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INTERNATIONAL|CHRONIQUE

Guerre froide, deuxième version ?

Par Alain Frachon

C’était mieux avant », bien sûr. Les questions stratégiques n’échappent pas à l’épidémie de nostalgie qui, dans l’Occident fatigué, gagne ce début de XXIe siècle. On en vient à regretter la guerre froide. Elle organisait le monde en un ordre bipolaire, entre l’URSS et les Etats-Unis, qui, à l’ombre des missiles nucléaires de l’une et des autres, assurait tout de même ce qui paraît manquer à notre époque : la stabilité.

Les historiens diront que le demi-siècle d’affrontement américano-soviétique, de la fin de la seconde guerre mondiale à la chute du mur de Berlin, n’eut rien d’une partie de campagne. Peu importe. On l’oppose au chaos multipolaire d’aujourd’hui qui, sur fond de course aux armements, voit les puissants du moment – Chine, Inde, Etats-Unis, Russie, Europe – défendre leurs intérêts en ordre dispersé.

Mais ceux qui rêvent d’un retour à un échiquier mondial simplifié vont peut-être avoir gain de cause. Les temps changeraient. Le monde serait en passe de revenir à une forme de bipolarité. Le jeu des puissances s’organiserait à nouveau autour de deux camps opposés. Les nostalgiques de la guerre froide d’hier se réjouissent. Bientôt, l’Occident (et ses amis) fera face à un bloc sino-russe (et ses alliés), dans une compétition globale qui rappellerait l’époque bénie du face-à-face entre les Etats-Unis et l’URSS !

« Concurrent stratégique ».

« D’une guerre froide à l’autre » ? Le sujet était celui du colloque réuni le 15 mars, en Belgique, par le Bastogne War Museum – qui, avec le studio de création culturelle Tempora, organise des rencontres internationales en cette ville théâtre de la bataille des Ardennes, l’une des plus sanglantes de la fin de la seconde guerre mondiale.

Trente ans après la chute du mur de Berlin, deux mouvements stratégiques s’esquissent. D’un côté, Russes et Occidentaux entretiennent des rapports presque aussi détestables qu’à l’époque soviétique. De l’autre, Chinois et Russes partagent, le plus souvent, la même posture stratégique : ils se retrouvent dans le refus de se soumettre à l’ordre international imaginé par les Etats-Unis en 1945. Ils forment un front, chaque jour davantage.

Les deux camps – l’Ouest, d’un côté, et le couple sino-russe, de l’autre – se disent ouvertement en rivalité. La Russie considère l’OTAN, l’Alliance atlantique, comme une menace prioritaire. Et les militaires chinois s’entraînent à la guerre contre un seul ennemi ou presque : l’Amérique. Les Etats-Unis déclarent que la Chine est leur « concurrent stratégique ». L’Union européenne qualifie la Chine de « concurrent systémique ». Traditionnellement, les Chinois se défient de la notion d’alliance stratégique et n’ont rien conclu de tel avec les Russes. Mais, contre les Occidentaux, Pékin et Moscou défendent le principe d’un « étranger proche » faisant partie de leur zone d’influence exclusive. Pour les Russes, c’est l’Ukraine et la Géorgie. Pour les Chinois, l’ensemble de la mer de Chine du sud.

En toile de fond, la Maison Blanche et le Kremlin s’accusent mutuellement d’être responsables du gel progressif de leurs accords sur le contrôle des armements nucléaires. Les Etats-Unis menacent de se retirer du pacte conclu avec Moscou en 1987 sur les engins de portée intermédiaire. Retour à la course au nucléaire ? En 2021, rappelle le politiste François Heisbourg, le traité sur l’équilibre des armes de portée stratégique – START – vient à échéance. Sera-t-il renouvelé ?

Contre les Occidentaux, Vladimir Poutine et Xi Jinping mènent une bataille idéologique majeure. Ce n’est plus le modèle capitaliste contre le communiste, Chinois et Russes se battent pour légitimer le mode de gouvernement autocratique. La démocratie libérale ne serait plus l’indépassable horizon politique que les Occidentaux ont imaginé au début des années 1990. Moscou et Pékin contestent l’universalité de la version occidentale des droits de l’homme : en la matière, disent-ils, tout est culturel, donc relatif…

« Jamais, depuis le milieu des années 1950, Chinois et Russes n’ont eu des positions aussi alignées », disent les services de renseignement américains. Alors, faut-il répondre positivement à la question posée à Bastogne ? On serait revenu à une forme de guerre froide entre l’Occident et le bloc sino-russe ? Non, parce que la globalisation économique a tissé entre les uns et les autres un écheveau de relations économiques sans précédent. S’il ne garantit pas la paix dans l’absolu, il empêche le retour à un niveau de conflictualité qui fut celui de la guerre froide. Non encore, parce que l’Ouest est désuni. Les Etats-Unis – et pas seulement Donald Trump – s’interrogent sur la pertinence des alliances nouées durant le conflit soviéto-américain. Ce qui place les pays d’Europe dans une situation difficile et isolée : entre une Chine conquérante, une Russie animée d’un nationalisme pugnace et des Etats-Unis imprévisibles.

Concluant le colloque de Bastogne, Etienne Davignon – 86 ans, ancien ministre belge, ancien vice-président de la Commission, la grande classe – exhortait les Européens à l’action – « les Russes ne feront pas le premier pas » – en matière de défense. La passivité européenne est insupportable, observe l’ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine. Le retrait américain sur les missiles de portée intermédiaire, dit l’ancien ministre, sera suivi d’un raidissement des Russes. Devant ce possible retour de la course au nucléaire, Berlin, Londres et Paris, « sans écarter Washington », doivent prendre l’initiative et tous les trois proposer à Moscou un dialogue sur la sécurité en Europe – « enfin parler aux Russes, les associer à quelque chose ».

Réponse non garantie du Kremlin, car ce qui rappelle bien la guerre froide du siècle passé, c’est le climat de défiance qui s’installe entre les grandes puissances de l’heure.

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