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Regards croisés sur la menace chinoise

Frédéric Lemaître

LIVRES

Quelques mois après avoir publié L’Occident face à la renaissance de la Chine (2018), de Claude Meyer, conseiller au centre Asie de l’IFRI (Institut français des relations internationales), les éditions Odile Jacob récidivent. Malgré un risque de cannibalisation évident, elles publient aujourd’hui La Chine e(s)t le monde, un essai rédigé par Sophie Boisseau du Rocher, également chercheuse associée à l’IFRI, et Emmanuel Dubois de Prisque, chercheur associé à l’Institut Thomas-More.

Principale différence entre les deux ouvrages : le second est plus alarmiste que le premier. Là où Claude Meyer évoquait un « défi », Sophie Boisseau du Rocher et Emmanuel Dubois de Prisque parlent de « risque ». Leur message est dépourvu d’ambiguïté : la Chine représente une menace existentielle pour l’Occident et ses valeurs. Compétition désormais explicite avec les Etats-Unis pour devenir la première puissance mondiale, dépenses militaires en forte hausse, « nouvelles routes de la soie » – que les auteurs rebaptisent « routes de l’entre-soi » – pour se créer un réseau d’obligés à travers la planète, tentative de transformer la mer de Chine méridionale en lac chinois, remise au goût du jour du tianxia, cette théorie selon laquelle l’empereur de Chine règne sur « tout ce qui est sous le ciel »… Les auteurs ne manquent pas d’arguments pour étayer une thèse désormais largement partagée par les spécialistes occidentaux.

  • dépourvu d’ambiguïté
  • routes de l’entre-soi
  • remise au goût du jour

Mais ils vont au-delà sur deux aspects : le rapport de la Chine à l’Etat-nation et le classement des citoyens. Revenant sur les relations entre la Chine et l’Occident au XIXe siècle et la signature des « traités inégaux », ils notent que, « paradoxalement, ce qui a traumatisé la Chine dans les traités dits “inégaux” n’était pas leur nature inégale, mais, à l’inverse, d’être fondés sur l’égalité de principe des parties qui révélait, à ce moment donné de l’Histoire, une inconcevable infériorité de la partie chinoise ». Un traumatisme dont la Chine ne s’est pas totalement remise, si l’on en juge par le rappel encore fréquent de cet épisode par les médias chinois.

Fichage systématique

Autre point fort du livre : l’analyse du crédit social actuellement mis en place en Chine. Si les Occidentaux dénoncent le fichage systématique de chaque citoyen en fonction de son comportement social, les auteurs notent que « ce projet procède d’une conception de la vie commune qui fait du pouvoir politique le lieu d’un jugement sans appel sur les personnes », une conception que peu de citoyens semblent remettre en cause. Fascinés par la science, les dirigeants communistes peuvent, dans ce domaine comme dans d’autres, « prétendre agir scientifiquement sur la société dans une sorte d’extériorité objective ».

Dans la compétition qui s’engage avec l’Occident, le résultat est loin d’être acquis. Si la Chine « inquiète plus qu’elle n’attire », ses succès économiques séduisent en effet bien au-delà de quelques dirigeants à la recherche d’un nouveau modèle de croissance, reconnaissent les auteurs.

Les héritiers de l’empire

Mais la Chine, qu’a-t-elle à dire au monde ? Rien, si l’on en croit le sinologue suisse Jean François Billeter. D’où le titre de son essai : Chine trois fois muette. « Parce que nous ne l’entendons parler ni de son présent, ni de son histoire récente, ni de son passé pris dans sa totalité », précise-t-il. Ce texte a une vingtaine d’années, mais les éditions Allia viennent de le rééditer, avec une courte préface de l’auteur estimant que, malgré le poids pris par la Chine dans le monde, rien n’a changé.

Selon cet universitaire helvétique, les Chinois n’ont pas fait le même effort que les Européens pour comprendre leur passé pas toujours glorieux. Ils se contentent d’un discours officiel qui se garde bien de faire un lien entre l’histoire nationale et le reste du monde. « La Chine est censée constituer un monde à part et se suffisant à lui-même », note-t-il. Partant d’un point de vue différent de Sophie Boisseau du Rocher et Emmanuel Dubois de Prisque, l’auteur arrive à la même conclusion : « La Chine n’a de comptes à rendre à personne. »

Jean François Billeter va même plus loin. Pour lui, les dirigeants communistes, dignes héritiers des empereurs chinois, dont le pouvoir n’était soumis à aucun contre-pouvoir, ni juridique ni religieux, refusent, eux aussi, d’« admettre que leur pouvoir puisse être durablement lié par des règles, même par celles auxquelles ils ont souscrit ». Une remarque qui vaut, tant pour la politique intérieure que la politique extérieure, et que l’actualité malheureusement semble confirmer de jour en jour.

Faut-il croire à la démocratisation de la Chine ? Pas vraiment pour l’auteur, qui note que « quand les Chinois voudront se donner les libertés politiques, ils devront accepter que les peuples de l’ancien empire fassent de même ». Une boîte de Pandore que les communistes ne sont évidemment pas près d’ouvrir. On ne saurait trop recommander la lecture de ce petit essai qui reste pertinent, même si on aurait aimé que l’auteur analyse davantage le projet chinois des « nouvelles routes de la soie ». Car si la Chine garde effectivement le silence sur son passé, elle semble avoir une vision claire de son avenir et, par conséquent, du nôtre aussi.

La Chine e(s)t le monde. Essai sur la sino-mondialisation de Sophie Boisseau du Rocher et Emmanuel Dubois de Prisque. Odile Jacob, 300 pages, 23,90 euros Chine trois fois muette de Jean François Billeter, Allia, 140 pages, 7 euros

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