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REPORTAGE

Au bonheur des âmes

Dans la galerie commerciale de l’hypermarché Leclerc de Loudun (Vienne). CYRUS CORNUT POUR « LE MONDE »

Par Michel Dalloni

La France est le paradis des grandes surfaces. Plus nombreux ici que partout ailleurs, ces temples de la consommation sont souvent accusés de dévitaliser le centre des petites et moyennes villes. Est-ce toujours le cas ?

Reportage à Loudun

Il n’est pas tout à fait 6 heures. Loudun s’éveille. Le soleil va bientôt se lever, lui aussi. Mars attaque, l’hiver touche à sa fin. La preuve : ici, au nord de la Vienne, les amandiers sont en fleur. Sur le parking de l’hypermarché Leclerc, il ne fait pas très chaud. Des automobiles sont déjà garées. Des rais de lumière filtrent du bâtiment, qui appartient encore à la nuit. A l’intérieur, on doit souquer ferme. C’est qu’il faut ravitailler en produits frais et ranger le reste. Ça en fait des rayons, 4 100 mètres carrés ! Sans compter qu’on ouvre à 9 heures pétantes.

  • à 9 heures pétantes: 九点准时

Avec le matin qui avance, ce parallélépipède de métal et de verre, allongé sur une vaste parcelle en lisière des boulevards, à deux pas du centre-ville, prend du relief. Et des couleurs. Du gris, surtout, du bleu, pour l’enseigne, et du rouge orangé, pour les auvents du drive. L’édifice se fond pourtant dans son environnement de pavillons de tous les siècles, d’où émerge l’imposant château du Calvaire (XIXe siècle), comme il s’est fondu dans les habitudes des Loudunais. Nous sommes rue du Bon-Endroit. La voirie est volontiers farceuse.

  • parallélépipède: 平行六面体

D’ailleurs, en attendant l’heure, les clients rient et papotent, les mains sur la poignée du chariot – le modèle Super Caddie Standard bleu et rouge, made in Schiltigheim (Bas-Rhin). On parle des petits-enfants – « L’aîné, ça va, mais le cadet, c’est vraiment une plaie » –, de sa santé et de celle des voisins – « Suzanne a dû arrêter ses médicaments, ça la rendait encore plus malade » –, du temps, celui qui passe et celui qu’il fait. « Comme c’est un magasin à taille humaine idéalement situé, c’est aussi un lieu de rencontres, assure Tommy Soria, 30 ans, le directeur des lieux. Et, depuis le temps, c’est devenu une institution. »

  • papoter: 闲聊

Ici, la grande surface n’a pas dévoré la ville et ses habitants. C’est l’exode rural qui a commencé le travail. « Le déclin date des années 1950, raconte Jacques Sergent, responsable du comité local du Souvenir français, créateur du récent Centre de mémoire du Loudunais, auteur de plusieurs ouvrages consacrés à l’histoire contemporaine de la cité. La population a diminué de manière significative vingt ans plus tard, en même temps qu’elle a vieilli. La demande n’était plus la même, et l’offre n’était sans doute pas adaptée. »

Mauvaise limonade. Pour conjurer le sort, Aimé Fillion, agriculteur des Deux-Sèvres, soldat en Algérie, puis épicier en blouse grise de la rue Carnot, s’endette pour ouvrir, le mardi 27 juin 1972, Loudun 2 000, le premier supermarché du coin, et priver la maison Leclerc – eh oui ! – d’un territoire qu’elle lorgnait avec insistance. Gros succès. Gros remboursements aussi. En 1984, le ciel se couvre. Mais son audace a plu. Le puissant rival, pas rancunier, vogue à son secours et lui demande, en échange, de baisser pavillon pour prendre la barre d’un futur centre bien plus volumineux.

Le jour de l’inauguration, René Monory (1923-2009), maire de la commune depuis 1959, ancien garagiste devenu pilier de la République parlementaire et, pour finir, président du Sénat (1992-1998), est là. Edouard Leclerc aussi. « Pour lui, c’était une occasion formidable de mailler le territoire. Il était déjà présent aux alentours, à Thouars et à Bressuire [Deux-Sèvres], à Poitiers, à Chinon [Indre-et-Loire] et à Saumur [Maine-et-Loire], explique Aimé Fillion, aujourd’hui âgé de 82 ans. Le Loudunais, c’était un bassin de 25 000 âmes. Pour Monory, c’était l’espoir de voir une locomotive réputée rendre vie au commerce local en ramenant les consommateurs en ville. »

Qui plus est, Aimé savait se faire aimer. Président généreux du club de football neuf années durant, partenaire prodigue de la populaire course cycliste du Tour des boulevards, il lui est aussi arrivé maintes fois de faire crédit, et souvent bien plus. Les fins de mois difficiles, il a connu. Désormais, elles sont loin derrière lui. Il a vendu en 2006 à Martial Colin, l’actuel propriétaire. Mais il n’a rien oublié. « Sa personnalité a beaucoup fait pour la réputation du magasin », affirme Jacques Sergent.

Leclerc affiche aujourd’hui un chiffre d’affaires de 35 millions d’euros annuels et emploie 117 personnes. Les commerces de proximité, eux, ont continué à péricliter. Il reste un seul boucher, et cinq boulangeries. Plus aucune alimentation de quartier. Pour 6 477 habitants (recensement 2016). Le marché (mardi et samedi) a perdu de sa superbe. Même la gare a fermé. Au fil des ans, Leader Price et Super U, avec un magasin Express et une grande surface en sortie de ville construite en 2015, se sont installés. N’oublions pas la supérette Vival, place du Portail-Chaussée, ni la halle Terre y Fruits.

Si, d’aventure, le défi « Février sans supermarché » de la journaliste suisse Leila Rölli, qui consiste à éviter les grandes surfaces pendant un mois pour privilégier les petits commerces et recourir aux circuits courts, était relevé par les consommateurs locaux, il tournerait rapidement au parcours du combattant. Tout Loudun a donc défilé rue du Bon-Endroit, et y défile encore. Aimé Fillion se souvient avoir croisé dans ses rayons Marie Besnard, la « bonne dame de Loudun », inculpée en 1949 pour le meurtre par empoisonnement de douze personnes, dont son mari, mais acquittée en 1961 après trois procès, et Georges de Caunes, pionnier des actualités télévisées, qui résidait dans les environs. En revanche, pas de trace de Nicolas Ghesquière, directeur artistique des collections femme chez Louis Vuitton, qui a grandi ici.

Parfois, l’amour est vache. Le centre Leclerc a eu droit à son casse (2013). Butin : 30 000 euros de matériel high-tech. Les indélicats ont découpé le toit avant de descendre dans le magasin en rappel. Il a subi les paysans en colère (2016), entassant des pneus de tracteurs sur son parking. Plus récemment, le ton est brutalement monté avec les « gilets jaunes », qui, lors de leur premier week-end de mobilisation, en novembre 2018, ont bloqué la nouvelle station-service, au rond-point de la route de Poitiers. De petites attentions ont apaisé les esprits. La vie a repris son cours, et les Loudunais leurs courses.

Entre midi et deux, calme plat. L’essentiel a lieu au P’tit Creux, le bistrot restaurant de la minigalerie marchande (coiffeur, opticien, cordonnier, fleuriste). Les habitués y sont amarrés depuis l’ouverture. Ballon de rosé, bière pression, boissons chaudes. Dominique, 59 ans, vient souvent. A pied. « C’est pratique. » Un panier en raphia sous le bras. Pourtant, il y a encore une bonne dizaine de bars en ville. « Comme c’était sur le chemin de la maison de ma mère, j’en profitais pour boire un café et discuter avec les copains, dit-il. Je le fais toujours. J’aime bien. » Au Leclerc de Loudun, la vie n’est pas un long fleuve tranquille, c’est un ruisselet imperturbable.

La formule déjeuner est à 10,45 euros. Elle suffit aux ouvriers en pause et aux VRP en transit. Le jour de la Saint-Valentin, menu spécial à 9,95 euros : foie gras avec confit d’oignons, gambas et saint-jacques avec fondue de poireaux, cœur de Cupidon. Il y a encore des amoureux dans le canton, et plus trop de restaurants. Ça ne dispense pas de ramener son plateau sous l’œil vigilant d’Adeline, une des deux préposées au comptoir, qui veille également sur la borne PMU et sur le kiosque des petites annonces. Tout le monde n’a pas accès à Internet. Actuellement, on vend un « Nouveau Larousse illustré 1898-1907, numéroté 1 à 7 + 1 supplément. Prix sur demande », « Un canapé 3 places + 2 fauteuils état neuf. 250 euros » ou un « Motoculteur SA 373 Iseki avec charrue 1 /2 tour. Rotavator (p. à 0,80). Peu servi. 2 500 euros ».

Mais le temps presse. « Chers clients, votre centre Leclerc ferme ses portes dans un quart d’heure. Merci de vous diriger vers les caisses afin de régler vos achats. » Rideau (de fer). Le vieux monsieur et son chien ratier, qui passent le plus clair de leurs journées sur le banc de plastique vert, près de l’entrée, à regarder sortir les chariots rarement pleins, vont devoir partir. On n’a pas osé leur parler. De toute façon, on reviendra demain.

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