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LA MORT DU COUTURIER

Les derniers jours d’un monstre sacré

  • un monstre sacré: a super star

Raphaëlle Bacqué

La mort de Karl Lagerfeld, qui a caché toute sa vie son âge véritable, aura été jusqu’au bout un tabou

Pas d’enterrement. « Plutôt mourir », disait drôlement Karl Lagerfeld. Pas de cérémonie non plus. Le couturier considérait ces défilés devant un cercueil, ces larmes et ces vêtements noirs comme une faute de goût. « Je veux juste disparaître comme les animaux de la forêt vierge », avait-il souvent répété. Il avait cependant tout prévu pour sa disparition. Une incinération, puis ses cendres mêlées à celles de sa mère, cette femme fantasque et castratrice dont il avait fait un personnage. Et aussi à celles de Jacques de Bascher, ce dandy séduisant et vénéneux qui avait été son grand amour de 1972 à sa mort, du sida, en 1989. Il en avait conservé une partie – l’autre avait été remise à la famille de Bascher – dans une urne réalisée tout spécialement. Pour les hommages, les vivants se débrouilleraient.

  • ces défilés devant un cercueil 棺材前的瞻仰的长队
  • la forêt vierge: 原始森林
  • une incineration: 火葬
  • cette femme fantasque et castratrice: 有想法且严厉的女人
  • ce dandy séduisant et vénéneux 有诱惑力但是恶毒的浪荡公子
  • une urne:装骨灰的瓮
  • se débrouiller 解决问题

Malgré ces consignes laissées à plusieurs proches, le paradoxe est que la mort de Lagerfeld aura été jusqu’au bout un tabou, sans doute une terreur. Jusqu’à ce mardi matin où le styliste s’est éteint, dans une chambre de l’hôpital américain de Neuilly (Hauts-de-Seine), où il avait été transporté la veille, son entourage n’a jamais osé l’évoquer vraiment. C’est le lot des monstres sacrés et c’était la volonté de ce dernier empereur de la mode : donner un terme à son travail, à sa vie, aurait été sacrilège.

  • s’éteindre 陨落
  • sacrilege 亵渎神明
  • c’est le lot des monstres sacres: 这就是超级巨星的命运。

« Ce n’est pas pour une nécrologie, n’est-ce pas ? », s’étaient effrayées ses collaboratrices en apprenant notre projet de lui consacrer une longue série d’articles dans le Monde, à l’été 2018. Lui-même, lors de notre rencontre, concluait chaque souvenir d’un « le passé ne m’intéresse pas, on ne s’y intéresse que lorsque les gens sont morts ». Ou plaisantait : « Cela pourrait faire une belle épitaphe, mais je ne voudrais surtout pas vous en donner l’idée… » Le styliste assurait d’ailleurs n’avoir « que des contrats à vie ». Interrogé sur le sujet, Bernard Arnault, propriétaire de Fendi (à travers LVMH), griffe pour laquelle Lagerfeld dessinait depuis 1965, s’était lui aussi écrié : « Sa succession, je ne veux pas l’envisager. D’ailleurs, nous n’en parlons jamais. Le seul cas semblable à celui de Karl, c’est le pape, vous savez ! » Pour Chanel, Lagerfeld assurait encore : « Entre les Wertheimer et moi, c’est comme entre Faust et le diable. » Le pacte vaut jusqu’à la mort. Bref, chacun faisait comme si le créateur génial et le plus connu de la planète était immortel.

  • necrologie: 㺪告
  • épitaphe 墓碑上的箴言
  • griffe: 这里是名词,品牌的意思。
  • Faust et le diable: 这里用了歌德的作品浮士德的典故。里面浮士德和阎王有个约定。

Messes basses

Ces dernières semaines, lorsqu’il est apparu plus fatigué qu’à l’habitude, lorsqu’il a fallu l’hospitaliser une première fois, un cercle de confiance a organisé le silence autour de lui. Il ne voulait pas qu’on signale la moindre faiblesse, agacé que, depuis deux ans, on glose sur son âge et sa fin prochaine. Déjà, en janvier 2018, lorsqu’il était apparu le visage caché par une barbe blanche bien taillée, masquant à peine ses lèvres pâles, le changement avait été si saisissant qu’il avait dû venir à la télévision pour certifier qu’à 84 ans, il allait bien. C’est le piège, quand on s’est dessiné un masque – lunettes noires et cheveux blancs noués en catogan – qui vous identifie dans tous les pays du monde. Les rumeurs, ensuite, n’ont plus cessé, mais à messe basse tant le couturier était puissant dans cette industrie du luxe mondiale et florissante.

  • gloser sur 喋喋不休的谈论
  • saisissant: striking。 明显

Le 4 décembre 2018, pour le défilé « métiers d’art » de Chanel, au cœur du Metropolitan Museum de New York, Karl Lagerfeld est encore apparu, appuyé sur son filleul, devant le temple égyptien reconstitué qui servait de décor. Puis, il est arrivé à l’immense fête donnée à Central Park pour les clients, les mannequins, les journalistes, dans le bruissement que l’on réserve aux stars ou aux rois : « Karl, Karl ! », « Here he comes… »

  • filleul 干儿子
  • bruissement: 衣服摩擦的声音

Le 21 janvier, les rédactrices de mode invitées, la veille du défilé Chanel pour « l’accessoirisation » des modèles, ont pourtant remarqué sa fatigue. « Je me suis foulé la cheville », leur a-t-il seulement dit. Dans le studio de la rue Cambon, autour de la grande table où il travaillait, la dernière mise au point des tenues sur les mannequins a eu lieu presque normalement. Mais il a bien souvent laissé à son bras droit, la styliste Virginie Viard choisie aujourd’hui par Chanel pour lui succéder, ou à Amanda Harlech, sa collaboratrice la plus proche, le soin de commenter la collection.

  • je me suis foulé la cheville: 我把脚腕扭了。

Le lendemain, les photographes n’ont pas été autorisés à venir, comme ils en ont l’habitude, en backstage, là où les mannequins sont coiffés, maquillés et habillés. Et le bruit a aussitôt couru que « Karl », comme on l’appelait presque uniquement dans le milieu de la mode, ne voulait pas être vu en fauteuil roulant. Le choc a été grand, cependant, lorsqu’il n’est pas apparu, le 22 janvier, à la fin du premier défilé de 10 heures, ni, malgré les assurances de Chanel, à la fin de celui de midi. C’était la première fois, en trente-six ans d’union avec la maison de la rue Cambon, qu’il manquait ainsi le salut final. Et manifestement, la direction de l’entreprise avait été prise de court. A la sortie du Grand Palais, les cadres de la maison avaient la mine catastrophée.

Karl Lagerfeld a pourtant repris ses activités, dessinant encore les nouvelles collections de prêt-à-porter pour Fendi, qui doivent être présentées jeudi 21 février à Milan, et celle pour Chanel, qui défilera à Paris le 5 mars. Dimanche 17 février, le couturier a encore appelé ses collaborateurs depuis son appartement du quai Voltaire (Paris 7e), 350 m2 ultramodernes et connectés. C’est là qu’il dessinait sans cesse. « Il n’a pas de vie secrète, avait confié au Monde Sébastien Jondeau, son « bodyguard » et homme de confiance depuis vingt ans. Je dîne tous les soirs avec lui. C’est assez monacal, vous savez, il ne fait que travailler. »

  • monacal: monastic. 像寺院一样

Karl Lagerfeld a toujours caché son âge véritable. Hormis Jacques de Bascher, veillé jusqu’à sa mort, il a toujours tenu éloigné de lui les malades. L’hospitalisation du couturier, lundi 18 février, a donc figé ses employeurs. Le lendemain, jour de l’annonce de sa mort, la réunion du staff de Chanel autour du directeur, Bruno Pavlovsky, a duré si longtemps que c’est Bernard Arnault, pour LVMH, qui a salué en premier la mémoire du couturier, avant même Alain Wertheimer, le propriétaire de la maison de la rue Cambon. Karl Lagerfeld n’avait donné de détails sur sa maladie à personne. Refusant de revêtir ce dernier masque du mourant pour préserver l’image d’un créateur éternel.

  • revêtir ce dernier masque du mourant: 戴上将死之人最后的面具
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