User Tools

Site Tools


20190405-p25-couder

Yves Couder

En 2014. B. EYMANN/ACADÉMIE DES SCIENNCES David Larousserie

Physicien

Quel point commun entre un chou romanesco, des bulles de savon, la feuille d’un arbre ou des gouttes d’eau bondissantes ? Aucun, si ce n’est qu’ils sont passés entre les mains expertes du physicien Yves Couder, qui a su voir derrière leur incontestable esthétique l’expression de phénomènes fondamentaux de mécanique des fluides, de statistiques, de physique quantique ou de biologie. La disparition, à 78 ans, de ce professeur émérite de l’université Paris-Diderot a suscité de nombreux hommages.

« Yves Couder était un enseignant exceptionnel et un chercheur unique en son genre, dont l’originalité de la réflexion provoquait l’admiration », a salué le département de physique de l’Ecole normale supérieure, où le chercheur a travaillé avant de rejoindre les locaux de l’université Paris-Diderot, où il était professeur depuis 1985. « Il fut un artisan infatigable de ses projets ambitieux, un scientifique et un homme exceptionnel, un esprit foisonnant, un guide pour toute une génération d’étudiants, de chercheurs et d’enseignants », a ajouté la direction de son laboratoire, Matière et Systèmes complexes.

« Expérimentateur hors pair »

Physicien touche-à-tout, il avait même travaillé avec les architectes à la conception des nouveaux bâtiments livrés en 2007, dont chaque étage est agencé différemment. « C’est un expérimentateur hors pair, qui toute sa vie a fait des expériences », souligne Emmanuel Fort, professeur à l’Espci ParisTech. « Il a toujours refusé des postes administratifs pour se consacrer à sa recherche et à ses étudiants, souligne Stéphane Douady, professeur à Paris-Diderot. Il était très dynamique et moteur, poussant tout le monde, et restant modeste. »

Le hasard doit beaucoup à ses choix de sujets assez éclectiques. Docteur de l’université d’Orsay en 1967, il est spécialiste de la physique du solide, étudiant les propriétés de matériaux. Cela ne le passionne guère et il s’oriente vers la mécanique des fluides. Il devient alors mondialement reconnu pour ses observations des phénomènes de turbulence en deux dimensions dans des films de savons tendus dans un cadre.

Au début des années 1990, un postdoc revenant du marché avec un chou romanesco à la géométrie fractale l’incite à percer les secrets de ces figures fascinantes. A l’aide d’expériences utilisant des fluides magnétiques, il parvient à déterminer des règles universelles de croissance végétale. S’ensuivront d’autres résultats sur les nervures des feuilles ou la croissance des extrémités des tiges. « Un point commun entre la turbulence et ces travaux est qu’ils font apparaître tous les deux des formes complexes », précise Stéphane Douady, le porteur du fameux chou. Yves Couder, photographe amateur, était également fasciné par le côté visuel de ces phénomènes.

Prix des trois physiciens

Auparavant, dans les années 1980, il avait innové comme enseignant, en proposant en licence un module de physique expérimentale pour apprendre par l’expérience. « Le principe est que les enseignants eux-mêmes n’avaient jamais fait l’expérience et que les projets changeaient chaque année », se souvient ainsi Emmanuel Fort, qui a participé à ces cours inédits.

De ce vivier est sorti de façon non prévue un sujet qui occupera les quinze dernières années de sa vie : des gouttes qui marchent sur l’eau. En faisant vibrer verticalement un bain de liquide dans lequel tombe une goutte, il est possible de prolonger la vie de la goutte, qui se met à rebondir sur le fluide. Et même à avancer, selon le moment où elle retombe. Cet « amusement » s’est révélé très fécond car l’objet ainsi créé couple une onde (à la surface) à une particule, comme en mécanique quantique, la théorie étrange qui décrit les particules de l’infiniment petit. Cette analogie inattendue a fait école avec une dizaine de groupes dans le monde explorant ces phénomènes. Le 14 mars est sorti son dernier article sur le sujet.

Ces « marcheurs » lui ont valu le Prix européen de mécanique des fluides en 2012. Auparavant, en 2006, l’Ecole normale supérieure lui avait décerné le Prix des trois physiciens. En 2013, il a été élu à l’Académie des sciences, où son père, astronome, avait aussi siégé.

20190405-p25-couder.txt · Last modified: 2019/04/09 03:47 (external edit)