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Franz Marc et August Macke, deux peintres à l’origine d’un art abstrait

De gauche à droite : « Trois jeunes filles avec des chapeaux de paille jaunes » (1913, huile sur toile) d’August Macke. COLLECTION GEMEENTE « TABLEAU POUR ENFANTS (CHAT DERRIÈRE UN ARBRE) » (1911, HUILE SUR TOILE) DE FRANZ MARC. COLLECTION PARTICULIÈRE ©CHRISTIE’S IMAGES LIMITED

Philippe Dagen

Une centaine d’œuvres de deux figures majeures de l’expressionnisme allemand et du mouvement Der Blaue Reiter sont présentées au Musée de l’Orangerie, à Paris

ARTS

Le Musée de l’Orangerie consacre une exposition à August Macke (1887-1914) et Franz Marc (1880-1916). Ces deux peintres allemands, amis à partir de 1910, ont été déterminants ensemble dans la fondation du groupe Der Blaue Reiter avec Vassily Kandinsky à Munich en 1911. Ils l’ont été dans les relations des avant-gardes allemandes – eux-mêmes et ceux de Die Brücke à Dresde et Berlin – et les avant-gardes française et italienne avant la première guerre mondiale, cubisme et futurisme. Ils ont aussi été de ceux qui ont donné forme à l’hypothèse d’un art abstrait, en même temps que Delaunay et Kupka. Macke a été le compagnon de voyage de Paul Klee en Tunisie au printemps 1914 et plusieurs toiles de Marc, sa Vache jaune et ses Cheval bleu de 1911 en particulier, sont aujourd’hui parmi les œuvres les plus connues du XXe siècle. Il n’y a donc rien d’exagéré à les considérer comme des artistes majeurs.

L’exposition de l’Orangerie est cependant la première qui leur soit consacrée en France, plus d’un siècle après leur mort. Les raisons de ce retard ? L’ostracisme systématique pratiqué contre les artistes allemands par les musées français jusqu’aux années 1970, voire un peu plus tard. Mais aussi ce fait si banal : l’histoire est écrite par et pour les survivants. En la circonstance par et pour Kandinsky, qui s’est réfugié en France en 1933, et Klee. Ces deux-là ont eu le temps d’enseigner au Bauhaus et de défendre leurs créations tout au long de l’entre-deux-guerres. Ils ont été exposés et collectionnés, et l’histoire de l’art en a fait ses héros. Macke et Marc sont morts vite, le premier en Champagne en septembre 1914, le second près de Verdun en mars 1916. Après leur mort, leur mémoire a été peu défendue en dehors de leur pays, où, circonstance aggravante, ils ont été considérés comme des « dégénérés » par les nazis et leurs toiles expulsées des musées. La conjonction de ces facteurs produit cette extravagance : une première exposition à Paris honteusement tardive.

Le sachant, les commissaires, Cécile Debray et Sarah Imatte, l’ont faite pleinement introductive et explicative. En un peu moins d’une centaine d’œuvres, elles montrent comment Marc et Macke participent tous deux de la révolution globale des arts visuels qui s’accomplit en Europe au début du XXe siècle et comment, simultanément, ils tentent des expériences distinctes, Marc apparaissant comme le plus cohérent, Macke comme le plus aventureux. Ni la sélection ni l’accrochage ne manifestent une préférence : ils sont à égalité dans les salles, chacun représenté à la fois par des toiles importantes conçues comme des manifestes et par des travaux sur papier. A titre de repères artistiques s’insèrent entre eux un Cézanne par-ci, un Douanier Rousseau par-là, des Kandinsky, et la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France de Cendrars enluminée par Sonia Delaunay : autant de suggestions historiques nécessaires.

La matérialité physique du sujet

Un Gauguin aurait pu y être ajouté. A leurs débuts, Marc et Macke sont des postimpressionnistes qui viennent à Paris plusieurs fois à partir de 1903, afin de mieux connaître leurs inspirateurs. Marc a déjà son motif, les animaux dans les bois, mais demeure attaché à l’imitation assez réaliste. Quand il prend pour motif un torrent entre les arbres, Macke se dégage de cette contrainte, grâce à Gauguin. Quand il compose une nature morte de fruits, Cézanne est dans l’atelier. Pour autant, ce ne sont pas des pastiches. On sent qu’il lui faut des volumes fermes, des tons tissés serrés, un haut degré de densité. Pour l’atteindre, il schématise les objets et oppose leurs couleurs. D’une peinture, il veut qu’elle transmette la matérialité physique du sujet, que ce soit un corps féminin nu, une architecture ou des promeneurs. Aussi la netteté tranchante du Douanier Rousseau et celle de la statuaire africaine lui conviennent-elles particulièrement. Systématisée, cette exigence lui interdit de privilégier un élément plutôt qu’un autre dans une composition. Quand August Macke peint Couple dans la forêt en 1912, les troncs et feuillages importent autant que la femme en robe blanche : mêmes lignes anguleuses, même rigidité. L’effet est étrange : un espace que traversent des plans qui se coupent ou glissent les uns sur les autres.

Cette recherche d’une présence que l’on pourrait éprouver au toucher est aussi active chez Marc. Mais c’est de la présence animale qu’il s’agit alors. Macke prend ses modèles dans la vie urbaine, les jardins et les rues. Il est, en son temps et selon son style, un peintre de la vie moderne. Marc se veut celui d’une vie naturelle, innocente et nullement moderne. Sur ce point, les deux artistes, si proches soient-ils amicalement, sont à l’opposé. Un chien couché dans la neige, un autre qui poursuit un lièvre, des chevreuils dans un sous-bois, des chevaux : autant d’incarnations d’une vie que Marc tient pour pure et meilleure parce que libre de ce que l’humanité est devenue, de ses vices autant que de son progrès technique. Aussi ne peint-il femmes et hommes que dans un état de totale nudité, chaste et édénique, dans des paysages non moins édéniques, en compagnie de bêtes tendres – chevreau, chat – ou devenues miraculeusement pacifiques – lion, tigre. Le chromatisme est à l’unisson : harmonieux puisque Marc donne à rêver d’une harmonie universelle.

Invitation au panthéisme

Chaque toile est ainsi idylle champêtre et invitation au panthéisme. La Cascade en est le chef-d’œuvre : une de ces réussites absolument cohérentes où tout crée sensation et fait sens, autant l’équilibre entre les lignes des rochers et des eaux que les nus allégoriques et l’orchestration chromatique en rouge majeur. Elle est de 1912, l’année où Macke, Marc et Kandinsky écrivent et publient l’Almanach du Blaue Reiter, qui n’est pas un almanach mais une suite d’essais et d’images qui se répondent, et l’exposé d’un programme artistique. Si différentes soient leurs créations plastiques et vive l’antipathie de Macke pour le spiritualisme de Kandinsky, ils y défendent ensemble le droit de tout oser, l’oubli des traditions vieillies et la régénérescence par le primitif – notion vague qui réunit les estampes populaires russes, les peintures de dévotion bavaroises, les dessins d’enfants, la statuaire médiévale et l’île de Pâques. A ce moment, grâce à ce petit groupe d’artistes, plus Klee et Gabriele Münter, Munich est l’un des pôles de l’avant-garde. Aussi les rapports sont-ils nombreux avec Paris, Apollinaire et les Delaunay.

Si nombreux qu’à partir de 1913 Marc et Macke résistent de moins en moins à l’attraction du cubisme, à l’inverse de Kandinsky. Angles, parallèles, quadrillages : ils divisent et ordonnent la surface, émiettent les contours, cassent la perspective. Dans un premier temps, ils maintiennent des signes figurés, deux vaches, une tour et des fenêtres, ce qui est aussi la solution de Klee quand il saisit par l’aquarelle des fragments de paysages tunisiens. Dans cette nouvelle phase expérimentale, Macke démontre encore une fois sa remarquable imprudence. Son Paysage avec vaches, voiliers et figures de 1914 peut être vu sens dessus dessous, puisque êtres et choses sont délivrés de la pesanteur et flottent dans l’air, à la verticale ou à l’horizontale, haut et bas interchangeables. Quelques mois plus tôt, il a tenté de faire un tableau avec seulement des bandes et des quadrangles de couleurs. Il est alors assez proche de ce qu’ose Kupka. Un an après, ils sont chacun d’un côté de la ligne de front. Fin de l’histoire.

Franz Marc/August Macke l’aventure du Cavalier bleu. Musée de l’Orangerie, Jardin des Tuileries, Paris 1er. Tél. : 01-44-50-43-00. Du mercredi au lundi de 9 heures à 18 heures. Jusqu’au 17 juin.

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