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L’itinéraire radical du terroriste de Christchurch

Isabelle Dellerba

Son séjour en Europe, en 2017, a poussé le tueur à « faire quelque chose » contre les musulmans

SYDNEY - correspondance

Le visage de Brenton Tarrant, l’auteur des massacres commis le vendredi 15 mars dans deux mosquées du centre de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, apparaît brièvement à l’écran tandis qu’en fond sonore retentit Serbia strong, une musique militaire issue d’une vidéo de propagande antimusulmane. Les cheveux châtains coupés ras, en tenue de camouflage sombre et les mains gantées de mitaines militaires, l’homme de 28 ans vient d’allumer une caméra fixée à son casque pour filmer l’attaque qu’il s’apprête à commettre. « Que la fête commence », dit-il.

Dix-sept minutes plus tard, 41 corps jonchent le sol de la mosquée Al-Noor. Au total, cette fusillade et la seconde, perpétrée dans une autre mosquée, dans la banlieue de la ville, ont fait 49 morts et 90 blessés. C’est la pire tuerie de masse en Nouvelle-Zélande depuis 1943. Parmi les quatre personnes arrêtées l’après-midi des faits, une femme a été relâchée, deux hommes ont été placés en garde à vue et Brenton Tarrant a été inculpé de meurtre, le soir même. Il a comparu samedi matin devant le tribunal du district de Christchurch. L’Australien de 28 ans, qui n’a pas demandé de libération sous caution, sera convoqué pour une prochaine audience devant la justice le 5 avril.

« Un monstre de volonté »

Il avait mûri son attaque pendant deux ans. Le détachement et la détermination froide dont il a fait preuve pendant toute la durée de la tuerie, qu’il a diffusée en direct sur Facebook Live, ont glacé d’effroi les survivants.

Il est 13 h 40 quand l’assaillant sort de son véhicule armé d’un fusil semi-automatique de type AR-15, et pénètre dans la première mosquée située dans le centre-ville de Christchurch. Comme dans le jeu vidéo de combat en ligne Fortnite, sur lequel il dit s’être entraîné à « être un tueur » dans un « manifeste » publié en ligne quelques heures plus tôt, il tire sur tout ce qui bouge, sans épargner les enfants. A plusieurs reprises, il recharge son arme avant d’aller en chercher une autre dans sa voiture. De retour dans la mosquée, il achève les blessés qui agonisent au sol, puis s’enfuit.

Alors que le monde découvre peu à peu les faits, les habitants de Grafton, une ville australienne à quelque 600 kilomètres au nord de Sydney, apprennent sidérés que le tueur a longtemps été leur voisin. Dans cette petite ville côtière où réside une partie de sa famille, personne n’aurait imaginé Brenton Tarrant, fils d’une professeure d’anglais et d’un triathlète amateur aux revenus modestes, capable d’un tel carnage.

Décrit comme timide, discret et sympathique, celui qui fut instructeur de fitness était notamment connu pour son engagement auprès des jeunes du quartier, à qui il donnait des cours gratuits. Néanmoins, une face plus sombre de sa personnalité apparaissait déjà sur la Toile. « Je suis un monstre de volonté, j’ai seulement besoin d’un objectif ou d’un objet à atteindre », écrivait-il sur les réseaux sociaux dès 2011. Dans son manifeste, il a aussi raconté les errements idéologiques de sa jeunesse, du communisme à l’écofascisme en passant par l’anarchisme et le libertarianisme.

La mort de son père, atteint d’un cancer, en 2010, a semble-t-il fait basculer la vie du sportif. Il a quitté Grafton et voyagé en Nouvelle-Zélande, en Asie du Sud-Est, en Corée du Nord et au Pakistan. Mais c’est son séjour en Europe, en 2017, qui donnera un tournant radical à sa trajectoire. Au cours de ce voyage, trois choses le marquent profondément.

D’abord la mort d’une fillette en Suède, en avril 2017, dans un attentat au camion-bélier. Bouleversé, il écrit dans son manifeste : « Je ne pouvais plus tourner le dos à la violence. Quelque chose, cette fois, était différent. » En France, il assiste à la défaite au second tour de la présidentielle de Marine Le Pen, ce qui lui ôte toute croyance « en une solution démocratique ».

Enfin, toujours dans l’Hexagone, il a l’impression que le pays est submergé par les « envahisseurs » : il utilise ce terme pour désigner des immigrés qui menacent, craint-il, de remplacer les peuples européens, selon une théorie popularisée par l’essayiste d’extrême droite français Renaud Camus.

Brenton Tarrant, qui se qualifie désormais de « raciste », d’« ethnonationaliste » et de « fasciste », repart vers les antipodes persuadé qu’il faut « faire quelque chose ». Il préparera ses attaques pendant deux ans en Nouvelle-Zélande.

Dans ce pays comme en Australie, où le terroriste présumé fait l’objet d’une enquête, il n’était pas connu des services de renseignement. « Il présente des spécificités par rapport aux individus appartenant à l’extrême droite locale, explique le politologue Joshua Roose. Son discours est beaucoup plus ancré dans le contexte européen. Néanmoins, ils ont en commun de concentrer leur attention sur l’immigration musulmane. »

Dans son manifeste, le terroriste écrit ne pas avoir été influencé par ses compatriotes. « Je n’avais jamais entendu parler de lui », dit Blair Cottrell, l’une des principales figures de l’extrême droite locale. « Ces attaques sont monstrueuses et elles nous portent préjudice. Les médias essaient de nous faire porter le chapeau », dénonce également celui que les journalistes locaux qualifient de néonazi.

«Notre législation va changer »

Depuis un peu plus d’un an, les experts affirment que les groupuscules d’extrême droite gagnent en visibilité sur l’île-continent, même s’ils restent extrêmement marginaux. « Les services de renseignement avaient déjà entrepris de les surveiller tout en consacrant l’essentiel de leurs moyens à la mouvance islamiste radicale. Désormais, ils vont sans doute leur prêter beaucoup plus d’attention », estime Joshua Roose.

En Nouvelle-Zélande, c’est la législation sur les armes à feu qui pose question. L’auteur présumé des fusillades disposait d’un permis de port d’armes et a utilisé deux fusils semi-automatiques durant l’attaque. « Ce que je peux vous dire, c’est que notre législation sur les armes va changer », a déclaré samedi la première ministre Jacinda Ardern, ajoutant que les fusils semi-automatiques pourraient être interdits.

Brenton Tarrant a quant à lui d’ores et déjà annoncé qu’il plaiderait non coupable de ces fusillades, qu’il avait présentées comme des actes de résistance face à une « force occupante ».

20190318-p4-itinary.txt · Last modified: 2019/03/19 09:44 (external edit)