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En Ukraine, Petro Porochenko face à son bilan

« Beaucoup de candidats, un seul président », clame l’affiche de campagne de Petro Porochenko, à Kiev, le 26 mars. EMILIO MORENATTI/AP Benoît Vitkine

Candidat à sa réélection, le président sortant n’est pas certain de passer le premier tour, dimanche 31 mars

KIEV - envoyé spécial

Cela ressemble à une dernière tentative, un rien désespérée, de retourner un électorat qui lui a massivement tourné le dos. « Réfléchis », somment les toutes dernières affiches électorales du président sortant, Petro Porochenko, candidat à sa réélection, dimanche 31 mars. Rien d’autre, ni signature ni portrait du président, seulement cet appel à la raison face au saut dans l’inconnu que représenterait l’élimination du sortant au soir du premier tour.

Des milliers d’internautes lui ont emboîté le pas, dont des personnalités qui jusque-là ne s’étaient pas montrées avares de critiques envers l’action du président : « Ne vote pas pour le fun », proclament-elles, inquiètes aussi face aux deux candidats les mieux placés pour accéder au second tour : le comédien Volodymyr Zelenski, à qui les sondages prédisent la première place, qui a réussi le tour de force de mener campagne « sans prononcer une seule parole politique », selon le mot d’un diplomate occidental ; et la revenante Ioulia Timochenko, ex-première ministre (2005 et 2007-2010), qui se présente en réformatrice modèle après avoir été longtemps l’emblème du système oligarchique et corrompu ukrainien.

Cela suffira-t-il ? Les derniers sondages placent Petro Porochenko en troisième position (16,4 %), à un cheveu de Mme Timochenko (16,6 %), et loin de M. Zelenski (27,7 %). Dans la dernière ligne droite, le candidat a été éclaboussé par un scandale de détournement de fonds destinés à l’armée, dans lequel plusieurs de ses proches apparaissent.

Alors, l’heure est à la dramatisation. « Ce qui est en jeu, c’est l’irréversibilité des réformes et l’orientation géopolitique du pays », assure Konstantin Eliseev, vice-chef de l’administration présidentielle, pendant que d’autres conseillers se montrent encore plus catégoriques : « C’est Porochenko ou Poutine. » En réalité, et c’est une première en Ukraine, le scrutin ne met pas aux prises pro-européens et prorusses – le candidat représentant cet électorat, Iouri Boïko, est relégué à la quatrième place –, mais ce qu’il faut comprendre, c’est que face à un Zelenski inexpérimenté et une Timochenko réputée trop souple face au Kremlin, seul le président peut tenir le cap « euro-atlantique ».

Le « roi du chocolat »

Aucun costume ne lui sied mieux que celui de commandant en chef des armées. Au lendemain de son arrivée au pouvoir triomphale, en mai 2014, dans la foulée de la révolution pro-européenne de Maïdan, l’est de l’Ukraine avait basculé dans la guerre menée par les séparatistes du Donbass et leur parrain russe. Porochenko aura su éviter l’écroulement du pays, rebâtissant l’armée et négociant avec la Russie le compromis des accords de Minsk, en février 2015. Ceux-ci n’ont certes pas suffi à arrêter le conflit (7 000 personnes sont mortes depuis leur signature, contre 6 000 auparavant), mais la ligne dure incarnée par le président reste populaire.

Le « roi du chocolat » (la confiserie constitue le cœur de son empire commercial) se sera aussi transformé, au fil de son mandat, en tenant d’un agenda nationaliste censé asseoir la souveraineté de la jeune Ukraine, indépendante depuis 1991. Il y eut d’abord les lois de décommunisation et les lois mémorielles, puis une série de législations sur l’éducation promouvant l’usage de l’ukrainien, qui ont heurté la plupart des voisins du pays. Mais aussi, fin 2018, l’obtention du Tomos, la reconnaissance par le patriarcat de Constantinople de l’autonomie de l’Eglise orthodoxe ukrainienne. « Armée. Foi. Langue », proclamaient alors les affiches du président pas encore candidat. « Porochenko a été un bon président de crise », résume le politiste Volodymyr Fesenko, qui rappelle aussi le rôle joué par le chef de l’Etat dans le sauvetage financier du pays et le nettoyage du secteur bancaire. « De tout cela, on ne lui fait pas crédit, se désole le député Volodymyr Ariev, mais on le juge responsable de chaque juge de quartier corrompu. »

C’est là où le bât blesse, dans ces réformes qui étaient au cœur des revendications de Maïdan : celles d’un système corrompu et tentaculaire qui a mis le pays en coupe réglée. Personne n’imaginait l’Ukraine se transformer en une paisible Suisse en quelques mois, et plus a été fait en cinq ans que durant les vingt-cinq précédents, mais Porochenko a sans cesse paru, durant son mandat, avancer à reculons dans la lutte contre la corruption. « Les seules avancées importantes ont été effectuées grâce aux pressions conjuguées des Européens et de la société civile », relève Daria Kaleniouk, du Centre d’action contre la corruption.

Chacune de ces avancées, même, comporte sa part sombre. Chaque électeur, en quelque sorte, peut choisir de voir le verre à moitié vide ou à moitié plein : la police a certes été profondément réformée, mais la justice reste largement corrompue, ce qui explique pourquoi aucun gros poisson n’a été condamné ces dernières années ; des organes d’investigation puissants ont été créés, comme le Bureau national anticorruption, mais le Bureau du procureur, lui, reste une organisation très politisée, soumise au président ; les marchés publics ont été soumis à des règles de rare transparence, de même que le secteur de la santé, mais les investisseurs se plaignent de la corruption toujours présente ; les finances publiques ont été assainies, mais au prix d’un appauvrissement de la population…

Le président lui-même, qui promettait de lutter contre les oligarques, a dû s’allier avec certains d’entre eux, et a vu ses propres affaires croître. Alors qu’il avait promis de vendre l’essentiel de ses intérêts commerciaux, les « Panama Papers » ont révélé que Petro Porochenko gardait un œil sur les montages offshore constitués par ses avocats. Plusieurs de ses amis se sont fondus à merveille dans les réseaux politico-financiers opaques où, plus que dans des institutions trop faibles, s’exerce la réalité du pouvoir en Ukraine.

C’est désormais aux Ukrainiens de choisir s’ils préfèrent voir en leur président l’homme d’Etat ou l’homme d’affaire rusé, s’ils lui permettent d’accéder au second tour ou s’ils s’associent à la vague dégagiste sévissant sur le continent.

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