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L’agriculture bousculée par le numérique

Sophy Caulier

L’éclosion des start-up de l’agritech est censée faciliter la transition d’une agriculture intensive à une agriculture plus écologique. Mais s’ils veulent rester maîtres de leur exploitation, les agriculteurs vont devoir adapter leurs pratiques et partager leurs données face à l’appétit des géants américains de l’agro-industrie Un drone survole le champ et transmet les données à l’ordinateur. L’exploitant consulte les résultats et décide de l’épandage, de l’arrosage, du désherbage. Les données, enregistrées dans l’ordinateur de bord du tracteur, serviront à piloter les opérations sur le terrain. Pendant ce temps, les vaches passent à la traite devant un robot. L’agriculteur sait qu’une bête va bientôt vêler, un capteur dans l’étable l’alerte dès les premiers signes. Il surveille sa messagerie car il a demandé le prêt d’un équipement pour quelques jours sur la plate-forme d’échanges entre fermiers et attend impatiemment la réponse. Cela le dispenserait d’un achat coûteux qu’il ne rentabiliserait qu’à très long terme. Plus tard, il consultera son site de vente en ligne pour préparer les paniers que les consommateurs ou leurs groupements d’achat viendront prendre en fin de journée.

  • l’épandage
  • l’arrosage
  • du désherbage
  • vêler

Ces opérations font désormais partie du quotidien des agriculteurs et des éleveurs. Elles ne sont plus réservées aux grandes exploitations et gagnent l’ensemble du secteur. Le numérique est partout, « de la fourche à la fourchette ». En témoigne l’espace Agri 4.0 du Salon international de l’agriculture, qui ouvrira ses portes samedi 23 février à Paris. Créé en 2016, cet espace rassemble les innovations numériques dévolues au secteur. Cette année, il accueille 30 start-up qui proposent des solutions hautement technologiques : imagerie multispectrale embarquée sur un drone (Airinov), logiciels d’analyse d’images à base d’intelligence artificielle et de machine learning (Dilepix), plate-forme de phénotypage haut débit (INRA), robot de désherbage (Naïo Technologies), etc.

  • de La Fourche a la fourchette

D’autres jeunes pousses exploitent le numérique pour faciliter la mise en relation des agriculteurs entre eux ou avec leurs partenaires et leurs clients. On assiste à une véritable explosion des sites et des plates-formes : financement participatif (AgriLend), échanges de parcelles (EchangeParcelle), mutualisation des approvisionnements (Agriconomie), prêt/location d’équipements (WeFarmUp), achats en direct auprès des exploitants (Drive-fermiers.fr), partage de données (Smart Farmers)…

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L’adoption du numérique par le secteur agricole n’est pas nouvelle. Le recours à l’imagerie satellite pour le suivi des surfaces exploitées date de la fin des années 1980 et les tracteurs sont pilotés à l’aide d’un GPS depuis les années 2000. Mais le phénomène s’accélère. La disponibilité de nouveaux outils et de nouvelles technologies, le passage d’un modèle de production intensive à une agriculture de précision, le réchauffement climatique, l’évolution de la demande des consommateurs, tout cela conduit les agriculteurs à produire autrement.

90 % des agriculteurs ont Internet

« L’utilisation du numérique accélère la transition agroécologique », explique Véronique Bellon-Maurel, directrice du département écotechnologies de l’Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture (Irstea) et directrice de l’institut consacré à l’agriculture numérique #DigitAg. Pour elle, « l’agriculture numérique est une agriculture de la donnée ». Ainsi, le programme Copernicus d’observation de la Terre et les satellites Sentinel mis en orbite progressivement depuis 2014 fournissent de nouvelles sources de données spatiales et temporelles de bonne résolution. S’ajoutent à cela les réseaux reliant les objets connectés, les capteurs sur les tracteurs ou les données météo. « Tout cela fournit un flux continu de données qui, analysées et modélisées, créent de nouvelles connaissances agronomiques », ajoute Mme Bellon-Maurel.

Le rachat de The Climate Corporation par Monsanto pour près de 1 milliard de dollars en 2013 a fait prendre conscience au secteur de l’importance prise par ces données. Ce bureau d’études américain, créé en 2006 par des anciens de Google, associe cartographie, météo et analyse des sols pour gérer les risques. Conjuguée aux données que possède Monsanto sur ces mêmes sols, l’application de Climate Corp doit aider les agriculteurs à améliorer le rendement de leur exploitation en leur prodiguant des conseils sur la localisation, la densité et le bon moment pour les traitements que leur vend Monsanto !

« Les agriculteurs sont la catégorie socioprofessionnelle la plus connectée, 90 % d’entre eux ont accès à Internet, 70 % ont une page Facebook et 30 % un compte Twitter », précise Florian Breton, fondateur de MiiMosa, plate-forme de financement participatif, et cofondateur de l’association La Ferme digitale. « Pourtant, l’Europe ne représente que 15 % des investissements mondiaux dans les start-up agri-tech alors que les Etats-Unis reçoivent 70 % de ces investissements, ajoute l’entrepreneur. Il y a là un enjeu de souveraineté nationale. » Pour lui, il est fondamental d’investir dans l’agri-tech afin que les agriculteurs français ne soient pas obligés d’acheter leurs données et leurs produits à des sociétés américaines ou asiatiques. « Les capteurs des tracteurs, américains, transmettent les données aux semenciers, fabricants de produits phytosanitaires, eux aussi américains. Ils proposent des traitements aux agriculteurs français, basés sur des données qui appartiennent à ces mêmes agriculteurs ! », s’insurge-t-il.

Nouveaux modèles de financement

La riposte serait un « portail numérique » qui ouvrirait les données à tous les agriculteurs. Au Danemark, 85 % des surfaces agricoles sont mises en données, lesquelles sont accessibles à tous les exploitants. En France, une vingtaine d’acteurs privés et publics ont créé la plate-forme technologique indépendante Api-Agro. « Pour que les agriculteurs ouvrent leurs données et les partagent, il va falloir les convaincre que cela les protège et qu’ils ont tout à y gagner », ajoute Véronique Bellon-Maurel. Au chapitre des gains, le confort arrive en tête. L’automatisation et la robotisation diminuent la charge des agriculteurs qui sont alertés en cas de problème chez un animal ou de tentative d’accès, et ils n’ont plus besoin de tout faire eux-mêmes – traite ou mesure d’hygrométrie, par exemple. Cela facilite aussi l’accès des femmes et des non-agriculteurs au métier.

Un autre apport du numérique est la précision, qui diminue les risques. Le fermier détecte les problèmes de façon précoce (manque d’eau, besoin de pesticide), il peut donc y répondre plus tôt. « Il s’agit, par exemple, de ne pas pulvériser un produit de manière préventive, mais de le pulvériser au bon moment, sur la bonne culture, en bonne quantité. Cette surveillance automatisée améliore la performance économique, mais aussi la performance environnementale. Elle limite les actions à faible valeur ajoutée et contribue à améliorer la santé de tous », explique Aurélien Yol, cofondateur et directeur technique de Dilepix. Cette start-up, née en mars 2018 d’un transfert de technologies de l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria), propose une solution prédictive d’analyse des risques fondée sur l’analyse d’images et l’intelligence artificielle.

« Les agriculteurs font maintenant la différence entre “produire plus” et “augmenter ses marges”. En agriculture de précision, on peut produire moins, avoir un moindre rendement, mais faire plus de bénéfice, c’est-à-dire augmenter ses marges », explique Ariane Voyatzakis, responsable du secteur agroalimentaire chez Bpifrance. La banque publique d’investissement a investi 1,5 milliard d’euros en 2017 pour financer 6 000 entreprises du secteur agricole, soit en fonds propres, soit en prêts bancaires et en garantie. Ces entreprises sont des start-up, mais aussi des PME, des ETI et des grands groupes. Les projets financés concernent l’innovation dans tous les domaines, le numérique, mais aussi la biologie, les biotechnologies et le biocontrôle, qui développe des alternatives aux pesticides chimiques.

Le numérique favorise aussi l’apparition de nouveaux modèles de financement pour les agriculteurs comme le financement participatif, crowdlending ou crowdfunding, le troc, les échanges ou la location entre pairs. « Le secteur est très dépendant des banques et surtout d’une banque !, constate François Fromaget, cofondateur d’AgriLend. Les agriculteurs ne font pas appel à d’autres investisseurs. Ils veulent rester maîtres de leur exploitation et la propriété du foncier est très ancrée dans le secteur. Mais ils ont besoin d’investir lourdement pour transformer leur exploitation vers l’agriculture raisonnée, le bio, ou pour diversifier leurs sources de revenus avec la méthanisation ou la cogénération, par exemple. »

Sa plate-forme de financement participatif intervient sur des projets de transformation en complément des banques. L’argent provient de particuliers qui veulent « donner du sens à leur épargne » et investissent entre 50 euros et 2 000 euros. Au cours de sa première année d’exercice, en 2018, la plate-forme a financé neuf projets pour un montant moyen de 40 000 euros sur une durée de cinq ans, rémunérés entre 3 % et 7 %, selon le niveau de risque pour les épargnants. Cette année, elle vise une vingtaine de projets d’un montant moyen de 70 000 euros.

Les coopératives vont devoir évoluer

« Le moment est passionnant car l’agroalimentaire est au cœur des enjeux pour la planète. L’agriculture peut redevenir un secteur attractif ! », s’enthousiasme Véronique Bellon-Maurel. Cependant, le chemin est encore long et semé d’embûches. Plusieurs freins devront être levés, et la question de la propriété et du partage des données devra être résolue. La société de capital-risque XAnge (groupe Siparex) a établi une cartographie des start-up agri-tech en France en 2017. « Aujourd’hui, on constate que le marché est toujours structuré de la même manière, mais qu’il a atteint un plateau, car il manque de coordination et d’intégration. Il faut un tiers de confiance et une plate-forme de mutualisation des données afin que l’ensemble soit cohérent », suggère Manon Gazzotti, analyste chez XAnge chargée du secteur agricole.

  • sème d’embûches

D’autres acteurs de l’écosystème vont devoir évoluer, notamment les coopératives. Elles doivent à présent séparer leurs activités de vente de produits phytosanitaires et de conseil à leurs adhérents. Elles ont bâti leur modèle sur les données de leurs adhérents et ne sont pas enclines à partager ces données. Face à ces réticences, de nouveaux acteurs apparaissent pour qui la mutualisation et le partage favorisent l’intelligence collective et donc la performance de tous. C’est le cas du cabinet de conseil Valeur-Tech ou de l’association CoFarming, qui regroupe une dizaine de start-up proposant des plates-formes numériques. La tendance à la mutualisation répond aux attentes de nombre d’agriculteurs qui aspirent à sortir de leur isolement et préfèrent le partage, l’abonnement ou la location à l’achat en propre. Le monde de la terre entre dans l’ère de l’usage.

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