre dans la propriété d’Aleida Flores Garcia, 59 ans. La dernière fois qu’elle a vu des migrants sous son auvent, c’était il y a deux mois : « Des gamins du Honduras, de moins de 20 ans. Je leur ai donné de l’eau et leur ai dit de partir. » Quand elle est revenue un peu plus tard, l’un était encore là, en train de charger son smartphone. Son mari, Jorge Garcia, a appelé la police des frontières, qui a cueilli le clandestin.

Avis d’expropriation

Dans les années 1970, ce Mexicain avait traversé le Rio Grande et fait sa vie aux Etats-Unis. « Il était illégal », admet sa femme. Mais aujourd’hui, confie-t-elle, « je ne transforme pas ma propriété en corridor pour migrants ». Elle veut bien fermer les yeux, mais pas être complice d’aide à l’immigration, alors que les gardes-frontières arpentent avec leurs véhicules sa propriété, comme les y autorise la loi. Le vrai souci de Mme Garcia, c’est ce fichu mur que veut ériger Donald Trump. Pour être précis, les présidents américains depuis George W. Bush en 2006. Elle se bat depuis qu’elle a reçu un avis d’expropriation en 2008. Le mur ne peut épouser les courbes du méandre, et devrait couper sa propriété de 12 ha en deux. Un déchirement pour cette femme, alors que la propriété est dans sa famille depuis plus d’un siècle. Tous les souvenirs d’enfance, les moments passés au bord de la rivière à Pâques, quand il n’y avait pas de souci d’immigration. « Je me bats pour mes ancêtres », sanglote-t-elle. Elle peste contre Trump, qui n’est pas venu la voir jeudi 10 janvier, lors de sa visite à la frontière mexicaine. On lui avait proposé 8 000 dollars (7000 euros) pour son expropriation, le dossier est au point mort, c’est ça de gagné.

Ce n’est pas le cas de Marianna Wright, à quelques kilomètres en aval du Rio Grande. Cette directrice d’un sanctuaire pour papillons a perdu la bataille. « Les bulldozers seront là en février. On ne peut plus arrêter le mur ici. » Cette partie du mur a été financée par un vote du Congrès début 2018, qui cherche à ajouter 25 miles (40 km) de mur aux 20 existants pour protéger la région de McAllen : celle-ci est devenue l’une des principales portes d’entrée de l’immigration illégale d’Amérique latine depuis que le mur construit sous Bush et Obama a largement bloqué l’accès à la Californie, à l’Arizona et au Nouveau-Mexique – 1 100 km de barrière pour une frontière longue de 3 100 km. L’ouvrage sera construit juste après la digue anti-inondation qui traverse la propriété. L’affaire a pu être expédiée car l’Etat fédéral peut faire ce que bon lui semble sur cette digue dont il a la concession perpétuelle sans avoir à passer par d’interminables procédures d’expulsion. Marianna Wright s’est mobilisée. Une artiste germano-américaine, Doerte Weber, a créé devant son bâtiment une installation baptisée Checkpoint Carlos – hommage à Checkpoint Charlie, qui séparait Berlin-Est de Berlin-Ouest — et brodé des papillons, symboles des migrants, que les murs ne sauraient arrêter.

En réalité, si, nous explique Luciano Guerra, salarié du sanctuaire : le mur sera néfaste aux papillons, car son emprise de 50 m de large (il sera bordé de voies pour les patrouilles de police) va détruire l’habitat tandis que les lumières perturberont la faune, essentiellement nocturne. Bref, un écosystème détruit au mépris des lois. Luciano Guerra montre un panneau recensant les 28 lois fédérales suspendues pour la construction du mur, lesquelles vont de celles de la protection des oiseaux à celle sur les croyances des Indiens. « Trump serait prêt à faire passer un mur à travers Yosemite ou le Grand Canyon », s’afflige-t-il.

Une porte avec digicode

Le voisin de Mme Wright et de M. Guerra s’afflige aussi, mais pour d’autres raisons. « Soyons sérieux : nous avons de l’immigration illégale, du trafic de drogue, de la traite humaine, et je devrais m’inquiéter des papillons ? », rétorque Othal Brand, 65 ans, notable républicain qui vient de rencontrer, ce 10 janvier, M. Trump à McAllen. Sa famille fut l’un des plus gros employeurs de la région, avec 5 000 salariés sur 30 000 ha. L’ouragan Mitch a détruit 5 000 ha de citronniers en 1998, et l’exploitation a été liquidée. Il ne lui reste que 130 ha, au bord du Rio Grande, qui seront derrière le mur. « J’aurai accès par une porte avec digicode », dit-il, rappelant que les expropriations pour utilité publique sont incessantes. Alors pour la sécurité nationale… Cet homme vante les vertus du mur, en nous emmenant au bord de la rivière, sur le site de la société de pompage d’eau (pour la ville de McAllen et l’irrigation du comté) dont il est le président depuis le milieu des années 2000. Un jour, il a failli être renversé par un pick-up de trafiquant fonçant à vive allure pour embarquer des migrants à l’intérieur du Texas. Une autre fois, il a découvert le corps d’un candidat au passage noyé devant la prise d’eau de l’usine. Mais les gardes-côtes, faute de bateau, n’ont pu venir l’enlever immédiatement.

Agacé, il fait construire pour 135 000 dollars une piste d’hélicoptère et une cale d’accès à la rivière. Il a salué l’érection du mur autour de son usine, au début de la décennie, en pleine ère Obama. Les employés ont un digicode pour y pénétrer. « Il y en a encore. Mais ce n’est plus du trafic de drogue, plus souvent des familles. Quand elles sont prises, elles demandent d’appeler la police pour pouvoir déposer leur demande d’asile », assure M. Brand, qui juge que les fermiers ont tous déménagé en ville, la vie sur les ranchs étant trop risquée. Il ne veut pas un mur partout – « Donald Trump ne connaît pas le Rio Grande, on ne va pas construire un mur au milieu d’un canyon ou en haut d’une falaise. Il faut un mélange de présence physique, de navigation fluviale, de surveillance aérienne, de technologie et de caméras, et, en complément, des murs. » Toutefois, cela ne résoudrait rien. Chacun le reconnaît, à droite et à gauche. Le territoire situé entre le mur et le Rio reste américain. « Qu’est ce qui empêchera les migrants de demander l’asile en arrivant ? Ils n’y ont pas pensé », peste Mme Wright. Et puis ce no man’s land peut devenir une base avancée des trafiquants. M. Brand en convient : il nous montre les photos d’un tunnel destiné à franchir le mur que la police a découvert à 500 m de sa station de pompage la veille de l’arrivée du président Trump.

Pour l’instant, la clôture du Texas a des côtés « muraille de Chine » : visible, mais en réalité très discontinue. « Avec les travaux votés, nous n’aurons au total 80 km de mur dans la vallée du Rio Grande », note M. Brand, goutte d’eau alors que le Rio Grande marque la frontière Texas-Mexique sur 2 000 km. On le comprend en redescendant le Rio Grande. Ou plus précisément l’ancienne route militaire, qui longe la rivière quasi invisible. Elle permettait à l’armée de l’éphémère République du Texas, dans les années 1840, de surveiller celle du Mexique.

Direction le golfe du Mexique. De hauts pylônes d’acier plantés en avant des digues interdisent l’accès au territoire américain. A l’abri des migrants, des lotissements se développent, en plein boom immobilier. Ils s’interrompent devant le Golf de Brownsville, dernière bourgade avant d’atteindre le golfe du Mexique : cet établissement, qui accueille des dizaines de mobile homes pour retraités fanatiques de golf, borde le Rio Grande. Les migrants passent, en plein jour, comme nous l’assure un retraité du Missouri prêt à monter dans sa voiturette de golf. La direction ne veut plus parler à la presse tant le sujet fâche, mais, si le mur est construit, le golf sera coupé en deux. Et voué à la faillite, comme les guinguettes et les campings au bord d’un Rio Grande qui transformé en no man’s land. A 25 km de la mer, le mur s’arrête. Un poste de police barre la route : il faudra montrer son passeport en revenant pour prouver que l’on n’est pas un clandestin. Au bout de la route, les vagues sur la mer, des nids de tortue protégées et Space X, l’entreprise d’Elon Musk qui prépare un pas de tir de fusée pour 2019. Et entre les deux, le ranch de Tony Zavaleta.

« Le mur ne stoppera personne »

Cet ethnologue de 72 ans est démocrate, mais avant tout texan, avec deux pistolets et un fusil-mitrailleur dans son pick-up. Il veut être prêt à se défendre en cas de mauvaise rencontre. En cheminant depuis son ranch – une maison faite de bric et de broc avec des portes récupérées dans d’anciennes haciendas mexicaines – vers la rivière, on découvre un sentier dans les herbes folles. « C’est le passage des migrants », assure M. Zavaleta. Sa terre fut donnée à sa famille par le roi d’Espagne au temps des conquistadors.

Il en a fait un refuge animal – « J’ai vu un loup rouge, alors qu’ils sont en voie d’extinction » – et espère juste que sa propriété ne sera pas coupée en deux, quitte à se retrouver du côté sud, avec une porte. « Le mur ne sert à rien, il n’arrêtera personne. C’est un immense gâchis d’argent. Il aurait pu servir à développer notre région, une des plus pauvres des Etats-Unis [le revenu par habitant est de 34 000 dollars, contre 60 000 dans le pays]. Mais je soutiens la police des frontières. Je suis démocrate, mais je ne suis pas irresponsable, je respecte le système. »

Le système fonctionne la nuit : en roulant vers l’ouest, on voit au loin les lumières du Mexique, tandis que les ballons d’observation illuminés au-dessus du fleuve plongé dans l’obscurité rappellent que le Rio est proche. Soudain, on croise trois véhicules de police, qui viennent d’interpeller un groupe de Latinos qui tentaient de remonter vers le nord du pays. La nuit appartient à la police et aux migrants, et les Texans aimeraient que cela cesse, mur ou pas.

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