用户工具

站点工具


20190215_p38-paraguay

Pister les protonazis du Paraguay

Bernhard Förster, à cheval, et quelques colons de Nueva Germania. KLASSIK STIFTUNG WEIMAR/FLAMMARION Macha Séry

Christophe et Nathalie Prince ont placé Nietzsche et sa sœur Elisabeth au cœur de leur roman sur Nueva Germania, colonie raciste allemande en Amérique du Sud

Dans le courrier qu’il lui envoie de Nice, puis de Turin, à partir de 1887, Friedrich Nietzsche la surnomme « le Lama ». Sa sœur vient de s’installer au Paraguay. Elisabeth Nietzsche, épouse Förster (1846-1935), s’est aventurée en pleine jungle avec son mari, Bernhard, et une dizaine de familles originaires de Saxe obsédées par la pureté de la race et la haine des juifs, pour fonder une colonie agricole allemande. Ledit mari, agitateur d’extrême droite et admirateur de Richard Wagner, est un gourou mégalomane et fou à lier. Ceux qui l’ont suivi déchantent, ainsi que le raconte Nietzsche au Paraguay, roman à quatre mains signé Christophe et Nathalie Prince. Les pionniers triment. Ils ont faim. Ils meurent. Le bétail aussi. Trop de pluie, de marécages ; des récoltes poussives, des maladies. Les colons ne croient plus aux promesses de l’homme qui préside aux assemblées eucharistiques. Ce sinistre conquistador, toujours en redingote sur son cheval, semble préfigurer le colonel Kürtz d’Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad (1899).

  • Richard Wagner
  • un gourou magalomane
  • fou a lier
  • dechanter
  • bétail
  • des récoltes poussives

Pourtant tout porte à croire qu’Elisabeth Förster-Nietzsche, dont les lettres ont été perdues, décrit un éden à son frère. En effet, il lui répond : « Je suis ravi de tout ce que tu me dis concernant ta petite principauté du Paraguay, de ses somptueuses futaies, du commerce du bois que vous avez engagé avec l’Argentine, ravi de voir que ta maison est devenue une sorte de rendez-vous pour toute la société du Paraguay, que tu n’as jamais moins de quatorze personnes à table… » Sans doute n’est-il pas dupe. « Si l’œuvre antisémite du docteur Förster réussit, je vais, parce que c’est toi, m’en accommoder ; si elle ne réussit pas, je me réjouirai de l’effondrement d’une entreprise affolée. Les juifs sont pour moi, objectivement parlant, plus intéressants que les Allemands : leur histoire est pleine de problèmes les plus fondamentaux. Je me sens trop étranger à “l’esprit allemand” d’aujourd’hui. A ses idiosyncrasies endémiques. Je compte l’antisémitisme pour l’une d’elles. »

A ce « crépuscule des idiots » au Paraguay fait pendant le Crépuscule des idoles, publié à Leipzig en 1888. Förster se suicide l’année suivante, tandis que le philosophe sombre dans la démence. La veuve rentre alors au pays. A la mort de son frère aîné, en 1900, elle mettra sa notoriété au service des conservateurs allemands puis, plus tard, des nazis, dont elle sera une fervente partisane.

C’est dans les Dernières lettres de Nietzsche, éditées par Yannick Souladié chez Manucius (2011), que Christophe et Nathalie Prince découvrent, en 2011, l’histoire de cette expérience collective que fut « Nueva Germania ». Tous deux sont passionnés par Le Gai Savoir (1882) : « C’est un puits sans fond d’images et d’arguments, monstrueusement puissant », commente Nathalie Prince, professeure à l’université du Mans et spécialiste de littérature fantastique. Pour en savoir plus sur l’implantation de la colonie, le couple épluche les archives et toute la bibliographie disponible. Notamment Forgotten Fatherland. The search for Elisabeth Nietzsche, de l’historien britannique et auteur de best-sellers Ben Macintyre (« Patrie oubliée. A la recherche d’Elisabeth Nietzsche », 2013, non traduit), une biographie doublée d’une recherche des descendants paraguayens de cette colonie.

Nietzsche au Paraguay mêle quelques vraies lettres du philosophe au récit d’un nouveau venu dans la communauté, Virginio, un ancien capitaine de l’armée paraguayenne échoué là contre son gré, et des extraits du journal intime fictif de celui-ci. S’ajoutent, au fil du récit, le descriptif technique du fil barbelé dont Förster a fait ceindre l’enclave, des évaluations (inventées) qu’il a rédigées sur chaque pionnier et, en fin de volume, les rares photographies subsistant de Nueva Germania. « C’est le métissage de la fiction et du réel qui nous intéressait », explique Nathalie Prince, 48 ans. Agrégé de philosophie, Christophe Prince, son époux, décédé en décembre 2017 des suites d’une longue maladie, était, avant Nietzsche au Paraguay, l’auteur de deux romans parus sous le pseudonyme de Boris Dokmak : La Femme qui valait trois milliards (Ring, 2013), récit imaginant la mort de la starlette Paris Hilton, où il pratiquait déjà l’alternance des régimes d’écriture (articles de journaux, notes des services secrets, rapports balistiques) et Les Amazoniques (Ring, 2015), sur le projet « Sunshine » piloté en Guyane par la CIA.

« Le pouvoir romanesque du personnage (fictif) de Virginio, la description rigoureuse bien que vivante des personnages (réels) d’Elisabeth Nietzsche et du docteur Förster, l’espièglerie des auteurs dissimulée jusque dans la bibliographie » ont séduit l’éditrice de Flammarion Louise Danou à la lecture du manuscrit, reçu à la mi-septembre 2017. « Le personnage renversant, c’est ce lugubre Bernhard Förster. Il est très curieux qu’il ne soit pas connu davantage, surtout à notre époque si préoccupée des origines du nazisme. Pourtant, tout est là : l’idéologie, la folie, l’antisémitisme, le caractère morbide, la haine de l’étranger, l’obsession de la pureté ! » Reste à peaufiner le récit. « Nous en avons d’abord parlé avec Nathalie au téléphone, et avec Christophe qui venait à Paris de temps en temps. » A la disparition de ce dernier, Nathalie Prince retravaille le texte, l’élaguant d’une centaine de pages de façon à faire ressentir l’« âpreté de l’histoire ». « Peut-être était-ce une façon de braver la mort, avance Louise Danou, de poursuivre ce rêve d’écrire ensemble qu’ils avaient depuis leur rencontre à la fin de l’adolescence. »

20190215_p38-paraguay.txt · 最后更改: 2019/03/03 17:54 由 82.251.53.114