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En Ukraine, les convulsions religieuses après le schisme

En Ukraine, en février. Ci-dessous, le père Olexandre (patriarcat de Moscou), à Berestovets. Ci-contre, le père Serhiï (patriarcat de Kiev) près d’Olenivka ; dessous, le père Iaroslav (patriarcat de Kiev), à Desna. En bas : une croix creusée dans un lac pour la fête célébrant le baptême du Christ. ALEXANDER CHEKMENEV POUR « LE MONDE »

Benoît Vitkine

Environ 150 paroisses ont quitté le giron de Moscou depuis la reconnaissance de l’indépendance de l’Eglise orthodoxe ukrainienne, le 6 janvier

REPORTAGE RÉGION DE TCHERNIHIV (UKRAINE)- envoyé spécial

Au commencement, il y eut un séisme géopolitique, provoqué par la décision du patriarcat de Constantinople de reconnaître l’existence d’une Eglise orthodoxe ukrainienne indépendante – autocéphale, selon le vocable consacré. Par cette décision, formalisée le 6 janvier, le patriarcat de Constantinople, « premier parmi ses pairs », mettait fin à plus de trois cents ans de soumission de l’orthodoxie ukrainienne à Moscou. Cette légitimation du patriarcat de Kiev, qui absorbe l’ancienne Eglise autocéphale et se voit consacré « Eglise orthodoxe d’Ukraine », a provoqué une rupture profonde au sein du monde orthodoxe et un schisme entre Constantinople et Moscou, qui craint désormais de perdre son noyau historique ukrainien. Dans chaque village, de l’ouest à l’est du pays, la réplique de la décision de Constantinople se fait sentir, trahissant les évolutions récentes de l’identité ukrainienne, et la formation accélérée, quoique douloureuse, d’un Etat-nation.

  • autocéphale: 自主的
  • le vocable consacré
  • quoique douloureuse 尽管痛苦。 quoique + adj 表示让步

Constitué en 1992, après l’indépendance de l’Ukraine, le patriarcat de Kiev est lui-même issu d’un schisme avec Moscou, et a depuis vécu sans reconnaissance canonique de ses pairs. L’autocéphalie lui permet d’espérer conquérir de nouveaux fidèles, transformant l’Ukraine en une nouvelle ligne de front où la querelle religieuse est une nouvelle émanation d’un conflit éminemment politique, au même titre que la question linguistique. Sur la ligne de départ, le patriarcat de Moscou est largement en avance, avec près de 12 500 paroisses, contre environ 5 500 à Kiev. Mais depuis début janvier, environ 150 paroisses ont changé d’allégeance, rejoignant la juridiction de Kiev. Le mouvement devrait s’accélérer : l’Eglise ukrainienne, avec à sa tête le métropolite Epifani, n’existe sous sa nouvelle forme juridique que depuis le 31 janvier.

  • sans reconnaissance canonique
  • la querelle religieuse 宗教争议

Lente évolution

L’église Saint-Gabriel du village de Desna, 6 000 habitants, est l’une de celles qui ont basculé. Là, dans la région centrale de Tchernihiv, ce sont les fidèles qui ont demandé au prêtre d’entériner le changement, dès le début du mois de janvier. Le père Iaroslav, 53 ans, a organisé un vote : 92 paroissiens ont dit « oui » ; quatre, « non ». « Tous les pays orthodoxes ont leur Eglise, pourquoi pas nous ?, demande Valentina Kravtchenko, 55 ans. Nous avions déjà réfléchi à un tel changement avant, mais cela nous faisait peur de rejoindre une Eglise non reconnue. »

  • basculer 颠覆
  • entériner le changement 认可这个变化

Les mouvements récents sont bien le résultat d’une lente évolution, politique autant qu’identitaire. Les divisions anciennes entre Kiev et Moscou ont pris une vigueur nouvelle en 2014, avec la révolution de Maïdan. Le patriarcat de Kiev est alors présent dans la contestation, pendant que celui de Moscou, qui défend l’idée d’une « culture slave unique, commune à la Biélorussie, à la Russie et l’Ukraine », se reconnaît moins dans cette affirmation nationale brandie sur les barricades de Kiev.

  • identitaire 自我辨识
  • prendre une vigueur nouvelle 新的热度
  • une culture slave unique 斯拉夫一体的文化

L’annexion de la Crimée, au printemps 2014, et la guerre dans le Donbass, dans laquelle Moscou est engagé de façon non déclarée, accroissent la fracture. Dès 2014, contrairement à la pratique établie, les fidèles de Desna et leur prêtre cessent, en fin d’office, de mentionner Kirill, le patriarche de Moscou, dans leurs prières. A l’inverse, ils prient pour l’armée ukrainienne et l’Etat ukrainien. « Trente-sept jeunes d’ici sont morts sur le front du Donbass, cela nous paraissait impossible de rester liés à Moscou, de prier pour ce Kirill, relate Olena Korsak, 44 ans, mère d’un soldat. Le même Kirill qui apparaît sans cesse avec Vladimir Poutine, qui présente le conflit comme un conflit religieux, une guerre civile, et qui a décoré Dmitri Kiselev, le propagandiste en chef du Kremlin… » « Ceux qui ne sont pas d’accord reviendront, veut croire une autre fidèle.Cela se fera lentement, sans fanatisme.Il y a encore vingt ans, il n’y avait pas ici d’école en langue ukrainienne, tout évolue. »

  • accroître la fracture 加剧分裂
  • fanatisme 极端主义

La plupart des changements ont eu lieu dans les régions centrales. Celles de l’ouest, plus nationalistes mais aussi plus conservatrices, font de la résistance. A Morivsk, toujours dans la région de Tchernihiv, c’est l’indifférence qui prévaut. Ce village de 200 habitants enfoui sous la neige, où l’église domine des petites maisons de bois branlantes, semble sur le point de mourir. Ici, le père Volodymyr ne survit qu’en élevant des poules dans son jardin et refuse que « la politique se mêle de la religion ». Plus explicite, l’un des habitants résume la question aux « manigances de ce salopard de Porochenko ».

  • enfoui sous la neige 被雪掩埋的
  • des petites maison de bois branlantes 摇摆不定的木质小房子
  • manigances de ce salopard de Porochenko

Le président ukrainien, Petro Porochenko, a été un acteur central dans l’obtention du « tomos », le document accordant l’autocéphalie au patriarcat de Kiev. Tous ses prédécesseurs, à l’exception de Viktor Ianoukovitch, le prorusse renversé en 2014, en avaient fait la demande ; lui s’est dépensé sans compter jusqu’à obtenir satisfaction… et tenter d’en tirer un bénéfice politique maximal. Dès l’automne, avant même le début de sa campagne pour sa réélection en mars 2019, ses affiches électorales proclamaient « armée, foi, langue ». Après la décision de Constantinople, il a effectué une tournée en Ukraine, surnommée par ses détracteurs le « tomos-tour », pour vanter ce succès, présenté comme relevant de la sécurité nationale. Jusqu’à la caricature : interpellé par un badaud au sujet de la corruption, dans la région de Tcherkassi, le président a conseillé au « provocateur russe » d’« aller à l’église (…) chercher l’apaisement du Seigneur ».

  • pro russe: 亲俄
  • détracteur 诋毁者
  • tomos-tour
  • un badaud 旁观者,路人
  • l’apaisement du Seigneur 来自上帝的抚慰

La hiérarchie de Moscou estime, elle, que les bouleversements religieux s’accompagnent de tensions sur le terrain : icônes volées, lieux de culte endommagés, et jusqu’à la condamnation, le 28 janvier, de deux individus ayant tenté de mettre le feu à un monastère du patriarcat de Moscou à Kiev… Plus grave, Moscou assimile les changements d’allégeance des églises locales à des « expropriations ». « Environ 85 % des 150 transferts sont litigieux », assure l’archevêque Kliment, en charge des relations extérieures du patriarcat de Moscou.

Le religieux, installé dans la Laure de Kiev, le lieu le plus emblématique de l’orthodoxie ukrainienne, toujours aux mains de Moscou, cite des villages dans lesquels les autorités civiles se mêlent du processus, d’autres dans lesquels des groupes nationalistes sont apparus pour faire pression sur les paroissiens. Dans le même temps, les autorités ukrainiennes ont enjoint à l’Eglise orthodoxe du patriarcat de Moscou d’ajouter officiellement la mention « russe » à son nom, ce qui a été comparé par le métropolite russe Hilarion au port de l’étoile jaune par les juifs durant la guerre. « C’est seulement grâce à Dieu si nous sommes encore en vie dans ce pays, confirme avec emphase l’archevêque Kliment. Les attaques contre nous sont injustifiées : avec Moscou, le lien est uniquement spirituel, pas politique ou même organisationnel. »

  • avec emphase:(讲话)夸张

Modifications d’allégeance

En réalité, une bonne part des cas dénoncés par Moscou et qui ont fait l’objet d’enquêtes des médias ukrainiens se sont révélés faux ou exagérés. Les autorités ukrainiennes démentent elles aussi ces excès. Selon Rostyslav Pavlenko, conseiller du président Porochenko, qui a mené les négociations avec Constantinople, « il est beaucoup plus difficile d’empêcher le changement que de le forcer ». Le conseiller cite, lui, les cas de prêtres et d’évêques ayant annoncé leur volonté de « passer à Kiev » avant de faire volte-face à la suite de pressions. Pour éviter un « bain de sang », selon les mots de M. Porochenko, le Parlement a adopté le 17 janvier une loi encadrant les modifications d’allégeance. Selon le texte, les deux tiers d’une communauté doivent approuver un tel changement, libre aux minoritaires de trouver un autre lieu ou de négocier une occupation partagée de l’église. La loi n’a pas tout résolu. Dans le village d’Olenivka, les minoritaires fidèles au patriarcat de Moscou – une petite dizaine de femmes âgées – se sont exilés dans l’église du village voisin, dans le sillage du père Olexandre, qui s’estime le représentant de « la seule vraie Eglise d’Ukraine » et a porté plainte pour « saisie illégale » de son édifice religieux. Selon le jeune pope, les fidèles ont mal compris la question posée à l’occasion du vote, le 15 janvier, et, surtout, y ont participé des hommes en uniforme qui ont intimidé les paroissiens.

  • faire volte-face 改变立场。180度的大转弯

En fait d’hommes en uniformes, trois habitants du village, anciens combattants du Donbass mais peu assidus à l’église, ont bel et bien mis la question à l’ordre du jour, ralliant à leur cause la totalité des 37 votants. Leonid Dziouba, 66 ans, ancien kolkhozien, est le père de l’un des trois jeunes. « Cette église a été construite par nos grands-parents ; enfants, sous les communistes, c’est là que nous allions à l’école, raconte-t-il. Alors non, elle n’appartient pas au patriarcat de Moscou mais à nous, village libre. » Ces cinq dernières années, depuis le début de la guerre, M. Dziouba avait cessé de fréquenter l’église, préférant prier à la maison.

  • peu assidus a l’église 很少去教堂
  • bel et bien
20190214-p2-ukraine.txt · 最后更改: 2019/06/29 15:20 由 80.15.59.65