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Quand Apple communique sur ses arrière-cuisines

Alexandre Piquard

La marque à la pomme se veut un fabricant responsable, attentif à ce que font ses fournisseurs et ses sous-traitants. Les ONG spécialisées pointent des lacunes, mais aussi des avancées

Nous plaçons la barre de plus en plus haut pour nous-mêmes et nos fournisseurs, parce que nous nous engageons envers les personnes qui rendent nos produits possibles, mais aussi en faveur de la planète, que nous partageons tous. » C’est ainsi que Jeff Williams, le chief operating officer [directeur des opérations] d’Apple, résume l’esprit de l’entreprise, dans le communiqué de publication de son rapport annuel sur la responsabilité des fournisseurs, paru le 6 mars. Dans le domaine hautement délicat de la gestion des sous-traitants, Apple se veut à l’avant-garde.

Mais pourquoi communiquer sur ses arrière-cuisines, au risque de rappeler que, derrière ses bijoux numériques au design épuré se trouvent des usines chinoises où les conditions de travail sont difficiles, des minerais rares issus de zones de guerre et des tonnes de dioxyde de carbone (CO2) rejetées dans l’atmosphère ? Face à ce dilemme bien connu des multinationales, Apple pense avoir plus à perdre en ne faisant pas preuve d’initiative. Il est vrai qu’en 2018 l’entreprise a vendu 217 millions d’iPhone et 43 millions d’iPad, produits grâce à des fournisseurs issus de trente pays et aux usines chinoises de Foxconn, Pegatron ou Jabil.

La revendication d’une « politique des fournisseurs » est un marqueur du mandat de l’actuel PDG, Tim Cook, nommé en août 2011, peu avant la mort du fondateur tutélaire, Steve Jobs. Le discret ingénieur aime raconter qu’il a travaillé dans une papeterie de son Alabama natal ou une usine d’aluminium de Virginie. Un discours de terrain qui répond aussi à plusieurs scandales ayant éclaboussé le secteur électronique et Apple en 2010-2011 : une vague d’une dizaine de suicides avait touché une usine chinoise de Foxconn et des ONG locales avaient dénoncé une pollution causée par des sous-traitants…

Instruit par l’expérience, Apple se présente aujourd’hui comme un acteur responsable de sa chaîne de production. Qu’en est-il réellement ? Le tableau est moins rose – ou vert – que celui dépeint par la firme à la pomme, notamment dans le domaine du droit du travail en Chine, selon les ONG. Toutefois, elles reconnaissent aussi qu’Apple est en avance par rapport à d’autres entreprises dans la gestion des minéraux issus de zones de guerre ou la réduction de l’impact énergétique, même si beaucoup reste à faire.

Dans son rapport, Apple vante ses avancées. L’an dernier, il a mené 770 audits sur ses fournisseurs : 76 % sont notés « hautement performants » (plus de 90 points sur 100), contre 59 % en 2017 et 26 % en 2014. Seulement 1 % est classé dans la catégorie « basse » (moins de 59 points). Sur le droit du travail et des droits de l’homme, la note moyenne est de 89 points, soit trois de mieux que l’an passé.

« Enquêtes incognito »

Pour 2018, Apple chiffre le nombre de « violations » graves de son « code de conduite » à 27 cas : 24 correspondent à des « falsifications des horaires de travail ». Une concerne du travail de mineur : un adolescent de 15 ans qui avait « utilisé un faux document d’identité ». Enfin, deux cas relèvent du travail en « servitude pour dettes » : des agences de recrutement imposent à des travailleurs de payer pour avoir accès à un emploi. Mais la société assure que 616 000 dollars (540 000 euros) ont été remboursés à 287 employés en 2018. Le chiffre est en recul, ce que la firme juge encourageant.

Ce panorama positif ne convainc toutefois pas les ONG spécialistes du travail en Chine : « Apple met toujours l’accent sur ses progrès, mais nous avons souligné des problèmes dont l’entreprise ne parle pas », explique ainsi Michael Ma Ho-yin, de Students and Scholars Against Corporate Misbehavior (« étudiants et universitaires contre les agissements répréhensibles en entreprise », Sacom). Cette ONG née à Hongkong en 2005 a publié, fin 2017, des enquêtes menées incognito dénonçant le travail de stagiaires étudiants effectué dans des conditions illégales chez deux sous-traitants d’Apple.

Appelés pour répondre à un pic de production, ces jeunes pouvaient difficilement dire non s’ils voulaient valider leur diplôme, raconte Michael Ma Ho-yin. « Depuis, Apple a réagi, sur le papier : son rapport 2018 mentionne une règle limitant la part de stagiaires étudiants à 10 % des employés. Cependant, dans son rapport 2019, il ne dit pas si ce chiffre a été atteint. A l’été 2018, notre nouvelle enquête a montré que les problèmes persistaient sur l’un des deux sites. » Dans ce dernier cas, les étudiants se sont déclarés « volontaires », mais ils ont effectué des heures supplémentaires illégales, répond Apple, qui dit avoir pris des mesures. L’entreprise affirme que la règle des 10 % a été intégrée aux audits. Néanmoins, elle ne précise pas le nombre actuel d’étudiants stagiaires.

« Nous ne nions pas qu’Apple a fait des efforts pour améliorer les conditions de travail, par exemple en imposant le calcul de la protection sociale sur le salaire réel. Mais l’entreprise peut faire plus, estime Elaine Lu, de China Labor Watch, une autre ONG spécialisée. Nos enquêtes incognito portent sur un nombre restreint de sites, mais révèlent des problèmes. Apple devrait aussi pouvoir les voir. » Selon Sacom, les usines sont prévenues à l’avance des audits, ce qui leur laisse le temps de se préparer. Apple rétorque qu’il procède à des visites surprises, ainsi qu’à des entretiens avec des salariés (44 000 en 2018).

La firme de Cupertino (Californie) affiche son volontarisme dans un autre domaine à risque : les minéraux issus de régions en guerre, notamment la République démocratique du Congo (RDC). En 2010, elle a été la première entreprise à cartographier ses fondeurs et raffineurs d’étain, tantale, tungstène et or (désignés en anglais par l’abréviation 3TG) puis, en 2016, ceux de cobalt, utilisé pour les batteries.

Depuis trois ans, des audits sont menés sur 100 % de ces 279 sous-traitants, fréquemment chinois – les mines, elles, sont souvent congolaises et parfois artisanales, ce qui pose des problèmes de sécurité, de corruption et de travail des enfants. « Apple est un leader sur ces sujets, salue Sasha Lezhnev, de The Enough Project, une ONG de lutte pour la paix en Afrique, qui a classé le fabricant en tête de son rapport sur les 3TG, fin 2017. Le fait qu’ils aillent jusqu’à retirer certains fondeurs et raffineurs de leur liste de fournisseurs – cinq en 2018 – envoie un signal à tout le secteur. »

« Effet d’entraînement »

Dans son rapport sur le cobalt, fin 2017, Amnesty a également placé Apple en tête des 29 multinationales étudiées : avec 24 points, il devance de peu Samsung (22), mais se place loin devant Lenovo, Microsoft ou Renault (4 points ou moins). Toutefois, aucune entreprise ne respecte parfaitement les normes internationales de devoir de diligence, d’après Amnesty. « Tous les sous-traitants d’Apple font l’objet d’audits, mais leur résultat n’est pas publié et on en sait peu sur les actions correctives », juge la chargée de campagne Lauren Armistead.

De son côté, Apple assure qu’il soutient des ONG locales et l’ITSCI, un programme permettant à des acteurs congolais du secteur minier de signaler des incidents. Sur les quelque 2 500 cas examinés par Apple en 2017 et 2018, le fabricant dit en avoir identifié une quinzaine ayant un lien potentiel avec ses fournisseurs et impliquant des policiers ou des militaires locaux dans des activités illicites. Tous auraient fait l’objet de mesures ou les affaires seraient en cours d’investigation. Le groupe de Tim Cook dit contribuer à « un effet d’entraînement » au niveau de la filière : créé en 2016, son « outil d’évaluation des risques liés aux droits de l’homme ou à l’environnement » chez les fournisseurs a été adopté par 265 entreprises.

De même, la société se place comme chef de file en matière de respect de l’environnement et dans l’énergie, un nouveau défi pour les sous-traitants. Depuis 2018, les chaînes d’assemblage des iPhone, des iPad ou des Mac sont certifiées « zéro rejet de déchets dans l’environnement », note Apple. Par ailleurs, 39 % de l’eau serait recyclée chez 116 de ses fournisseurs.

« Apple est un leader dans le domaine de l’énergie : c’est la première entreprise à avoir défini l’objectif de 100 % de renouvelables pour ses fournisseurs. Or ces derniers sont responsables de près de 80 % de ses émissions de CO2 », relève Gary Cook, de Greenpeace, coauteur du rapport « Pour une électronique verte », paru fin 2017. Apple y était classé deuxième sur 17 fabricants, derrière le néerlandais Fairphone. L’entreprise californienne n’a fixé aucun délai pour la conversion de ses sous-traitants au solaire ou à l’éolien, mais Gary Cook note que son objectif pour 2020 devrait être atteint : 4 gigawatts, soit un tiers de l’électricité utilisée pour fabriquer ses produits.

La firme est aussi la première entreprise à avoir déclaré, en 2017, vouloir atteindre une production « en circuit fermé », avec des matériaux recyclés ou renouvelables. « C’est très louable, mais il y a peu de détails sur l’état d’avancement », regrette Gary Cook. Atteindre ce « but ambitieux » sera difficile, reconnaît Apple. Cependant, sa consommation d’aluminium, très polluant, a déjà baissé de 23 % depuis 2015.

Face à l’immense défi du recyclage, le fabricant vante son robot Daisy, capable de désassembler 200 iPhone par heure. Reste à savoir quelle part de la production est réutilisée ou récupérée grâce à son programme de collecte des appareils usagés. « Apple a encore des efforts à faire pour rendre ses produits plus facilement réparables et pour gérer l’enjeu croissant de leur fin de vie », conclut Gary Cook. Sur ce point, Apple tombera sûrement d’accord avec Greenpeace et tout un chacun : l’impact du numérique sur l’environnement et sur la société va devenir de plus en plus important.

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