用户工具

站点工具


20190215_p35-poland

ÉCLAIRAGE

Pologne, 1954 : journal des vies brisées

Nicolas Weill

Leopold Tyrmand, écrivain, scénariste et jazzman, qui vit alors dans une Varsovie plus soviétique que jamais, se fait diariste – son seul espace de liberté

J’ai tant de choses intéressantes à dire, me semble-t-il, et personne pour les écouter. En sera-t-il toujours ainsi ? » Par ces mots, l’écrivain, scénariste et jazzman polonais Leopold Tyrmand (1920-1985) exprime ses doutes sur l’utilité de ce journal intime couvrant les trois premiers mois de l’an 1954. Staline est mort l’année précédente, mais la Pologne, rangée de force dans le bloc communiste, achève encore sa mise au pas sans que nul dégel se profile. Publié en 1979, ce texte dense se révèle un témoignage exceptionnel de lucidité sur le régime cruel et médiocre qui s’abat alors sur la Pologne, mais aussi sur la richesse de la vie culturelle souterraine.

Pour le diariste, ces pages sont un espace de liberté autant que des compagnes de misère. La fermeture du dernier organe de presse à la fois libre et légal, Tygodnik Powszechny (proche du catholicisme social), l’a en effet réduit à une précarité oppressante. Elle lui donne le sentiment que, à 34 ans, le « socialisme » a gâché pour toujours son existence, comme celle de ses contemporains, prisonniers du rideau de fer.

Cette clairvoyance sur l’instauration d’une terreur sournoise qui ne laisse aucune autre option, pour se nourrir, que la capitulation, Leopold Tyrmand l’a acquise par son itinéraire même. Libéral, hostile à la fascisation de la Pologne d’avant-guerre – dont il repère certains tenants reconvertis dans le régime communiste –, l’auteur, né dans une famille juive assimilée, part pour Paris faire des études d’architecture et se montre aussi cultivé que polyglotte. Incarcéré par le NKVD à Vilnius (Lituanie) alors qu’il commence sa carrière de journaliste, il traverse la guerre à l’aide de faux papiers et son périple l’entraîne jusqu’en Norvège. Ecœuré par la Pologne communiste, il obtient en 1965 l’asile politique aux Etats-Unis, où il contribuera au New Yorker. Son anticommunisme informé se retrouve pourtant en porte-à-faux par rapport au gauchisme universitaire qui imprègne alors l’Amérique.

  • en porte-à-faux

Masses écrasées comme à dessein

Une décennie plus tôt, Leopold Tyrmand était devenu un journaliste apprécié en Pologne et une figure dans le Varsovie de la reconstruction. Mais sa mise à l’écart progressive, tenant à son refus du conformisme régnant, l’a peu à peu transformé en reclus. Il vit dans une chambre avec des lavabos en commun, tout en conservant un pied dans la sous-culture jeune, pro-américaine. Sa maîtresse du moment, une lycéenne de 17 ans, Bogna, dont il est le répétiteur, l’agace par son insolence mais lui inspire aussi de la compassion.

Cette liaison lui permet surtout d’ajouter à son observation du quotidien totalitaire celle des ravages et de l’anomie que l’éducation socialiste exerce dans la jeunesse. Ici comme ailleurs, la tyrannie s’insinue subtilement dans un décor urbain de plus en plus sale et négligé, par l’éreintement des masses écrasées comme à dessein dans des tramways bondés, par la « discipline » (« Un travail de forçat mâtiné de maison de correction pour adolescent débile ») et par l’infantilisation systématique de la « formation » à laquelle on soumet tous les jours les travailleurs et employés. Les êtres produits par la dictature se transforment soit en « protozoaires » mus seulement par leurs réflexes, soit en créatures laminées au point d’être réduites à deux dimensions, comme dans les dessins animés.

Doté d’un solide sens de l’humour et de l’autodérision, Leopold Tyrmand demeure drôle dans la peinture de ces saynètes sur fond de « déclin civilisationnel ». Tout en déplorant le viol de son propre horizon littéraire par la politique, il n’en cherche pas moins obsessionnellement à percer les causes qui ont engendré le communisme, ce « Golem, colossal certes, mais qui n’est qu’argile et crasse ». Le gangstérisme et une propension au mal inhérents à la nature humaine en sont responsables plus que les affrontements sociaux, dit-il, dans une explication courte, peut-être, mais qui mesure la souffrance des peuples.

  • saynètes: 独幕剧

Journal 1954 (Dziennik 1954), de Leopold Tyrmand, traduit du polonais par Laurence Dyèvre, Noir sur blanc, 560 p., 26 €.

20190215_p35-poland.txt · 最后更改: 2019/04/26 06:31 由 82.251.53.114