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« Jules, un arrière-grand-père tutélaire, mais très encombrant »

Page de gauche, illustration d’Alphonse de Neuville pour « Vingt Mille Lieues sous les mers » (1869-1870). MUSÉE JULES-VERNE DE NANTES/F. PELLOIS

Propos Recueillis Par Jean-Pierre Naugrette

Entretien

Parrain de la collection du « Monde », Jean Verne, arrière-petit-fils de l’écrivain, raconte les liens qui l’unissaient à son illustre aïeul

Jean Verne, né en 1962, conseiller musique et danse à la DRAC Grand-Est, à Strasbourg, a baigné toute son enfance dans l’univers de son arrière-grand-père, Jules, dont l’œuvre accaparait son père, Jean. Une présence un peu encombrante qui l’a un temps tenu à distance des livres de son célèbre parent.

Comment vivez-vous votre filiation ?

Plus le temps passe, mieux je la vis. Le fait d’avoir cette référence au quotidien en a fait un point de repère de ce qui peut être considéré comme l’accomplissement de soi, un étalon à partir duquel je me suis senti situé. Malgré les presque soixante ans qui séparent ma naissance de la mort de mon arrière-grand-père, il était très présent à la maison tout au long de mon enfance. Mon père avait connu Jules Verne durant treize ans. Il était son petit-fils le plus proche, qu’il aimait emmener au cirque. Quand je suis né, mon père avait pris sa retraite et se consacrait à l’œuvre et à la vie de son grand-père, qui était alors moins en vogue et toujours considéré, à tort, comme écrivain pour la seule jeunesse.

Comment vous a-t-on parlé de Jules Verne dans votre enfance ?

Les premières thèses universitaires sont parues quand j’étais enfant. La conquête spatiale s’emballait à l’Est comme à l’Ouest, les fonds marins étaient popularisés par Cousteau à travers le monde, la mondialisation devenait un concept. Le très récent Livre de poche publia, en 1967, la première intégrale de l’œuvre d’un écrivain et choisit Jules Verne, le populaire acteur Curd Jürgens incarna Michel Strogoff par deux fois au cinéma avec un grand succès [en 1956 et en 1961], Walt Disney sortit le magnifique Vingt mille lieues sous les mers, de Richard Fleischer (1954). Les planètes pour un retour en force de Jules Verne s’alignaient.

Mon père écrivit une biographie de son grand-père pour Hachette [sous le nom de Jean-Jules Verne, en 1973], fit des conférences et participa à de nombreux événements. La Société Jules Verne-France connut alors un emballement. J’ai donc baigné dès ma naissance dans du « Jules »… Grâce à ce nom, je fus le premier de ma classe de CE1 à Toulon à prendre la Caravelle pour aller à Paris, où il y avait le métro, inconnu de mes copains ! J’ai donné à 8 ans ma première interview télévisée sur FR 3 au Salon du livre de Nice, n’ayant alors lu aucun roman de Jules Verne et ne m’intéressant qu’aux trains électriques et déjà à la musique !

Quel est le premier roman de lui que vous ayez lu ?

Il a fallu la mort de mon père en 1980 pour que je fusse naturellement requis pour lui succéder dans le rôle de représentant. Mais c’est surtout la découverte fortuite de Paris au XXe siècle, lors du déménagement de ma maison natale à Toulon, qui changea profondément mon rapport à Jules Verne. Ce roman – écrit en 1860 et dont j’ignorais l’existence – avait été refusé par [son éditeur] Hetzel et était considéré comme perdu depuis la Grande Guerre. Chose troublante, il se déroule l’année de ma naissance, et j’appris que mon père l’avait inlassablement cherché, alors qu’il l’avait à ses côtés depuis toujours sans le savoir. Or, c’est moi qui l’ai trouvé, réussissant à le faire enfin publier dans le monde entier [en 1994].

Ce caprice du destin m’a relié fortement à cet arrière-grand-père tutélaire. C’est après que j’ai lu toute son œuvre, ou presque. Avant, j’avais lu quelques-uns de ses romans par devoir, puis par plaisir, mais la lecture n’était pas mon occupation majeure, contrairement à mon père.

Mon père avait une grande affection pour Jules Verne. Il gardait l’image d’un vieux monsieur paisible, à l’œil vif et à l’appétit gargantuesque. Il s’occupait de lui avec tendresse et lui vouait une admiration sans borne. Comme Jules remplissait une bonne partie du temps familial, je le ressentais comme très important, mais très encombrant. Du coup, j’avais mis un veto à la lecture de ses romans dont les volumes neufs occupaient des rayonnages entiers. Je donnais des exemplaires à mes camarades de classe et je faisais valoir le moins possible cette ascendance. Je cherchais à passer inaperçu. Je n’en étais pas « fier », mais je ressentais l’admiration des autres sans trop savoir pourquoi – tant d’admiration pour un mort du siècle dernier ! Mais je respectais ce sentiment. J’essayais surtout d’esquiver le sujet, car ma connaissance de son œuvre était limitée. Je jouais avec les manuscrits dont les boîtes servaient de tunnel à mes petites voitures dans le bureau où mon père dictait la biographie et ses conférences à haute voix. De ce fait je savais beaucoup de choses à force d’y baigner en permanence, mais essentiellement par imprégnation.

Peut-on qualifier Jules Verne d’« écrivain voyageur » ?

L’homme aurait pu faire un parfait personnage balzacien. On veut absolument en faire un voyageur en magnifiant les déplacements qu’il ne fit qu’une seule fois, aux Etats-Unis puis autour de la France, des voyages d’agrément incomparables à ceux de ses romans. Il voyageait par l’imagination qui se déclenchait à la lecture d’une très importante documentation et des récits d’explorateurs.

On veut lui faire porter des engagements politiques qu’il n’a pas eus dans la vie réelle, mais uniquement dans son œuvre. Jules Verne était un cerveau à l’imagination débordante, un travailleur acharné et routinier, un homme dont on pourrait se dire qu’il a mis dans ses héros quasiment tout ce qu’il ne sut ou put dire ou faire. D’où vient ce flot impressionnant ? C’est pour moi inexplicable. D’où vient le flot créatif de Mozart ?

Comme beaucoup, il a eu des difficultés familiales et quelques déceptions, mais en somme, une vie assez banale pour son temps. Il ne recherchait nullement la surexposition médiatique, les mondanités, mais cultivait les relations sincères et durables par une vie très organisée, dans une ville calme de province [Amiens].

Quels sont vos romans favoris ?

J’en ai beaucoup mais, hormis le célèbre Voyage au centre de la Terre qui représente l’essence même de la quête existentielle de l’homme. J’aime principalement les moins connus : Mistress Branican, où le héros est une femme magnifique ; Edom, quoiqu’écrit essentiellement par son fils Michel, qui est une extraordinaire nouvelle sur la fin de notre civilisation et sa renaissance ; Les Mirifiques Aventures de Maître Antifer, très drolatiques ; L’Etonnante Aventure de la mission Barsac, un James Bond avant l’heure ; La Maison à vapeur, pour la sérénité et le temps suspendu ; La Jangada, pour son suspense ; Le Volcan d’or, pour son âpreté ; Sans Dessus-Dessous, troisième volet de sa trilogie lunaire [après De la Terre à la Lune et Autour de la Lune], pour son humour grinçant ; Le Testament d’un excentrique, pour sa bonne humeur et son cynisme.

Quels traits de l’œuvre de Jules Verne en font un pilier de notre patrimoine ?

Le fait qu’il ne traite pas de l’homme ou de la société en regardant vers l’intérieur, mais que, au contraire, il les traite avec un regard uniquement tourné vers l’extérieur, extérieur géographique ou temporel. Je crois que sa force vient de l’universalisme de son œuvre, son sens de l’Homme mondial à l’inverse des idées racialisantes, son prisme d’une planète Terre comme un seul territoire, dont l’exploration est un enchantement intarissable. Ajoutons-y un style et une construction littéraire dynamiques, assez intemporels, une idée du bien et du mal qui transcende les religions, et enfin l’espoir que l’avenir de l’humanité peut être meilleur si on le veut.

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