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Bernard Cerquiglini

L’adhésion académique à la féminisation des noms n’est pas une reddition anecdotique

Si le linguiste salue le rapport sur la féminisation des noms rendu par l’Académie française, il estime que l’institution n’épousera pleinement son temps qu’en engageant une révision de ses méthodes

A son âge vénérable, la vieille dame du quai de Conti épouse enfin son siècle, nous offrant au passage un salto arrière dont la virtuosité force l’admiration. Qu’on en juge : les formes « professeure », « auteure », « docteure », « agente », « cheffe », « maîtresse de conférences », « écrivaine », « autrice », « une ministre », qualifiées avec une hautaine constance depuis trente ans et, hier encore, d’« aberrations lexicales », de « barbarismes », d’atteintes « à l’oreille comme à l’intelligence grammaticale », sont benoîtement admises par le rapport qu’elle a récemment adopté sur la féminisation. Clé de voûte du dogme puriste, la notion de « masculin neutre, ou non marqué », répétée ad nauseam pour refuser d’inscrire l’identité féminine dans le nom du métier, n’est plus évoquée : le discours d’autorité grammairienne le cède à l’humble constat de l’usage. Un usage qu’en France l’Académie était la dernière à ne pas suivre.

Ne s’encombrant pas de remords, la Compagnie s’extrait avec élégance de l’impasse où l’avaient fourvoyée la flamboyante misogynie de quelques messieurs et l’ignorance de l’histoire de la langue (laquelle a féminisé toutes les professions et fonctions, jusqu’à la minoration des femmes commise par la société bourgeoise). Car cette innovation linguistique conforme au génie de la langue et socialement juste prit naissance au Québec (avant d’atteindre la Belgique puis la Suisse) : Maurice Druon a-t-il assez fustigé les Huronnes écervelées ? La francophonie est un paradoxal chagrin pour une Compagnie qui doit se réjouir de l’universalisation de la langue française, mais ne peut que s’alarmer devant l’autonomie de ses locuteurs. « Le français s’est au fond émancipé de la France », a reconnu avec courage le président de la République ; il s’est également émancipé de son instance de prescription.

La fin d’une crise d’identité

L’adhésion académique à la féminisation n’est pas une reddition anecdotique : marquant la fin d’une crise d’identité, que masqua longtemps un autoritarisme aveugle, elle est le crédit enfin donné à la vitalité d’une langue mondiale. Ce qui n’est pas sans conséquence.

Epouser son temps n’est point seulement en valider la langue ; c’est penser à nouveaux frais une mission pluriséculaire. Fondée pour « donner des règles certaines à notre langue », l’Académie accomplit sa tâche, avec prudence souvent, avec une belle audace parfois, jusqu’à l’aube de la modernité ; gardant sa puissance symbolique, elle est entrée depuis dans l’ère du doute. Sous le protocole majestueux, la fonction devient indécise. La Compagnie, dans son rapport, se dit à la fois « greffier de l’usage » (greffière ?), et « gardienne du bon usage de la langue » : elle ne pourra éviter une réflexion de fond sur l’articulation des deux. Comme elle devra s’interroger sur le statut de la norme face à la variation mondiale de l’idiome : ce que firent avec succès les académies hispaniques. Elle devra enfin prendre en compte la diversité des prescripteurs actuels (les médias, notamment), au nombre desquels elle doit se résigner à prendre une place, tout éminente qu’elle soit.

Elle ne pourra s’épargner également la révision de ses méthodes. Une habitude devient fâcheuse : mettre cinquante ans à rédiger le dictionnaire. L’édition en cours (neuvième), commencée en 1986, vient de publier (en décembre) le fascicule « Sabelle à Savoir ». Cette lenteur ne risque pas seulement de lasser notre patience, mais de se révéler singulièrement malavisée. Avec une prudence excessive, le rapport écrit : « Il est toutefois possible que, lorsque la neuvième édition du dictionnaire de l’Académie française sera achevée et entièrement mise en ligne, des révisions puissent être apportées pour intégrer des évolutions confirmées. »

Cette éventualité est une obligation, que le rapport lui-même induit. Tel qu’il est, ce dictionnaire est un hymne à la masculinité triomphante. Qu’on en juge, derechef. A l’article « ministre » on lit « nom masculin » et cette remarque : « L’emploi du féminin dans “la ministre”, et dans “madame la ministre”, qui est apparu en 1997, constitue une faute d’accord résultant de la confusion de la personne et de la fonction. » Dans le fascicule de décembre, on relève « saint-cyrien », mot masculin défini comme « élève officier de l’école militaire de Saint-Cyr ». Or, il est des saint-cyriennes depuis 1983, ce qu’ont noté tous les dictionnaires usuels. Ces derniers semblent faire preuve de davantage d’écoute, de réactivité, d’audace.

Le Petit Larousse définit le mot « ambassadrice » seulement comme une femme « représentant en permanence un Etat auprès d’un Etat étranger » ; l’édition actuelle du Dictionnaire académique fournit la seule définition « femme d’un ambassadeur ». L’opposition est flagrante ; il faut choisir son époque. Le temps n’est plus où les femmes, exclues des fonctions de prestige, n’étaient que les épouses des hauts fonctionnaires. Le « féminin conjugal » régnait alors en maître et madame passait les petits-fours. Le rapport sur la féminisation juge cet emploi matrimonial « tombé en désuétude » : fort bien ; il gouverne toutefois cette édition qui, inachevée, est déjà à reprendre.

Par chance, la Compagnie vient de mettre en ligne son dictionnaire. Il est à espérer qu’elle n’y verra pas seulement une commodité de consultation. De la conception même du dictionnaire, de son rythme, de sa fidélité à l’usage, le numérique permet la rénovation dont la nécessité s’impose. Par sa résipiscence du 28 février, la Compagnie n’a pas seulement sauvé l’honneur ; elle s’est donné des tâches, théoriques et pratiques, qui sont autant de défis. Si elle les relève, l’Académie, de son bond gracieux, sera passée du XIXe au XXIe siècle.

Bernard Cerquiglini est linguiste et professeur à l’université Paris-VII-Diderot. Membre de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) depuis 1995, il a exercé de multiples fonctions, dont celle de directeur de l’Institut national de la langue française ou de recteur de l’Agence universitaire de la francophonie (2007-2015). Parmi ses ouvrages, citons : « Une langue orpheline » (Minuit, 2007), « Enrichissez-vous : parlez francophone ! » (Larousse, 2016), ou encore, tout récemment, « Le ministre est enceinte ou la grande querelle de la féminisation » (Seuil, 2018)

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