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Laurent Dourel embrigade les insectes pour aider la justice

Laurent Dourel, à l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale. BRUNO LEVY POUR « LE MONDE » Marina Julienne

PortraitCe biologiste de formation a rejoint l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale. Faune et flore l’aident à identifier des cadavres, à dater un décès ou à confondre un meurtrier

Ce matin-là, le chef d’escadron Dourel, 46 ans, directeur du département de faune et flore forensiques (3F) de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), à Pontoise (Oise), a troqué sa tenue de gendarme pour un élégant costume-cravate. En visioconférence avec la cour d’assises de Saint-Etienne, c’est depuis le tribunal de grande instance (TGI) de Pontoise qu’il jure d’apporter son concours à la justice en tant qu’expert judiciaire. « Notre quotidien au laboratoire, c’est d’examiner différentes espèces d’insectes nécrophages pour dater des cadavres, explique-t-il. Mais cette fois, on me demande d’expliquer l’absence d’insectes sur un corps ! »

En septembre 2015 ont été découverts, échoués contre un barrage, des morceaux découpés d’une femme, dont certains emballés dans un sac-poubelle. La mort remonte à février 2014, soit quinze mois plus tôt, mais ils auraient séjourné six jours à la surface de l’eau, à une température favorable aux insectes. « Alors comment expliquez-vous qu’on n’en trouve aucune trace ? », interroge la présidente. La victime a-t-elle été « stockée » dans une cave, alors que les insectes fuient l’obscurité et ne résistent pas au froid ? Ils ont pu aussi être emportés par le courant. Après avoir croisé plusieurs paramètres comme la température, l’humidité, les activités de vol, les durées de ponte, la présence ou non de poissons susceptibles d’avoir dévoré les larves, l’énigme est en passe d’être résolue : les pompiers, croyant avoir affaire à une charogne, ont tiré le corps sur la berge sans précaution, et lessivé peut-être toute trace de vie animale !

Des vies humaines en jeu

« C’est la première fois que je témoigne en visioconférence, et je ne vois pas si les jurés suivent mes explications, commente en sortant du TGI Laurent Dourel. Je ne suis pas dans l’ambiance du procès. Or, derrière ces discussions techniques souvent sordides, des vies humaines sont en jeu. D’une expertise peut dépendre l’acquittement d’un prévenu. C’est d’ailleurs pour cela que j’ai choisi ce métier, pour mettre mon travail scientifique au service de l’humain. »

Originaire de Toulouse, d’un père gendarme qui n’est pas pour rien dans l’orientation de sa carrière, Laurent Dourel fait son service militaire à l’IRCGN. Après un DESS de biologie, il travaille chez DuPont de Nemours, teste des insecticides pour la protection des cultures. Mais lassé d’enchaîner les contrats à durée déterminée, il entre à l’école des officiers de la gendarmerie nationale et revient à l’IRCGN comme adjoint du département, avant d’en prendre la direction en 2013.

« Tout me plaît dans ce métier, le travail de scientifique, d’expert judiciaire, et le côté militaire : au coup de sifflet, dans les deux heures je peux être propulsé n’importe où dans le monde pour identifier les victimes d’un crash d’avion ou d’un tsunami », raconte-t-il.

Aujourd’hui, ce sera une « calme » journée de labo où Laurent Dourel encadre une équipe de six biologistes, spécialistes pour certains des invertébrés aquatiques, pour les autres des pollens, de l’ADN non humain ou des diptères et autres insectes nécrophages, « fonds de commerce » du département 3F. « Ils sont devenus aussi experts que les scientifiques du Muséum national d’histoire naturelle dans le classement des diptères, s’émerveille Jean Menier, spécialiste des coléoptères, retraité du Muséum qui a formé une bonne demi-douzaine de gendarmes à cette discipline et à la palynologie : le relevé des pollens sur les vêtements ou dans les filtres des voitures peut apporter des indications sur les régions traversées par un criminel et le confondre.

« L’entomologie est pertinente pour dater un corps entre quatre jours et huit mois, confirme Laurent Dourel, mais l’avenir de la criminalistique est à la prise en compte d’un ensemble de bio-indicateurs de plus en plus variés. » Par exemple, différents microbes intestinaux ou de l’épiderme prolifèrent ou disparaissent au fur et à mesure de la décomposition des corps. Bientôt, le relevé des bactéries pourrait dater un décès. La gendarmerie développe plusieurs projets de recherche sur des disciplines dont on estime qu’elles vont faire progresser la science criminelle, comme l’identification moléculaire des espèces non humaines, chiens et chats principalement. « Il faut pouvoir dire que les poils trouvés sur tel individu appartiennent à “ce” chien, et non pas à “un” chien. La technique existe, mais pour la contextualiser dans une affaire criminelle, il faut aussi connaître la probabilité que ce poil n’appartienne pas à “ce” chien ! »

En partenariat avec l’Ifremer, le laboratoire démarre aussi une recherche sur le diagnostic de la noyade en eau salée. Comment savoir si un décès a eu lieu avant ou après que le corps ait été plongé dans l’eau ? En eau douce, la présence de diatomées dans les organes est un excellent indicateur de la noyade : ces microalgues franchissent la paroi des poumons par pression osmotique en passant d’une zone moins concentrée en sel à une zone plus saline. En milieu marin, les diatomées ne pouvant pas franchir cette paroi, le diagnostic est impossible.

Condamner ou innocenter

Les résultats seront publiés dans des revues moins prestigieuses que Nature, comme le Journal of Forensic Sciences ou la Revue de médecine légale. Mais avec des conséquences majeures pour les victimes. « Par exemple, un protocole impose de trouver au moins 5 diatomées dans 10 grammes d’organes pour conclure à une noyade criminelle. Que dire si vous n’avez que 4 diatomées sur 7 grammes ? Nos travaux permettront de condamner ou d’innocenter des personnes sur des “détails” comme celui-là ».

A la pause-café, Laurent Dourel croise l’anthropologue qui témoignait après lui au TGI de Pontoise. « Je n’étais pas d’accord avec le médecin légiste, car le corps n’a pas été découpé à la meuleuse, mais plutôt à la machette, tu ne crois pas ? » Avec un large sourire, le gendarme s’excuse de ces échanges qui peuvent heurter le quidam : « Ici, on côtoie le pire de la nature humaine et de la misère sociale. Quand vous découvrez une mamie décédée chez elle depuis cinq mois sans que personne ne s’en soit inquiété, c’est presque plus insupportable que de trouver une victime assassinée. »

Le commandant a renoncé à hiérarchiser l’horreur des situations auxquelles il est confronté. Tout juste admet-il des différences d’échelle, et encore. « C’est vrai, si vous n’avez jamais vu un cadavre, vous ne supporterez pas de vous retrouver au milieu de 5 000 victimes d’un tsunami à identifier. Pour ces missions, on ne prend que des volontaires. Mais le gendarme qui trouve une famille décimée dans un accident de la route reçoit un choc tout aussi violent. » Le commandant doit tenir compte de la résistance de chacun des membres de son équipe aux différentes situations de stress. « On se surveille entre nous, on fait attention à qui on attribue quel dossier, souligne-t-il. Personne n’entre à moins de bac + 5, mais personne non plus n’intègre le département à moins de 30 ans, sans une solide maturité. »

Le verdict du procès vient de tomber : dix-huit ans de prison ferme pour le meurtrier, qui avait sorti le corps de sa femme du congélateur à cause d’une panne de courant… Sur l’écran de veille de l’ordinateur du commandant, un magnifique paysage de littoral catalan, ensoleillé. Suffisant pour oublier ce dernier crime ? « On n’oublie pas. On range toutes ces affaires le plus correctement possible dans un tiroir au fond de notre tête, en sachant qu’elles risquent de ressortir un jour. Il faudra savoir refermer le tiroir sans trop de dégâts. »

Un dernier coup d’œil au frigo où sont élevés des insectes en vue d’un calcul thermique utilisé pour dater un cadavre, et Laurent Dourel peut partir en week-end, se détendre. Comment ? « Je vais aller courir avec mes enfants. Un militaire, ça court ! », dit-il en riant. L’esprit de corps, c’est peut-être cela le secret de la sérénité du commandant.

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