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« Elle a résisté aux nazis, elle ne va pas nous lâcher maintenant »

Quai d’Orléans, sur l’île Saint-Louis, près de la cathédrale Notre-Dame, lundi 15 avril. JEAN-CLAUDE COUTAUSSE/ FRENCH POLITICS POUR « LE MONDE »

Dominique Buffier, Marie-Béatrice Baudet, Jean-Baptiste Chastand, Annick Cojean, Pascale Robert-Diard Et Henri Seckel

Parisiens, touristes, étrangers… Des milliers de personnes ont assisté avec effroi à l’embrasement de la cathédrale. Dans les rues de Paris, la foule s’est retrouvée « en communion » face à l’impensable

RÉCIT

Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire ; sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait, qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. (…) Il se fit un silence de terreur. » Les mots de Victor Hugo ont deux siècles, et ils disent ce lundi d’avril, vers 19 heures, où Paris n’est plus qu’un cri : Notre-Dame brûle ! Notre-Dame brûle ! Le ciel encore bleu se fend d’une colonne de fumée jaune, que l’on regarde sans y croire. On ne voit d’abord qu’elle, qui enfle et gonfle, toujours plus jaune, puis blanche, puis jaune à nouveau. Et en son cœur, ce brasillement orange qui dit que oui, Notre-Dame brûle. Et l’on reste là, figé, hébété par cette image médiévale.

  • la rosace centrale: 中央玫瑰花窗
  • des tourbillons d’étincelles: 火舌的旋风
  • hébété: 目瞪口呆

La flèche s’empourpre, la fumée la voile et la dévoile. A chacune de ses réapparitions, elle semble plus fragile. De la fenêtre d’un toit de Paris, on fixe avec un mélange de fascination et d’effroi cette pointe de 93 mètres de haut qui se fait déchiqueter par les flammes. D’autres images reviennent en mémoire. Les tours du World Trade Center, bien sûr, en septembre 2001. Et l’on pressent la suite, on la guette. On croit voir la flèche pencher. On se trompe sans doute. Elle n’est plus qu’une aiguille dont le chas, soudain, se brise. Le feu la mord, toujours plus fort. Elle se rompt.

  • la flèche: 尖塔。 愿意是箭
  • le chas: 针眼

Plus bas, la charpente n’en finit pas de flamber. Une forêt de chênes de plus de cent mètres de longueur, treize de largeur dans la nef, quarante dans le transept. Un hélicoptère de la gendarmerie survole l’incendie. Sur la Seine, les derniers bateaux-mouches sont escortés par la police fluviale. Absurdité de l’instant : alors qu’ils longent l’île de la Cité au pied des flammes, leurs haut-parleurs continuent de diffuser la voix enregistrée qui présente les monuments de Paris. Partout, des sirènes des pompiers. Mais que font-ils ? Notre-Dame brûle !

  • la police fluviale: 河警

A 20 heures, le parvis, fermé au public, est envahi de camions de pompiers. Plusieurs de leurs hommes se plaignent d’avoir eu du mal à parvenir jusque-là, la circulation n’a été bouclée que tardivement aux alentours de la cathédrale. La maire de Paris, Anne Hidalgo, est déjà sur place, bouleversée. Elle était à son bureau de l’Hôtel de ville, juste de l’autre côté de la Seine, quand elle a vu les premières flammes.

  • le parvis: 指巴黎圣母院门口的小广场

nuage de fumée noire

Le curé Olivier de Cagny a accouru depuis l’église voisine de Saint-Louis-en-l’Ile. Il était en train de célébrer la messe quand des paroissiens l’ont prévenu. Il a été ordonné prêtre dans la cathédrale. « C’est horrible », répète-t-il, le regard rivé aux nacelles des pompiers, déployées au bout de longs bras mécaniques qui ne parviennent que jusqu’au premier étage de la cathédrale. Les jets de leurs lances arrosent les murs sans atteindre le second étage et le toit en feu. Un groupe de pompiers parvenu au sommet de l’une des deux tours doit battre en retraite quand la flèche s’abat dans un nuage de fumée noire.

Tout le monde se demande : « Mais pourquoi n’envoie-t-on pas des avions Canadair ? » Donald Trump se pose la question aussi. Il tweete : « Terrible de voir l’incendie de la cathédrale de Notre-Dame à Paris. Peut-être que des Canadair pourraient être utilisés. Il faut agir vite ! » La réponse de la sécurité civile arrive, sur Twitter elle aussi, en français et en anglais : « #NotreDame : Le largage d’eau par avion sur ce type d’édifice est impossible. Il pourrait en effet entraîner l’effondrement de l’intégralité de la structure. » Sur le même réseau, des citoyens américains présentent leurs excuses aux Français pour l’intervention de leur président.

Le président de la République française, Emmanuel Macron, a déjà fait savoir qu’il renonçait à l’allocution qu’il devait prononcer à 20 heures pour annoncer ses décisions en réponse à la crise sociale des derniers mois. Au moment où il en terminait l’enregistrement, les premières flammes s’échappaient de Notre-Dame. Il rejoint le parvis, en compagnie de son épouse, Brigitte Macron, et du premier ministre, Edouard Philippe. Ils échangent quelques mots avec les pompiers et repartent vers la Préfecture de police, juste en face de la cathédrale. De Mayotte, où il est en déplacement, le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, confie aux journalistes qui l’accompagnent qu’il « culpabilise de ne pas être au côté des pompiers ».

  • culpabiliser: 有罪恶感

Autour, sur les ponts qui encerclent l’île de la Cité, les policiers ont tendu à la va-vite des rubans de protection orange et blanc pour contenir la foule qui afflue. Toutes les rues de Paris semblent converger vers le « point zéro ». Des grands boulevards, des ruelles étroites de la rive gauche, on vient voir l’impensable. Le photographier, le filmer. Un quinquagénaire découvre la scène et hurle : « Mais qui a fait ça, c’est pas possible ? ! » Une femme, la quarantaine, crie dans son téléphone : « Mais ça fait deux heures que ça brûle, me dis pas qu’on ne sait pas éteindre un feu en deux heures ? ! » Un couple de touristes fait défiler sur son téléphone les photos de la cathédrale prises dans l’après-midi, « à l’époque » où l’édifice possédait encore un toit et une flèche.

  • a la va-vite: in a hurry

Un vieux Parisien confie à son voisin : « J’arrive pas à partir.

– C’est vrai qu’on reste scotchés…

– On aimerait tellement que ça s’éteigne là, sous nos yeux. »

Soudain, des cris. Des flammes sortent de la tour Nord, où des structures en bois soutiennent les cloches. Vu de la rive gauche, les jets des lances redoublent de vigueur. Sur les quais, on retient son souffle face à cette guerre entre le feu et l’eau. Cette fois, c’est elle qui l’emporte. Le feu vacille, les lueurs rouges de la tour s’éteignent les unes après les autres. Des drones, activés par la police, survolent la cathédrale pour repérer de nouveaux départs de feu et guider les lances des pompiers.

« Chez nous, la France, c’est sacré »

Sur la rive droite, place de l’Hôtel-de-Ville, Paris est devenue capitale du monde. Il y a Yoko, une Japonaise de 40 ans, en larmes, Aidong, une Chinoise de 67 ans, qui a mal à « son cœur », elle qui a tant de fois visité Notre-Dame et la tour Eiffel, « les deux monuments qui plaisent tant à Shanghaï ». D’un peu plus loin, parviennent des accents russes, italiens et anglais. Arrivée de Sao Paulo pour passer quelques jours de vacances avec sa fille installée en France, Christiane déroule sur son portable tous les messages de soutien venus du Brésil : « Quand notre pays a été découvert, Notre-Dame était déjà debout. Chez nous, la France, c’est sacré. » Un journaliste sud-coréen de ChannelNews filme les regards médusés et graves de la foule. « Ce sera certainement le sujet numéro un des journaux du matin », lance-t-il. D’autres reporters turcs, japonais, allemands, anglais et américains font des directs devant la cathédrale en feu.

  • les regards médusés et graves de la foule: 众人瞠目结舌和凝重的表情
  • faire des directs: 直播

Il y a surtout tous ces Parisiens venus pleurer une vieille dame de 850 ans à laquelle beaucoup d’entre eux ne rendaient plus visite depuis longtemps et qui semblent réaliser soudain combien ils lui sont attachés. Ils ont déserté bureaux, facs, cafés, domiciles, pour se précipiter vers elle, à pied, à vélo, à scooter. Le photographe François-Marie Banier passe en zigzaguant sur sa Mobylette.

La nouvelle était folle, impensable. Il leur fallait s’approcher au plus près, être là, comme pour soutenir l’édifice dans sa souffrance ou dans son agonie. Et puis être ensemble. C’est peut-être cela qui est le plus frappant, dans la foule toujours plus dense, qui se presse sur la rive gauche, rue de la Bûcherie ou de l’Hôtel-Colbert, face au quai de Montebello : ce désir de vivre l’événement en réunion, certains, beaucoup, disent « en communion », dans un silence impressionnant qui ne s’interrompt que pour applaudir le passage des camions de pompiers.

« C’est un triste jour mais ça fait du bien de voir les Parisiens rassemblés, comme après les attentats du 13-Novembre », confie Florian, 26 ans, originaire de Narbonne, qui réconforte Jocelyne, 67 ans, venue à pied de chez elle, rue Rambuteau, pour voir ce qu’elle n’avait jamais osé imaginer : le cœur sacré de Paris en feu. « Je pense à tous ces compagnons du Tour de France qui ont bâti notre cathédrale. Je… » Les larmes l’interrompent. « Nous sommes en train d’assister à un meurtre et on ne peut rien faire. » « Elle a résisté aux nazis, elle ne va pas nous lâcher maintenant », veut croire un jeune homme.

« Quand on habite dans le périmètre de Notre-Dame, on vit avec !, dit une femme d’une soixantaine d’années. On vit à son rythme, à ses couleurs, à sa musique ! Il y a le bourdon, les autres cloches, et bien sûr les grandes orgues. Il y a les messes, et il y a les concerts. La semaine avant Noël, on se glisse à l’intérieur pour les répétitions des chorales. On y passe, on y entre, on y fait une courte pause, une petite méditation. C’est comme une maison de quartier ! » Et puis, poursuit-elle, « c’est tellement agréable le matin, avant l’afflux des touristes ! C’est un peu comme San Marco pour les Vénitiens. Ils y passent à leur basilique, ils y ont leurs habitudes. Et nous aussi ».

  • Les repetitions des chorales: 合唱的排练

Les écrans des téléphones sont inondés de messages de parents, d’amis, qui ne vivent pas à Paris et regardent les images à la télévision. Un jeune homme appelle son frère : « Je pense à Maman. Elle doit être en train de mettre des branches de rameaux partout dans la maison ! » Un architecte a le regard rivé aux rosaces, aux structures. « J’ai l’impression d’assister au martyre de Notre-Dame. Sa charpente, c’est la forêt du Moyen Age partie en quelques heures. » Un avocat se souvient que « le grand bourdon a sonné la Libération de Paris, la mort de Charles de Gaulle. Et ce soir la cathédrale est muette. Si les cloches sont touchées, Paris perd sa voix pour toujours. »

D’autres cloches sonnent dans la nuit de Paris. Des tintements tristes qui s’échappent de l’église voisine de Saint-Séverin. Qui arrivent du Sacré-Cœur. Qui résonnent depuis le haut de la montagne Sainte-Geneviève, à Saint-Etienne-du-Mont. L’archevêque de Paris, Mgr Michel Aupetit, a appelé les responsables ecclésiastiques à faire sonner les cloches de leurs églises « pour inviter à la prière ». Celles de Notre-Dame du Perpétuel Secours à Asnières, dans les Hauts-de-Seine, ont sonné le glas juste avant 23 heures. Il a résonné aussi depuis les cathédrales de Reims et de Chartres.

  • sonner le glas : 敲响丧钟

Sur les téléphones portables s’échange la photo spectaculaire prise par un drone de la nef dépouillée de sa charpente : une croix rouge sang au cœur de la capitale. Partout, autour de la suppliciée, des gens prient, agenouillés. « Que faire d’autre ? », demande une femme. Des chants s’élèvent. Le « Je vous salue, Marie », « l’Ave Maria ». « Je ne suis pas une chrétienne très fervente mais je prie tous les anges et les archanges, et la Vierge Marie de venir éteindre le feu. Je préfère prier que me mettre en colère », confie Monique, venue du 13e arrondissement.

Aurélie, 21 ans, originaire d’Amiens, est allée à Notre-Dame il y a deux semaines. « La cathédrale, dans le noir, semble porter des habits de deuil », lâche-t-elle. Mais elle trouve « formidablement réconfortant de voir tant de gens rassemblés dans la paix et une certaine harmonie. On est unis. Et c’est très fraternel. C’est même bouleversant car ça va de pair avec le déclin spirituel. » Une femme se souvient de la grand-messe des Rameaux qui a eu lieu dimanche, une semaine avant Pâques. Comme elle lui paraît loin ! « Il y avait foule sur le parvis. Des dizaines de prêtres et de servants. Une haie d’honneur pour la procession avec du buis et des palmes », raconte-t-elle. « On pourrait célébrer Pâques sur le parvis ! On ne doit pas baisser les bras ! », lance un homme, à côté d’elle.

Visage défait

Vers 23 heures, la nouvelle se répand : le recteur de Notre-Dame, Patrick Chauvet, vient d’annoncer que « le trésor et la couronne d’épines, des reliques de la passion du Christ constituées par un morceau de la Croix et un clou de la Passion » ont pu être sauvés. Une autre suit : le parquet de Paris indique « qu’une enquête a été ouverte du chef de destruction involontaire par incendie ». Puis une troisième, qui émane du général Jean-Claude Gallet, commandant de la brigade de sapeurs-pompiers de Paris : « Les deux tiers de la charpente sont détruits. Mais on peut considérer que les deux tours de Notre-Dame sont sauvées. La structure globale est préservée. »

  • la couronne d'épines: 荆冠

Sur le parvis, un homme au visage défait évalue les dégâts de l’incendie. Michel Picaud préside l’association Friends of Notre-Dame de Paris, chargée du mécénat pour financer une partie des travaux de rénovation. « Le monde entier donne pour Notre-Dame et notamment les Américains, qui contribuent pratiquement autant que les Français, déclare-t-il. A l’heure actuelle, le toit et la flèche effondrés, cela signifie beaucoup de dégâts à l’intérieur. Le beffroi a été endommagé. A l’intérieur des tours, c’est une structure en bois qui soutient notamment les cloches et cette structure a brûlé sans que l’on sache encore si des cloches sont tombées. Quelques œuvres ont pu être évacuées, mais il va falloir tout recommencer et c’est un crève-cœur. On se bat pour restaurer cette merveille et tous nos efforts viennent d’être anéantis en quelques heures. »

  • un creve-coeur: a heart-break

De la cathédrale s’échappent encore des flammes, moins hautes, moins vives, mais toujours présentes. La foule reste là, à veiller sur sa vieille dame. « Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a ce soir un ouvrier qui songe avec effroi à la négligence ou la faute qu’il a commise cet après-midi et qui est à l’origine de l’incendie », souffle un Parisien. Une image semble lui répondre : sur les flancs de la cathédrale meurtrie, les échafaudages ont résisté au feu et dressent comme un étau de fer autour de huit siècles de chêne calciné.

Au milieu de la fumée noire qui obscurcit le monument, on distingue sur la façade les lampes frontales des pompiers. Du deuxième étage, ils continuent d’intervenir sur le foyer de la charpente. Les premiers mots d’Emmanuel Macron, revenu sur le parvis vers 23 h 30, sont pour eux. Entouré du premier ministre, de la maire de Paris, et de l’évêque de Paris, le président de la République salue « leur courage, leur professionnalisme et leur détermination ». « Je veux ici leur dire les remerciements de la nation tout entière. Grâce à leur engagement et à celui de l’ensemble des services de l’Etat, le pire a été évité. » Sa deuxième pensée, dit-il, va aux « catholiques de France et de partout dans le monde, en particulier en cette Semaine sainte. Notre-Dame de Paris, c’est notre histoire, notre littérature, notre imaginaire. Le lieu où nous avons vécu tous nos grands moments, nos épidémies, nos guerres, nos Libérations. C’est l’épicentre de notre vie, l’étalon d’où se mesurent nos distances. Cette histoire, c’est la nôtre. Et elle brûle. Mais cette cathédrale, il y a plus de huit cents ans, nous avons su l’édifier. Alors, je vous le dis : cette cathédrale, nous la rebâtirons. Parce que c’est ce que les Français attendent. parce que c’est ce que notre histoire mérite ».

Odeur âcre

Une souscription nationale, annonce-t-il, va être lancée dès mardi. Sans attendre la parole présidentielle, d’autres initiatives ont déjà été lancées. Des quêtes, dans le public, des cagnottes, sur le site Leetchi, d’autres sur Facebook, un appel de François Baroin, le président de l’Association des maires de France, à toutes les municipalités pour concourir au financement de la reconstruction de Notre-Dame. Et celle de la famille du milliardaire François Pinault, qui annonce un don de 100 millions d’euros.

Il est près de minuit lorsque Emmanuel Macron, accompagné d’une petite délégation, pénètre dans la cathédrale. Le spectacle est saisissant. La nef est encore envahie de fumée dont l’odeur âcre se mêle à celle de la pierre mouillée. La voûte semble intacte. Il faut avancer encore pour voir distinctement, au beau milieu, la béance laissée par l’effondrement de la flèche, dont les morceaux épars gisent sur le pavement. Elle s’est abattue juste devant l’autel et a écrasé la douzaine des premiers rangs de bancs. Des flammèches tombent encore de l’orifice. L’autel en bronze est intact, et dans l’obscurité, brille la grande croix dorée. Victor Hugo, encore, qui d’autre ? « Œuvre colossale d’un homme et d’un peuple (…) ; sorte de création humaine, en un mot, puissante et féconde comme la création divine dont elle semble avoir dérobé le double caractère : variété, éternité. »

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