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« Cette prétendue mobilisation sociale refuse toute perspective de négociation »

Propos Recueillis Par Nicolas Truong

Le mouvement des « gilets jaunes » conduit, selon le politologue Philippe Raynaud, à une remise en question radicale de la représentation politique

ENTRETIEN

Professeur de sciences politiques à l’université Paris-II-Panthéon-Assas, Philippe Raynaud a publié de nombreux ouvrages, dont Emmanuel Macron : une révolution bien tempérée (Desclée de Brouwer, 2018). Il analyse les difficultés d’Emmanuel Macron, qui « viennent en grande partie de sa confiance excessive dans la légitimité présidentielle, qui l’a conduit à sous-estimer la logique parlementaire ».

La lettre de cadrage du grand débat national envoyée par Emmanuel Macron aux Français est-elle pertinente ?

En elle-même, la lettre du président ne suffit pas à lever les doutes sur le grand débat national. Les oppositions ne manquent pas de dénoncer les faux-semblants d’un débat dans lequel on ne peut ni remettre en cause les grandes décisions prises depuis un an et demi, ni même discuter de la plupart des réformes à venir. Les soutiens du président, au contraire, peuvent s’inquiéter des frustrations que ne manquera pas de produire une consultation dont les enjeux sont limités, mais dans laquelle les revendications les plus diverses vont pouvoir s’exprimer. Ces difficultés découlent de la nature même du débat proposé qui, comme le dit la lettre du président, n’est « ni une élection ni un référendum ».

Depuis des semaines, le mouvement des « gilets jaunes » est apparu comme l’expression d’une opposition radicale à la politique suivie depuis 2017, qui réclamait un changement radical de politique économique et qui prétendait pour cela remettre en cause les élections présidentielle et législatives de 2017. Le refus de s’inscrire dans le grand débat signifie simplement qu’Emmanuel Macron aurait dû soit remettre en jeu son mandat à la faveur d’un référendum soit dissoudre l’Assemblée nationale. La première solution, évoquée un instant par Laurent Wauquiez, aurait supposé qu’on puisse poser une question significative à partir du magma informe des revendications des « gilets jaunes ». La seconde n’aurait eu de sens que si la configuration parlementaire et électorale avait dessiné une alternative relativement claire, comme c’était le cas en 1997, où la défaite de la majorité conduisait nécessairement à la victoire de l’opposition socialiste.

Le président a refusé ces solutions, qui auraient conduit à étendre au système politique tout entier la crise « sociale » que traversait le pays, pour affirmer « en même temps » que la logique de la représentation légitimait sa prétention à gouverner et qu’on pouvait néanmoins l’infléchir dans un sens plus démocratique pour ce qui concerne le cadre à venir de la vie politique. Ce choix n’est sans doute pas sans risques mais il est conforme à l’esprit et à la lettre des institutions et il n’interdit pas des changements significatifs.

Quelles sont les origines politiques de la crise sociale dont le mouvement des « gilets jaunes » est le révélateur ?

A en croire la plupart des commentateurs, le mouvement social en cours tient principalement à trois raisons. Emmanuel Macron serait peu légitime, du fait d’un score trop faible au premier tour, qui aurait conduit à une élection par défaut dont l’unique objet aurait été de battre Marine Le Pen. Il aurait par la suite exaspéré le « peuple » par une politique favorable aux « très riches » et par une attitude continuellement arrogante. Son échec final viendrait, enfin, sanctionner l’incapacité de toutes les forces politiques traditionnelles à prendre en compte les problèmes de ce qu’on appelle aujourd’hui les « classes moyennes » et de la « France périphérique ».

La troisième raison est plausible, mais elle est de nature plus sociologique que directement politique. Il y a bien en France une fracture entre les couches les mieux intégrées au nouveau monde issu de la mondialisation et une grande partie des couches populaires, qui est assez semblable à celles qui se sont manifestées lors du référendum sur le Brexit ou lors de l’élection de Trump, et qui est d’autant plus forte que le mouvement En marche ! est né de la volonté d’unir tous les « modernes » dans un projet politique de « transformation ». L’origine immédiate de la crise – la mise en œuvre de la taxe carbone – exprime cette difficulté : la politique d’Emmanuel Macron repose sur un appel à la « mobilité », et elle se traduisait par des charges nouvelles pour ceux dont la vie est inconcevable en dehors de l’usage de l’automobile. La prétendue « arrogance » d’Emmanuel Macron est largement anecdotique, et elle ne l’a pas empêché de jouir pendant la première année de sa présidence d’une image positive.

Reste la question apparemment la plus sérieuse, qui est celle de la légitimité d’un président qui prétend gouverner alors qu’il n’a obtenu « que » 24 % des voix au premier tour. En fait, cette objection est très fragile. Emmanuel Macron a été beaucoup mieux élu que Chirac, et les scores meilleurs de Nicolas Sarkozy et de François Hollande n’ont été obtenus que par des promesses contradictoires et équivoques qui expliquent largement la déception des électeurs. Elle est par ailleurs franchement comique dans la bouche de ceux qui ont défendu des candidats – Jean-Luc Mélenchon et François Fillon – ayant eu moins de voix que lui et dont le programme infiniment plus radical n’aurait pas manqué de susciter immédiatement des résistances très vives s’ils avaient été élus. Il est du reste plus que probable que leur score au second tour aurait été beaucoup plus faible que celui d’Emmanuel Macron.

Il est par ailleurs étrange de prétendre parler au nom de ceux qui ont voté pour Macron tout en refusant son programme, lorsque, comme les leaders des Républicains et de La France insoumise, on a refusé d’appeler à voter pour lui. La question réelle n’est donc pas celle de la légitimité initiale du président, ni même celle de son programme, mais plutôt celle de la manière dont il a gouverné en s’appuyant sur les seules ressources du pouvoir gouvernemental et en marginalisant ses alliés dans la majorité.

Dans quelle mesure la dynamique des « gilets jaunes » met-elle au jour la crise de la représentation politique ?

Les difficultés d’Emmanuel Macron viennent en grande partie de sa confiance excessive dans la légitimité présidentielle, qui l’a conduit à sous-estimer l’importance de la logique parlementaire, des équilibres partisans et de la négociation sociale. Mais la dynamique politique du mouvement des « gilets jaunes » conduit à une remise en question de la représentation, qui se présente comme hyperdémocratique mais qui est potentiellement autoritaire. L’appel à la démocratie directe ne se traduit pas par un contrôle de la « base » sur les délégués mais par la prolifération d’improbables porte-parole dont le seul point commun est la prétention à exprimer la volonté du « peuple » en refusant toute légitimité à leurs interlocuteurs potentiels. Cette prétendue mobilisation sociale refuse toute perspective de négociation en présentant d’avance toutes ses « victoires » partielles comme des « miettes » sans importance. Le mouvement se présente comme pacifique mais il est incapable de désavouer clairement des violences sans lesquelles il n’aurait jamais eu les échos dont il a bénéficié. Il postule une homogénéité du « peuple » en lutte contre les élites qui est peu favorable au pluralisme et qui conduit à additionner des revendications contradictoires. Il s’appuie sur un imaginaire issu de la Révolution, mais il n’en retient que l’aspect insurrectionnel, en délégitimant d’avance toutes les procédures (électorales ou judiciaires) qui pourraient entraver sa progression. Tout cela ne suffit certes pas à disqualifier toutes les revendications des « gilets jaunes », mais cela jette un doute sérieux sur leur capacité à incarner un avenir démocratique.

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