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La stratégie de maintien de l’ordre en accusation

Nicolas Chapuis

Malgré les alertes, les dégradations ont été importantes samedi

La scène a des tristes airs de déjà-vu. L’avenue des Champs-Elysées s’est à nouveau éveillée, dimanche 17 mars, marquée par les stigmates d’un samedi de violences urbaines. Les nombreuses dégradations sur les magasins de la célèbre artère, ainsi que les traces de départ de feu, témoignent de la rugosité des affrontements, tout au long de l’acte XVIII du mouvement des « gilets jaunes », entre d’un côté une foule de manifestants venus en découdre et de l’autre des forces de l’ordre dont l’organisation stratégique fait aujourd’hui débat.

  • depart de feu: amorce d’un feu, d’incendie.
  • la rugosité: the roughness
  • en découdre: se battre, contester

Le secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, a admis des « dysfonctionnements » et « un échec » sur RTL, lundi 18 mars. « Dans la direction de la manœuvre, on a été moins offensifs que d’habitude, moins réactifs, a-t-il assuré, avant d’ajouter : C’est toute la chaîne de commandement qui va être examinée. » Des propos qui font écho à ceux d’Edouard Philippe, dimanche soir, et qui visent directement la Préfecture de police de Paris, qui avait la charge des opérations, samedi. Alors que des mesures concernant le dispositif de maintien de l’ordre devaient être annoncées par l’exécutif dans la journée de lundi, c’est la position même du préfet de police, Michel Delpuech, qui se retrouve fragilisée. Tout au long du week-end, les premières critiques, issues des rangs mêmes de la police, s’étaient fait entendre. « L’opérationnalité du maintien de l’ordre a été un échec », estime Yves Lefebvre, le patron du syndicat Unité SGP-Police-FO, première organisation au ministère de l’intérieur.

« Ils ont fait le choix de la résilience, pour éviter les blessés, au détriment de l’intervention : ça donne une situation catastrophique sur le plan matériel, abonde Philippe Capon, secrétaire général de l’UNSA-Police, le troisième syndicat de gardiens de la paix. Est-ce qu’on a eu des blessés graves ? Non. Mais est-ce pour autant un maintien de l’ordre réussi ? La réponse est non. » Quarante-deux personnes ont été blessées parmi les manifestants, dix-sept au sein des forces de l’ordre, ainsi qu’un sapeur-pompier.

Les troupes chargées de sécuriser la zone ont-elles été trop passives face aux nombreux pillages de magasin et aux actes de vandalisme perpétrés dans le quartier des Champs-Elysées ? « Le dispositif était adapté et conséquent, avec une stratégie habituelle de réactivité, afin de procéder à des interpellations », assure une source policière au sein de la Préfecture de police de Paris. Au total, 250 personnes ont été placées en garde à vue, dont vingt et un mineurs.

Rassemblements divers

Ces derniers jours, plusieurs alertes avaient été émises par les services de renseignement territoriaux, tant sur la forte affluence attendue que sur le niveau de violence potentiel. Quarante et une unités de forces mobiles (CRS, gendarmes mobiles et compagnies d’intervention) avaient été mobilisées, ainsi que 51 détachements d’action rapide (DAR), ces unités chargées de se mouvoir prestement afin d’interpeller les casseurs.

  • prestement: promptly

Aucune déclaration n’avait été déposée pour la manifestation sur les Champs-Elysées, compliquant le travail des autorités. Par ailleurs, la Préfecture de police devait gérer la marche sur le climat, place de l’Opéra, avec plus de 36 000 personnes selon les autorités, et des rassemblements divers, dont un contre les violences policières et un autre organisé par les forains au départ de la porte de Vincennes.

Mais la grande majorité des troupes étaient engagées sur les Champs-Elysées, face à des manifestants relevant davantage des black blocs que des « gilets jaunes » traditionnels. Selon le ministère de l’intérieur, ils étaient au nombre de 1 500 venus se joindre à une foule au profil composite. « Ils sont très organisés, ils savent se mouvoir, ils ont des codes de progression tactique, explique une source policière, spécialisée dans le maintien de l’ordre. Une fois leur méfait commis, ils s’évanouissent dans la nature, tout ça n’est pas improvisé. Il y a d’ailleurs une part très symbolique dans leurs destructions, qui sont connotées. Ils s’en prennent beaucoup aux symboles des valeurs bourgeoises. » Plusieurs banques et magasins de luxe en ont fait les frais.

  • faire les frais de…: pay the price for something

Au-delà du choix de réduire au minimum les affrontements directs avec les manifestants, c’est l’ensemble de la stratégie qui est à nouveau interrogée. Un dispositif avait été mis en place autour de l’Elysée, de la place Beauvau, du rond-point des Champs-Elysées et des principales ambassades du quartier, avec douze compagnies de CRS mobilisées. Quelques manifestants ont d’ailleurs tenté de pénétrer dans le périmètre avant de renoncer devant les moyens déployés. « Le jour où on lâche du lest là-dessus, ils s’engouffreront dans la brèche, leur objectif depuis le début, c’est d’aller à l’Elysée », explique une source policière à la Préfecture de police, pour justifier le maintien d’un fort contingent sur cette zone.

  • lâcher du lest
  • s’engouffrer dans la brèche: take advantage of a loophole

Seuls les escadrons de gendarmes mobiles et les troupes de la Préfecture étaient engagés directement face aux manifestants. « En mobilisant les CRS uniquement sur la partie statique, on s’est privés d’une force de frappe, estime Philippe Capon, lui-même ancien CRS. La Préfecture s’estime la seule sachante, mais hier sa stratégie a échoué. »

  • escadron: 连队

Le choix de la répartition des unités fait débat. « On a eu affaire à des groupes hypermobiles, on a été d’entrée de jeu dans une situation de guérilla, d’émeute urbaine, pas de maintien de l’ordre, assure Yves Lefebvre. On aurait été beaucoup plus opérationnels avec les CRS. Les gendarmes mobiles sont plus difficiles à manœuvrer. »

Plusieurs voix s’élèvent également au sein de la police nationale pour que les directions des gendarmes mobiles et des CRS, qui fournissent le gros des troupes, soient associées à la conception du dispositif en amont, qui est dessiné par la Direction de l’ordre public et de la circulation (DOPC), accusée de travailler seule.

C’est cette entité de la Préfecture de police qui se retrouve aujourd’hui au cœur de la polémique. Les dysfonctionnements du maintien de l’ordre aboutissent souvent à des remplacements à sa tête. Une hypothèse à écarter cette fois-ci : le directeur, Alain Gibelin, en arrêt maladie depuis plusieurs mois, vient à peine d’être remplacé, vendredi dernier, par Jérôme Foucaud. Le nouveau patron de l’ordre public parisien n’avait pas encore pris ses fonctions samedi.

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