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Aux Philippines, une faillite très géopolitique

Harold Thibault

La Chine se propose de sauver les chantiers navals situés dans une baie où s’entraîne la marine américaine

SUBIC (PHILIPPINES) - envoyé spécial

La colère des ouvriers gronde. Pour eux et leurs familles, c’est une question de survie, et pour les Philippines, un dilemme entre les deux premières puissances de la planète. Il se joue dans la baie de Subic, qui accueillit lors de la guerre du Vietnam la plus importante base de la marine américaine à l’étranger. Les GI sont partis au tournant des années 1990, avec la fin de la guerre froide, une éruption du volcan Pinatubo qui laissa leurs installations sous les cendres, et le désir des Philippins d’en finir avec cette présence étrangère rappelant la domination coloniale.

  • gronde: to be brewing.
  • survie: 生存

Pour pallier la chute d’activité, les « bars à filles » se sont tournés vers le tourisme sexuel et les autorités locales ont incité à ouvrir des centres commerciaux, des complexes hôteliers et surtout des chantiers navals autour de la baie. Et cela prit : en 2006, le géant sud-coréen du fret maritime Hanjin ouvrait à Subic un immense chantier. Le nombre de travailleurs y varie selon les commandes, mais il emploie plus de 30 000 personnes au pic de son activité, ce qui en fait l’un des plus gros pourvoyeurs de main-d’œuvre de la région, la côte ouest de Luçon, grande île du nord de l’archipel.

  • pallier: 补偿
  • pourvoyeurs de main-d’oeuvre: source of manpower

Virgilio Rodrigo, 33 ans dont onze de maison, a travaillé sur des navires tels que le porte-conteneurs Saint-Exupéry de la société française CMA-CGM, l’un des plus gros du monde, inauguré en septembre 2018 par Bruno Le Maire. « Nous étions fiers, raconte cet électricien, spécialisé dans le câblage des cabines de commandement. On pouvait dire que ces géants des mers étaient philippins, que c’étaient les nôtres. Et voilà le revers de la médaille. Ça a été le choc. »

  • le porte-conteneurs
  • câblage: wiring
  • le revers de la médaille: the downside

Prétentions de la Chine

La nouvelle est tombée autour de Noël : Hanjin Shipyard met la clé sous la porte, accablé par 1,3 milliard de dollars de dettes (1,16 milliard d’euros), 400 millions dus à des banques philippines – le plus gros défaut de paiement de l’histoire du pays –, le reste à des créanciers sud-coréens. La fermeture doit être effective fin mars. Depuis, les ouvriers manifestent en nombre croissant. Les autorités locales tentent bien d’organiser des foires à l’emploi, mais sur les milliers de candidats, seules 99 personnes ont trouvé un nouveau travail. « Les compétences et les salaires ne sont évidemment pas les mêmes dans la construction navale et dans le bâtiment ou la pose de goudron pour les routes », détaille M. Rodrigo. C’est là qu’arrive l’heure des choix : pour le moment, seuls deux repreneurs potentiels se sont manifestés auprès du ministère du commerce et de l’industrie, qui n’a pas donné leurs noms mais juste leur nationalité : deux groupes de la République populaire de Chine.

  • mettre la clé sous la porte
  • accabler

Or, au fil des années, le contexte géopolitique a beaucoup changé : ce sont désormais les prétentions chinoises qui inquiètent la région. Depuis 2013, Pékin a construit des îles dotées de pistes d’atterrissage et de canons antiaériens sur des bancs de sable revendiqués également par Manille en mer de Chine méridionale. En période de tensions, la Chine bloque l’accès des pêcheurs philippins à l’atoll de Scarborough, à 200 km de la baie de Subic mais plus de 900 km de l’île chinoise de Hainan.

Face à cette nouvelle réalité, les Philippines, qui ont une marine bien faible au regard de leur géographie et des enjeux, se sont tournées vers l’allié américain et en 2016 était annoncé un accord rouvrant aux Etats-Unis l’accès à huit bases de l’archipel, dont Subic. Les navires américains y font de nouveau régulièrement escale, lorsqu’ils conduisent des opérations dites de « liberté de navigation » dans les eaux contestées, ou pour y mener les manœuvres annuelles « Balikatan » (« épaule à épaule ») avec les Philippins – juste en face du chantier naval.

L’offre chinoise révèle de profondes divisions au sein des élites philippines, et plus généralement d’Asie du Sud-Est, face à la montée en puissance de la Chine. L’armée philippine est sous l’aile des Etats-Unis, qui forment les supérieurs dans leurs académies militaires et fournissent des équipements.

En janvier, un ex-chef de la marine des Philippines, l’amiral Alexander Pama, écrivait sur Facebook : « C’est une question de sécurité nationale tout à fait significative. La propriété du chantier Hanjin dans la baie de Subic donnera à ses propriétaires un accès illimité à l’un de nos actifs navals géographiquement les plus stratégiques. Bien qu’il s’agisse d’un chantier commercial, rien n’empêchera les propriétaires de le transformer en une base navale de facto ou en toute autre infrastructure maritime à visée sécuritaire. »

« Promesses vides »

Les politiciens, eux, sont divisés entre une alliance historique avec les Etats-Unis, qui aident notamment à lutter contre les djihadistes dans le sud du pays ou à freiner les ambitions maritimes et les promesses économiques de la Chine. Toujours prompt à dénoncer l’impérialisme de Washington, qui a critiqué sa sanglante guerre contre la drogue quand Pékin l’a soutenue sans réserve, le président Duterte rêve que des réalisations soient associées à son mandat. Notamment une ligne de chemin de fer entre Subic et l’aéroport de Clark, autre ancienne base américaine, à 80 km de là, que seule la Chine se propose de construire et de financer. Le porte-parole de la présidence, Salvador Panelo, déclarait le 14 janvier à propos des offres chinoises pour Subic : « Si c’est une entreprise avec laquelle nous sommes habitués à traiter, alors il n’y a aucun problème. Et sinon, il faudra l’avaliser. » Pour rassurer l’armée, une option serait que l’Etat investisse auprès de cet acteur étranger, mais ses moyens financiers sont limités. Manille tente aussi de convaincre un groupe néerlandais, Damen, et un autre américain dont le nom n’a pas été révélé, de s’impliquer dans le redressement du chantier naval.

Des élections législatives, sénatoriales, provinciales et municipales de mi-mandat se tiendront le 13 mai. Sans repreneur, il sera difficile pour les protégés de Duterte qui se présentent d’assumer en campagne d’avoir sacrifié tant d’emplois. « Duterte, il se bouge contre la drogue mais lorsqu’il s’agit de sauver les travailleurs, il n’y a plus que des promesses vides », se plaint Ed de la Rosa, coordinateur syndical chez Hanjin.

Les travailleurs de Subic se sentent pris en étau sur des considérations stratégiques. « Nous devons garder nos jobs, quel que soit le repreneur, parce que nous avons des familles », explique Matcho Raya, 34 ans dont dix chez Hanjin. « Nous comprenons qu’il y a des tensions entre la Chine et les Etats-Unis, mais c’est au gouvernement de se positionner, abonde Virgilio. L’emploi aussi est une question fondamentale pour notre Etat. »

  • pris en étau
20190309-p5-subic.txt · 最后更改: 2019/03/11 13:32 由 82.251.53.114