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Fabien Clain, du prosélytisme au djihad

Frappes aériennes contre l’Etat islamique, à Baghouz, en Syrie, le 19 février. DELIL SOULEIMAN/AFP

Élise Vincent

La mort du haut cadre français de l’Etat islamique, ciblé le 20 février en Syrie, a été confirmée jeudi

Avec son frère, Fabien Clain était, depuis des mois, l’objectif numéro un des services de renseignement français. L’incarnation de la vague d’attentats la plus sanglante que la France ait connue depuis les années 1990, après avoir prêté leurs voix à l’organisation Etat islamique (EI) pour la revendication des attaques du 13 novembre 2015 à Paris (130 morts et 490 blessés). Après plusieurs jours d’incertitude, la coalition internationale engagée dans la zone irako-syrienne, emmenée par les forces américaines, a finalement confirmé, jeudi 28 février, que Fabien Clain, 41 ans, était bien mort, dans une frappe ciblée, le 20 février, en Syrie.

Aucun détail n’a toutefois filtré sur la façon dont ce décès avait pu être authentifié, ni sur l’état de Jean-Michel Clain, 38 ans, frère cadet de Fabien, qui a lui été annoncé comme gravement blessé par certaines sources, il y a une semaine. Seule certitude, c’est dans le dernier bastion de l’EI, à Baghouz, un hameau du sud-est de la Syrie, à deux pas de la frontière irakienne, que les deux frères ont été repérés et visés.

Cela faisait plusieurs mois que les services de renseignement supposaient qu’ils se terraient quelque part dans cette région située le long de l’Euphrate, constituée d’un chapelet de bourgades reprises une à une par les forces arabo-kurdes sur le terrain, et dans laquelle s’était repliée une partie de la haute hiérarchie de l’organisation terroriste.

Figures endurcies du djihad

La confirmation de la mort de Fabien Clain signe la fin d’une longue traque. Pour les services de renseignement, ces dernières années, les deux frères ont fait partie de la poignée de Français ayant atteint des postes très élevés au sein de l’EI. Ils étaient notamment chargés de la propagande. Mais ces figures endurcies du djihad auraient pu avoir un rôle-clé dans les opérations extérieures de l’organisation terroriste.

Depuis juin 2018, les frères Clain étaient visés par un mandat d’arrêt international dans le cadre de l’enquête sur le 13-Novembre. Des soupçons pèsent à l’encontre de Fabien Clain quant à son rôle de commanditaire éventuel dans l’attentat raté contre une église de Villejuif (Val-de-Marne), en avril 2015, où une jeune professeure de fitness de 32 ans a été tuée.

Selon le témoignage d’un djihadiste toulousain remis en septembre 2018 à la France – Jonathan Geffroy –, les frères Clain avaient encore il y a peu, le projet d’entraîner de jeunes enfants nés dans la zone irako-syrienne, aux fins de les envoyer par la suite en Europe commettre des attentats. Conscient qu’il pouvait être ciblé par la coalition, Jean-Michel Clain avait confié cette mission à un de ses fils, Othman, 16 ans.

Au départ, comme souvent, rien ne laissait présager que les frères Clain, deux Toulousains de naissance, qui grandiront en Normandie, notamment à Alençon, et issus d’une famille catholique pratiquante, deviennent un jour des vétérans du djihad international. Sur les rares photos, leur barbe touffue cache mal deux visages ronds aux yeux rieurs. A l’exception de trois ans passés sur l’île de la Réunion au milieu des années 1990, d’où leur père est originaire, les frères Clain ne connaissent, jusqu’à leur majorité, que le calme de l’Orne.

La fratrie est composée de quatre enfants nés entre 1975 et 1986. Seule l’aînée est née à La Réunion, où se sont rencontrés les parents. Leur père, militaire de carrière, va rapidement quitter le foyer familial, lorsqu’ils sont encore en bas âge. Les deux frères ne font pas de longues études : Jean-Michel a un BEP de comptabilité, Fabien l’équivalent en métallurgie. Mais aucun des deux n’a le profil d’un délinquant de droit commun lorsqu’ils basculent dans l’islam salafiste, avec leur mère, à la toute fin des années 1990, sous l’influence du mari tunisien de leur sœur aînée, Anne-Diana.

Forums radicaux francophones

C’est en déménageant à Toulouse, cité du Mirail, dans l’espoir notamment de rejoindre une communauté musulmane plus dense qu’à Alençon, que les Clain vont devenir d’ardents prosélytes. En particulier Fabien. Son physique ne passe pas inaperçu : 1,80 m, plus de 100 kg. Les renseignements généraux ont tôt fait de repérer ce gaillard qui vivote d’aides sociales tout en vendant des articles religieux sur les marchés. Le jeune homme n’hésite pas à faire du porte-à-porte pour convertir ses voisins et pratique l’appel à la prière depuis sa fenêtre.

  • d’ardents prosélytes
  • gaillard
  • vivoter d’aides sociales
  • l’appel a la prière

Rapidement, Fabien Clain s’impose aussi comme le nouveau bras droit d’une autre figure locale : Olivier Corel, dit « l’émir blanc », un Syrien naturalisé français, né en 1946, ancien président de la section toulousaine de l’Association des étudiants islamiques de France. Fabien Clain se fait surnommer « Omar », Jean-Michel « Abdelwali ». Leurs épouses respectives, Mylène et Dorothée, converties elle aussi, alias « Fatima » et « Khadija », portent la burqa et font l’école à la maison à leurs jeunes enfants. Les plus grands sont inscrits dans une école musulmane.

  • faire l’école a la maison a leurs jeunes enfants

On est alors au milieu des années 2000 et la tentation du djihad et de la hijra (l’émigration en terre sainte) est déjà bien présente. D’autant qu’Olivier Corel donne à cette époque des cours de religion où il promeut le djihad. Comme cela est courant dans ces années-là, les frères Clain décident de parfaire leur apprentissage du Coran et de l’arabe en partant à l’étranger. Après avoir vainement tenté de se rendre au Yémen, Jean-Michel séjourne en Egypte d’août 2005 à février 2008 avec son épouse.

La Belgique est aussi à cette époque une importante plaque tournante du salafisme européen. Entre janvier 2003 et mai 2004, Fabien séjourne à Anderlecht. Il essaie notamment de lancer une société de production de cassettes religieuses. Là-bas, avec son frère qui vient parfois le voir, ils fréquentent tout ce que la capitale belge compte de radicaux, prosélytes, voire prodjihadistes. C’est comme cela qu’ils vont se retrouver en contact, en 2005, avec un réseau belgo-tunisien d’acheminement de djihadistes en Irak. Une filière à l’origine du départ de Muriel Degauque : première Européenne à commettre un attentat-suicide au nom de l’islam, contre des militaires américains, en novembre 2005.

  • une importante plaque tournante au salafisme européen

La filière irakienne

Les deux frères sont aussi des pionniers des forums radicaux francophones sur Internet. En particulier, Ansar Al Haqq, un des premiers du genre : Fabien et Jean-Michel y ont chacun un compte et font la promotion du site. Comme ils sont à l’aise avec la technologie, c’est aussi à eux que l’association Sanabil – dissoute par décret en 2016 –, spécialisée dans le soutien aux détenus musulmans, fait appel lors de sa création, en 2010, pour gérer son site. Ces férus d’anasheed (récitation de chants rituels), chanteurs amateurs à leurs heures, sont déjà des bons connaisseurs des réseaux sociaux, sur lesquels ils passent des heures à s’échanger des sons ou des vidéos.

En février 2008, les choses se corsent pour les deux hommes. Ils rentrent juste d’Egypte quand ils sont placés en garde à vue dans le cadre d’une enquête sur une filière d’acheminement de combattants vers l’Irak depuis la région toulousaine. Jean-Michel est relâché sans poursuites, mais pas son aîné. Les enquêteurs ont établi que Fabien Clain a encouragé plusieurs jeunes à s’entraîner en vue d’un départ en zone irako-syrienne. Il a joué les intermédiaires avec un certain Abou Wafa, qui dispense des cours de combat à mains nues et de défense au couteau.

  • se corser
  • combat a mains nues

Plusieurs Toulousains réussiront à partir en Irak à la suite de ces entraînements dont un certain Sabri Essid, 20 ans à l’époque, grutier de métier. Après un premier séjour entre 2006 et 2007 dans une cellule d’Al-Qaida, puis un passage en prison à la suite de sa condamnation en 2009, en même temps que Fabien Clain, il réussira à gagner les rangs de l’EI, en 2014. Le hasard veut que son père se soit remarié avec la mère de Mohammed Merah, auteur des tueries toulousaines de 2012. Sabri Essid fera ensuite parler de lui lors d’une vidéo diffusée, en 2015. Il y apparaît en tenue de combat, encourageant un garçon d’une douzaine d’années, identifié comme son beau-fils, à abattre à bout portant un otage en combinaison orange. Il est présumé mort depuis.

  • grutier de métier: 职业大吊车司机

A partir de 2010, alors que Fabien Clain a été condamné à une peine de cinq ans de prison, c’est Jean-Michel qui prend le relais. Même s’il n’a pas le charisme de son frère, il devient en France un relais de nombreux « frères » installés dans d’autres capitales européennes. Les conférences de prêcheurs salafistes, qui réunissaient à Toulouse entre 60 et 80 personnes au milieu des années 2000, en attirent plus de 400 en ce début des années 2010. La mouvance séduit également de jeunes délinquants de la cité du Mirail fascinés par les sports de combat, ainsi que de plus en plus de convertis.

Le début de la guerre en Syrie en mars 2011 sert de détonateur à tout ce substrat. Depuis sa prison, Fabien Clain reste connecté, par téléphone, à tout un tas d’individus radicalisés en France et en Belgique. Son prosélytisme fait œuvre derrière les barreaux. Au point d’inquiéter les services pénitentiaires. Quand il ressort, à l’été 2012, Fabien Clain se réinstalle au vert à Alençon, car il est interdit de séjour dans la région toulousaine.

Les frères Clain sautent le pas de la hijra en 2014. Jean-Michel est le premier. Dès 2013, des écoutes téléphoniques révèlent sa fascination pour les prémices du « califat ». Il embarque pour la Syrie avec sa femme et leurs six enfants. Fabien rejoint son frère en février 2015, un mois après les attaques de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. Lui aussi part avec sa femme et ses trois enfants âgés de 15, 12 et 9 ans. Ces derniers ne franchiront toutefois la frontière que deux mois après lui, car ils ont entre-temps été refoulés par les autorités turques. La mère des Clain réussit à rejoindre la Syrie. Mais à 63 ans, elle meurt trois mois plus tard à Rakka d’une maladie du foie.

Jeunes fidèles

Dans ses pas vers la Syrie, Fabien Clain entraîne également toute une petite bande d’affidés parisiens dont certains feront parler d’eux plus tard. En particulier Adrien Guihal, dont la voix a été identifiée à plusieurs reprises dans des revendications audio de l’EI : notamment en juin 2016 lors de l’assassinat d’un policier et sa compagne à Magnanville (Yvelines), puis en juillet de la même année lors de l’attentat de Nice et lors du meurtre du prêtre de Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime). Parmi ces jeunes fidèles se trouvent aussi Thomas M., et Macreme Abrougui, un ex-magasinier et un garagiste dont la justice soupçonne qu’ils ont eu un rôle dans l’attentat raté contre l’église de Villejuif (Val-de-Marne), en avril 2015.

La piste des frères Clain se perd ensuite dans les méandres de la guerre, dans la zone irako-syrienne. Des notes déclassifiées versées à l’enquête sur le 13-Novembre permettent d’apprendre que Jean-Michel est d’abord enrôlé comme combattant. Même chose pour son fils, âgé de 14 ans, affecté dans un centre de formation pour le maniement des armes et la préparation au combat. Jean-Michel semble bouger entre Rakka, Alep et Kobané. Puis, à la tête d’un petit groupe d’une dizaine de combattants, il se met à superviser les arrivées des Français rejoignant la Syrie depuis un village proche de la frontière turque. C’est lui qui va piloter le voyage de son aîné, en lui conseillant notamment de raser sa barbe proéminente.

« Il nous faut taper la France »

En avril 2015, les services de renseignement identifient ensuite un premier anasheed de propagande de l’EI avec la voix de Jean-Michel Clain. « Il nous faut taper la France/il est temps de l’humilier/on veut voir de la souffrance/et des morts par milliers », chante-t-il. Avant qu’il ne quitte Toulouse, Jean-Michel a par ailleurs enjoint à son frère, Fabien, d’acquérir du matériel de sonorisation et des caméras. Il a en tête l’idée de développer cette activité pour les besoins de la propagande de l’EI. Très vite, les deux frères se répartiront les rôles qui feront leur marque de fabrique : Fabien écrira tandis que Jean-Michel chantera.

En janvier 2016, une dernière note s’inquiète du sort des enfants Clain sur zone : « Ils grandissent dans une structure familiale construite en vase clos et sont imprégnés d’une très forte religiosité. Plusieurs d’entre eux présentent des profils inquiétants, particulièrement eu égard à l’instrumentalisation des enfants actuellement constatée au sein des partisans de l’EI », est-il notamment écrit.

Le reste est un grand trou noir. Le témoignage de Jonathan Geffroy, ce djihadiste toulousain arrêté en 2018, permet juste d’imaginer un étrange quotidien : à l’en croire, les deux frères ne se déplaçaient jamais sans djellaba « de peur d’être “droné” », et ne sortaient que dans des rues sous bâches.

Les dernières nouvelles publiques de Fabien Clain avant sa mort sont arrivées, inopinément, le 28 décembre 2018, alors que l’EI était déjà en pleine débâcle. Un ultime message audio de treize minutes diffusé avec sa voix sur la radio de propagande de l’EI, Al-Bayan. Dans ce message, le djihadiste appelle à commettre des attentats en France. Puis, dans une étonnante allusion aux « gilets jaunes », il exhorte à se « rebeller » contre le gouvernement : « Il dépense ton argent sans compter à tort et à travers .» Dans ce message, la qualité sonore est mauvaise. On devine la guerre toute proche. La frappe de la coalition a eu raison de cet ultime appel au meurtre.

20190302-p12-syria.txt · Last modified: 2019/03/03 13:59 (external edit)