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Un combat récurrent entre économistes

Pierre Dockès

Le professeur Pierre Dockès retrace l’affrontement entre partisans du protectionnisme et du libre-échange, qui traverse la théorie économique depuis la fin du XVIIIe siècle

L’histoire semble alterner les vagues de protectionnisme et de libre-échange. Après des siècles protectionnistes, l’abolition des Corn Laws, qui protégeaient l’agriculture britannique, en 1838, ouvre une vague libre-échangiste jusqu’aux années 1880 ; puis survient une phase de protectionnisme modéré suivie, dans les années 1930, d’un protectionnisme extrême, qui finit par l’effondrement du commerce mondial. Après 1945, le libre-échange revient en force. D’abord tempéré, il se prolonge en une mondialisation excessive. Depuis 2008, la protection est à nouveau à l’ordre du jour. Chaque mouvement du balancier semble ainsi aller trop loin, le ramenant alors en sens inverse.

  • l’effondrement du commerce mondial: 世界贸易的崩溃。 这里指经济大萧条

Au commencement était le mercantilisme, qui dominait dans tous les pays, y compris en Angleterre : le commerce est une affaire de puissance, une guerre par d’autres moyens, permettant de financer la prépondérance sur les nations concurrentes. Il suppose l’absence d’une conception de la liberté ; car il n’existe que des privilèges, ici celui de commercer avec l’étranger. Il repose sur la certitude qu’« il n’est de profit que de perte de l’autre » (Montaigne).

  • mercantilisme
  • prépondérance
  • il n’est de profit que de perte de l’autre

La promotion du libre-échange est un produit de la liberté et de l’universalisme portés par les Lumières. Il s’inaugure lorsque David Hume, en 1758, pose qu’une nation s’enrichit de la richesse de ses voisins. L’idée de la supériorité du libre-échange triomphe avec La Richesse des nations, d’Adam Smith (1776). La démonstration sera précisée par David Ricardo. Son théorème des coûts comparatifs (Principes de l’économie politique et de l’impôt, 1817) démontre que même si un pays a des coûts plus faibles dans deux productions, il a intérêt à se spécialiser dans celle où il a le plus grand avantage relatif. John Stuart Mill (1806-1873) étudie le partage des gains dans l’échange : si personne ne perd, certains gagnent plus que d’autres.

  • les Lumières
  • s’inaugurer
  • La Richesse des nations: 亚当斯密的名著“国富论”
  • théorème

Le nationalisme anime en revanche la résistance, surtout dans deux pays désireux d’échapper à l’hégémonie britannique. En Allemagne, Friedrich List (1789-1846) développe l’idée de la protection de « l’industrie dans l’enfance ». Raisonnant selon le principe de rendements croissants, il montre qu’un pays jeune, dont l’industrie peu développée a des coûts unitaires élevés, ne peut résister à la concurrence des industries des pays plus avancés, et a donc intérêt à se protéger temporairement pour donner le temps à ses industries de croître et de réduire leurs coûts. Aux Etats-Unis, Henry Charles Carey (1793-1879) utilise une argumentation voisine, et convainc le président Lincoln d’imposer des tarifs douaniers élevés après la guerre de Sécession (1861-1865).

  • des coûts unitaires: 单位成本
  • une argumentation voisine: 一个类似的论调

Un choix pragmatique

L’affrontement théorique est vif. Les libéraux fustigent le retour des barbares, les partisans de la vie chère ; les protectionnistes traitent leurs adversaires de cosmopolites, les accusant de paupériser le peuple et de détruire l’emploi. Mais les théoriciens eux-mêmes oscillent entre ces deux principes. Vilfredo Pareto (1848-1923) montre en théorie pure que le libre-échange permet d’atteindre le bien-être le plus élevé possible pour une société. Il traite le protectionnisme de peste, considère que ses éventuels succès sont assimilables à une forme de prédation comparable à la guerre. Mais le même Pareto estime aussi que le libre-échange peut accroître les inégalités et avoir un coût social élevé pour les travailleurs.

Stuart Mill scandalise en admettant l’argument de Friedrich List. Léon Walras (1834-1910), qui réclame le prix Nobel pour avoir démontré la supériorité du libre-échange, considère que, si les facteurs de production ne sont pas mobiles, le libre-échange peut être catastrophique pour certains, et pilonne le traité de libre-échange de 1860 entre la France et l’Angleterre. Keynes (1883-1946), d’abord fondamentalement libéral, devient protectionniste pour protéger l’emploi britannique en 1930 et va jusqu’à plaider pour « l’autosuffisance nationale » en 1933. Plus proche de nous, Paul Krugman qui, en s’appuyant sur les rendements croissants, a forgé des arguments pour une protection stratégique, accuse pourtant Dani Rodrik – critique des excès de la mondialisation – de « donner des munitions aux barbares » nationalistes !

La théorie économique a donné des arguments à chaque camp. Elle montre que si, en statique, les gains globaux issus des coûts comparatifs sont la règle, ils sont souvent modestes et peuvent laisser place à des pertes pour certains. Les effets incitatifs du libre-échange n’existent qu’en expansion, mais les conséquences redistributives sur la richesse et l’emploi peuvent être lourdes. Finalement, le choix entre protection et libre-échange ne doit pas être idéologique mais pragmatique, circonstanciel, en fonction du lieu, du moment et du degré de développement. L’histoire nous apprend que le danger est dans l’excès, lorsque le protectionnisme dégénère en guerre tarifaire et lorsque la mondialisation produit des inégalités socialement intolérables et économiquement nuisibles.

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Pierre Dockès est professeur honoraire à l’université Lyon-II

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