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Luc Julia, l’intelligence artificielle à la française

A Paris, le 19 octobre 2018. STEPHANE LAGOUTTE/REA Vincent Fagot

De Toulouse à la Silicon Valley, le vice-président de l’innovation de Samsung, co-inventeur de Siri et fondateur du leader mondial de la reconnaissance vocale, a mené sa carrière au pas de course

PORTRAIT Enfant, Luc Julia était persuadé qu’il mourrait à 47 ans et 9 mois, comme son père et son grand-père, décédés l’un et l’autre 17 469 jours après leur naissance. A l’entendre raconter cette anecdote, on croirait volontiers que le bonhomme, aujourd’hui âgé de 53 ans, cherche à se construire une légende. Mais en a-t-il seulement besoin, lui qui, ces deux dernières décennies, a écrit une part de l’histoire des nouvelles technologies, et exploré, avant beaucoup d’autres, les possibilités de l’intelligence artificielle ?

Son nom n’est pas connu du grand public, et pourtant on lui doit quelques innovations marquantes. L’invention de Siri, le logiciel qui permet de commander son iPhone par la voix, c’est lui (entre autres). Il fut aussi l’un des fondateurs de Nuance, aujourd’hui leader mondial de la reconnaissance vocale. Désormais, il est vice-président de l’innovation chez Samsung, et est à l’origine de l’ouverture d’un laboratoire du géant coréen à Paris, appelé à compter une centaine de chercheurs et d’ingénieurs d’ici à 2020.

Dix ans dans la recherche, dix ans dans des start-up, dix ans dans de (très) grands groupes : un parcours au pas de course, peut-être dicté par ce pressentiment – finalement erroné – d’une mort prématurée. « Je voulais prouver que je pouvais faire quelque chose avant de passer l’arme à gauche. Bon, finalement j’ai dépassé la date de péremption », plaisante-t-il désormais, lui qui a survécu à deux cancers.

  • passer l'arme à gauche: mourir

Cette carrière, Luc Julia l’attribue en partie à de la chance : celle d’avoir été bercé dès sa tendre enfance par la découverte des premiers ordinateurs grand public, « les vieux machins, les ZX81, les Commodore 64, les PET 2001 », et des technologies émergentes qu’il s’amusait à hacker. « Le bol », encore, bardé de diplômes (maîtrise d’informatique, DEA d’intelligence artificielle et d’informatique appliquée aux mathématiques, thèse à l’Ecole nationale des télécommunications de Paris), d’assister à l’arrivée d’Internet, qui a révolutionné l’un de ses domaines de prédilection : l’intelligence artificielle.

Mais l’histoire de Luc Julia doit beaucoup au culot, à ce moment charnière où il décide de claquer la porte du CNRS pour émigrer aux Etats-Unis en 1993. Tout sauf évident pour celui qui se définissait alors comme « foncièrement antiaméricain ». Lui, surtout, qui ne parlait pas un mot d’anglais. Mais les querelles de chapelle de la recherche française, l’impossibilité de collaborer avec un collègue d’un autre laboratoire l’exaspèrent. Direction les Etats-Unis, donc.

Au Massachusetts Institute of Technology (MIT), à Cambridge, puis chez Stanford Research International (SRI), en Californie, il travaille sur les interfaces homme-machine, dans un climat d’émulation qu’il n’imaginait pas. « Je découvre cette Amérique du melting-pot, de gens qui s’entraident pour faire cette conquête de l’Ouest, où même s’il n’y a plus de territoires à conquérir il reste tant de choses à conquérir. Où des gens ont faim de faire des choses incroyables. »

« Très patriote »

C’est le moment aussi où naît en lui la fibre entrepreneuriale. « Je savais que j’avais envie d’inventer des trucs, mais pas que je voulais qu’ils deviennent des entreprises. » Après la création de Nuance – l’occasion de toucher du doigt « la notion d’action, de stock-option, quelque part de l’argent facile » –, Luc Julia se pique au jeu. Il fonde un incubateur et plus tard la société Orb, au début des années 2000, qui sera rachetée, en 2013, par Qualcomm : très novatrice pour l’époque, elle permettait de distribuer du contenu multimédia sur différents terminaux.

En 2010, le Français plonge dans le monde, nouveau pour lui, des grandes entreprises. Chez HP, il développe les premières imprimantes connectées. « Je sortais de mes histoires de start-up, j’avais des soucis d’argent tout le temps, et eux, ils me filent 250 mecs pour mener le projet, je m’éclatais comme un fou. » Pourtant l’aventure ne durera pas longtemps : quand Apple rachète Siri, Adam Cheyer, qui a cofondé l’entreprise, l’appelle pour qu’ils refassent équipe. Luc Julia rejoint la marque à la pomme le lendemain de la mort de son fondateur, Steve Jobs, en 2011.

Le projet est enthousiasmant, mais les relations avec la nouvelle direction exécrables. L’application Siri débarque sur les iPhone, mais Luc Julia quitte le navire au bout d’à peine un an, fier cependant d’avoir contribué à une invention partagée alors par 300 millions de personnes. Son but, à présent, est de toucher plus de personnes encore. Orgueil voire prétention ? « Je crée des produits pour les gens, c’est mon but, je veux que la techno aide les “vraies” gens. Donc oui, je les compte », se défend-il.

Son point de chute après Apple lui apparaît alors évident, ce sera Samsung : « Là, le potentiel, c’est de toucher 1 milliard de mecs par an. » Il convainc la direction du géant coréen de lui confier le développement de l’Internet des objets. C’était il y a plus de six ans. Presque une éternité, au rythme auquel le Toulousain enchaîne les lignes de son CV. Mais il est dans son élément, lui qui possède plus de deux cents objets connectés qu’il continue à bricoler la nuit : « J’ai des hobbies qui ressemblent à mon travail, je n’ai pas trop de frontières entre les deux. »

Ceux qui ont travaillé ou travaillent encore avec lui attribuent tous la même qualité à Luc Julia : « Le mot qui le résume, c’est “énergie”. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui travaille autant, il ne dort presque jamais. Son cerveau est en ébullition permanente », explique Adam Chayer. C’est également un meneur d’hommes qui « a une vision, sait l’expliquer et la vendre au sommet de la hiérarchie », complète Gilles Mazars, qui le seconde à la tête du centre d’innovation de Paris… et connaît aussi le caractère du bonhomme : « C’est quelqu’un de très franc, alors quand quelque chose ne va pas, ça peut péter très vite. » Avec son physique d’ancien sportif de haut niveau (lancer de poids et de disque), ses colères en ont impressionné plus d’un. « Mais le lendemain, c’est terminé, il n’a pas de rancœur », complète M. Mazars.

Tous soulignent aussi que, malgré son long passage dans la Silicon Valley, Luc Julia reste très français. Et pas seulement parce qu’il écoute encore tous les jours Franceinfo dans sa voiture – une Tesla, bien sûr –, est abonné au Canard enchaîné et ne boit que du margaux. Son attachement à son pays est plus profond. Aymeril Hoang, qui l’avait sollicité pour rencontrer des start-up françaises dans le cadre d’un programme des missions économiques organisées par les ambassades de France au milieu des années 2000, en témoigne : « Certains entrepreneurs français de la Silicon Valley deviennent américains sans s’en rendre compte ; pas lui. » Il se souvient de quelqu’un de « très patriote, que le retard français en matière de technologie, à l’époque, accablait ».

Il rêvait d’être chercheur

Devenu conseiller de la ministre déléguée chargée des PME, de l’innovation et de l’économie numérique Fleur Pellerin, M. Hoang mettra sa patronne en relation avec Luc Julia, pour évoquer de possibles investissements de Samsung en France. Il s’est montré très réceptif, car, explique l’ancien membre du gouvernement Ayrault, « nous partagions tous les deux une préoccupation pour l’attractivité de la France ». Du côté de Luc Julia, cela s’est concrétisé par l’ouverture du centre de Samsung à Paris, pour laquelle il s’est personnellement battu auprès des dirigeants du groupe. « Je voulais rendre quelque chose à ce pays qui m’a apporté beaucoup de choses ; c’est important pour moi », soutient-il.

A cela, il faut ajouter une autre contribution, plus intellectuelle. En janvier, il a publié un livre au titre provocateur : L’intelligence artificielle n’existe pas (First, 200 p., 17,95 euros). Un pamphlet contre tous les oiseaux de mauvais augure, « les Laurent Alexandre, les Elon Musk », qui promettent que les robots prendront un jour leur autonomie complète et imposeront leur pouvoir à l’humanité. « C’est nous, les humains, qui sommes en contrôle, il n’y a rien qui va se passer si ce n’est pas nous qui décidons », affirme-t-il. A titre d’exemple, il ne croit pas à la voiture 100 % autonome en toutes situations. Quant à la capacité à reproduire informatiquement l’intelligence humaine, elle lui paraît bien plus hors de portée encore.

  • • un oiseau de mauvais augure不祥之物

« Ça me fatiguait de voir toutes les conneries qu’on raconte sur l’intelligence artificielle, tant les peurs qu’on agite, reprises par les médias, que les promesses qui ne seront jamais tenues. Ma crainte c’est qu’à cause de ça les gens se détournent de l’intelligence artificielle et qu’on passe à côté de choses qui sont extraordinaires. » Le livre doit également sortir avant l’été aux Etats-Unis. Ainsi, celui qui rêvait à 5 ans d’être chercheur parce que c’était « inventer » est-il en passe de devenir, aussi, un penseur des nouvelles technologies.

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