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Kenya, la « start-up nation » africaine

L’essor des infrastructures télécom a joué un rôle important dans le développement de la tech au Kenya. Ici, un service de livraison de repas à domicile, à Nairobi. NICHOLE SOBECKI /VII/ REDUX-REA

Marion Douet

Bénéficiant d’un environnement porteur, les entreprises innovantes sont partout à Nairobi, s’attaquant aux nombreux défis du pays. Leur dénominateur commun : le paiement mobile

NAIROBI - correspondance

Dans le quartier de Ngong, à Nairobi, plusieurs incubateurs de start-up côtoient des espaces de coworking et une école de code. Bienvenue dans le cœur de la « tech kényane ». Casque sur les oreilles, café latte à la main, partout des dizaines de jeunes de 20 à 35 ans pianotent sur leur ordinateur portable, comme indifférents au chaos extérieur. En contrebas, l’avenue de Ngong étouffe sous le trafic, les klaxons et les pots d’échappement. Cent mètres plus loin s’étend Kibera, le plus grand bidonville d’Afrique, un puzzle dense de maisons de tôles qui héberge au moins 500 000 personnes (certains disent 1 million).

  • côtoyer
  • casque
  • pianoter
  • les pots d’echappement
  • Bidonville

Les jeunes entrepreneurs voient dans les challenges multiples qui assaillent la capitale, et plus généralement dans les défaillances de l’Etat, autant d’opportunités. A chaque problème, sa start-up. A Nairobi, elles sont partout, proposant de collecter et de recycler les déchets ; d’« ubériser » les milliers de matatus (minibus) et de boda-bodas (motos taxis) ; de fournir des solutions d’énergie propre aux ménages modestes ; ou bien de se faire livrer tout et n’importe quoi, n’importe où.

  • les défaillances de l’Etat

Twiga Foods, par exemple, rapproche les petits agriculteurs des vendeurs de rue de la capitale. Objectif : améliorer l’efficacité de la chaîne logistique mais aussi les revenus de ses partenaires. Les producteurs sont payés « 10 % au-dessus du prix du marché » et les kiosquiers, livrés quotidiennement, économisent un temps considérable en évitant de se rendre au marché de gros. Concrètement, Twiga Foods a tout digitalisé. « Nous travaillons avec 13 000 producteurs et 7 000 vendeurs, le seul moyen d’agréger tous ces acteurs, c’est à travers la technologie », note l’Américain Grant Brooke, cofondateur avec le Kényan Peter Njonjo de Twiga Foods, et par ailleurs cadre chez Coca-Cola. Leur jeune pousse est typique de l’écosystème nairobien.

Le Kenya n’est pas le numéro un Africain en matière de richesses, de croissance (entre 5 % et 6 % chaque année depuis cinq ans, tout de même) ou de population. Mais c’est un carrefour pour entrepreneurs, option digitalisation. Selon la publication spécialisée WeeTracker, ce pays d’Afrique de l’Est possède l’écosystème technologique le plus avancé du continent. Le fonds de capital-risque TLcom, qui investit dans des jeunes pousses technologiques en Afrique subsaharienne, confirme : il estime que le Kenya totalise environ un millier de start-up, à égalité avec le Nigeria dont la population (près de 200 millions d’habitants) est pourtant quatre fois supérieure.

« C’estun pays très entrepreneurial, analyse Andreata Muforo, associée chez TLcom. Il n’y a qu’à regarder dans la rue : partout, vous voyez des gens qui ont monté leur petit business. » Et cette Zimbabwéenne, titulaire d’un MBA de l’université de Stanford, en pleine Silicon Valley, d’ajouter : « La prochaine grande innovation mondiale, en matière de robotique ou de voiture automatique ne viendra probablement pas d’Afrique. En revanche, il y a ici une capacité à utiliser ce qu’on a pour créer des “business models” innovants. »

Le boom des infrastructures télécoms a joué un rôle important. Le réseau téléphonique et la 3G – voire 4G – sont accessibles sur presque tout le territoire. Dans certaines zones reculées, ils sont arrivés bien avant la route goudronnée. La fibre optique se déploie actuellement à Nairobi. « C’est essentiel, car vous n’avez tout simplement pas d’entrepreneurs Internet sans Internet ! », sourit Andreata Muforo.

une innovation majeure

Quand beaucoup de ses pays voisins sont prompts à couper le Net, le gouvernement laisse les mains libres aux opérateurs télécoms – il détient 35 % du numéro un national Safaricom mais ne le contrôle pas. Cet effacement a permis, selon de nombreux observateurs, à ce secteur de se développer librement et de donner naissance à une innovation majeure : M-Pesa.

Ce service de transfert d’argent et de paiement mobile, disponible sur Safaricom grâce au réseau téléphonique ou Internet, a explosé il y a dix ans, lorsque les violences postélectorales de 2007-2008 ont paralysé le pays. Depuis, M-Pesa est devenu un pilier de l’économie kényane. Des factures d’électricité jusqu’au kilo de tomates, on paie tout avec cet outil par lequel transiterait la moitié du PIB.

Sans surprise, M-Pesa est la pierre angulaire de l’écosystème tech kényan. Le solaire, notamment, a explosé grâce au paiement mobile, qui a permis aux ménages modestes de s’équiper en photovoltaïques grâce aux paiements échelonnés (le « pay-as-you-go »). Toutes les start-up l’utilisent, même les moins « technologiques ».

Sanergy, par exemple, gère un réseau de 2 000 toilettes dans les bidonvilles de Nairobi et produit de l’engrais bio à partir des déchets humains récoltés. « Chaque mois, nous collectons un abonnement auprès de chaque gérant de toilettes. Sans M-Pesa, il faudrait aller voir chacune de ces 2 000 personnes, ce qui signifie des déplacements, de possibles pertes d’argent et un risque accru de fraudes », explique Lindsay Stradley, la cofondatrice. L’Américaine nous reçoit dans les nouveaux bureaux très esprit « Silicon Valley » de Sanergy, un espace industriel reconverti où ses valeurs s’affichent sur les murs blanchis – « travailler en équipe », « poursuivre l’excellence ».

A l’origine, cette étudiante du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et ses associés sont venus à Nairobi pour tester leur idée d’entreprise. Ils sont restés, convaincus d’avoir trouvé le lieu idéal pour la créer. Au-delà du besoin pour leur produit (2 millions de personnes n’ont pas accès à des sanitaires formels et sûrs pour la santé à Nairobi, soit près de la moitié de la population de la ville), la capitale réunit investisseurs, institutions de développement et autres donateurs qui ont fait de la ville de Nairobi leur base pour l’Afrique, attirés par ses opportunités professionnelles mais aussi sa qualité de vie. Twiga Foods – qui comme Sanergy ne communique pas ses résultats financiers – vient par exemple de lever 10 millions de dollars (8,9 millions d’euros) auprès de l’IFC, la filiale consacrée au secteur privé de la Banque mondiale, et de TLcom.

Le gouvernement enfin, joue un rôle certain. Au-delà de son « non-interventionnisme » dans les télécoms, l’Etat est « encourageant » expliquent nos interlocuteurs. D’ailleurs, c’est un ancien entrepreneur et dirigeant de Google Afrique, Joseph Mucheru, qui dirige depuis 2015 le ministère des technologies. « L’Etatdoit encore améliorer sa digitalisation » afin de soutenir l’écosystème, plaide-t-il, évoquant aussi le projet de créer une société, cotée et à capitaux publics et privés, destinée à investir dans les start-up afin « de soutenir les bonnes idées ».

Car tout n’est pas rose dans cette « Silicon Savannah », comme l’appellent les pouvoirs publics. Faire survivre leur modèle et trouver des financements restent des défis pour beaucoup de jeunes entreprises. « Il y a des investisseurs, mais il faut parvenir à en décrocher un pour avoir accès aux autres. C’est un cercle très fermé, et beaucoup d’entrepreneurs kényans sont seuls et n’arrivent pas à y entrer », nuance Ronald Kaleu, directeur général de Yum Deliveries, service de livraison et de solutions d’e-commerce pour les entreprises.

Un État encourageant

« Certes, Nairobi est” the place to be” en Afrique, mais pour autant il n’y a pas de Silicon Savannah aujourd’hui, ajoute le Français Emmanuel Beau, directeur des investissements du fonds Energy Access Ventures. Il manque un réseau qui fasse boule de neige et permette aux entrepreneurs d’aller vite, comme c’est le cas à Palo Alto. De plus, il y a un déficit de talents. D’ailleurs, il faut bien dire qu’il y a énormément d’expatriés parmi les entrepreneurs. » Côté marketing, commerce ou management, beaucoup de cerveaux partent – ou restent après leurs études – à l’étranger. Côté « tech », les écoles de code ne parviennent pas à répondre à la demande grandissante.

Pour faire vivre sa Silicon Savannah, le gouvernement s’est lancé un défi herculéen : construire une ville consacrée aux nouvelles technologies à 50 kilomètres de Nairobi. « Konza City sera une ville ultramoderne », avec des universités, des incubateurs, des logements et « toutes les infrastructurespour démarrer une entreprise, détaille Joseph Mucheru, enflammé. Ce sera une vitrine pour le Kenya, qui doit avoir ses propres ressources, ses propres usines pour devenir une société de savoir ! » Le ministre est sourd aux voix qui disent ce projet perdu d’avance, faute de financements suffisants. « Nous en avons déjà plusieurs et le siège, de dix étages, est presque terminé », dit-il, ajoutant : « C’est une ville, elle ne sera jamais terminée, tout comme Nairobi ne sera jamais terminée. »

PLEIN CADRE

20190313-p16-kenya.txt · 最后更改: 2019/03/12 19:40 由 82.251.53.114