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Entre guerre et pauvreté, l’Ukraine se vide

Des Ukrainiens arrivent à Varsovie, le 10 mars. MSTYSLAV CHERNOV/AP Benoît Vitkine

Petro Porochenko, devancé dans les sondages avant le scrutin du 21 avril, a admis l’ampleur de l’émigration

REPORTAGE RÉGION DE LVIV (UKRAINE) - envoyé spécial

Son inauguration, il y a trois ans, avait eu les honneurs du président Petro Porochenko. L’installation à Lviv du sous-traitant automobile japonais Fujikura constituait une rare bonne nouvelle pour une Ukraine en quête éperdue d’investissements étrangers et d’emplois. Dans cette région occidentale de Lviv, le chômage – officiellement de 8 % – atteint un niveau proche de 20 %.

  • sous-traitant: subcontractor
  • éperdu: desperate

Construite à la sortie ouest de Lviv, l’usine moderne et bien conçue ressemble à une vitrine des relations commerciales désormais bien établies entre l’Ukraine et l’Union européenne, distante d’une soixantaine de kilomètres. Fujikura fournit des composants électriques à des constructeurs automobiles allemands. L’Ukraine, avec ses salaires bas et sa main-d’œuvre de bonne réputation, s’est à l’époque imposée sur la Tunisie.

  • s’imposer sur…

Mais rapidement après l’inauguration, un détail imprévu est apparu : il s’est avéré délicat de pourvoir les 2 000 postes d’ouvriers nécessaires au bon fonctionnement de l’usine, malgré un salaire à 9 000 hryvnias (300 euros) pour les postes les moins qualifiés, comparable au salaire moyen ukrainien. En cause, l’exode massif des jeunes Ukrainiens, partis par centaines de milliers travailler dans la Pologne voisine et ailleurs en Europe. « Les gens qui nous intéressent sont précisément les mêmes que ceux qui émigrent, jeunes et peu qualifiés », explique Olena Lazar, responsable des ressources humaines du site.

Les estimations chiffrées du phénomène sont hasardeuses. Avec une population qui s’établit officiellement à 44 millions d’habitants (en comptant la Crimée annexée et le Donbass, dont le contrôle échappe en partie à Kiev), l’Ukraine n’a pas conduit de recensement depuis 2001. Mais la plupart des observateurs estiment que 3 à 6 millions d’Ukrainiens travaillent à l’étranger, de façon permanente ou en effectuant des allers-retours. Selon le ministre des affaires étrangères, 100 000 personnes quitteraient chaque mois le pays.

L’émigration massive a commencé dès les années 1990, mais elle s’est accentuée à partir de 2014 avec la guerre et une baisse du niveau de vie, à la même époque où l’Europe devenait plus accessible. Elle plane au-dessus de l’élection présidentielle, dont le second tour se joue dimanche 21 avril, et pour laquelle nombre d’Ukrainiens ont déjà choisi de voter avec leurs pieds. Quand on demande au nouveau venu Volodymyr Zelensky, qui a largement remporté le premier tour le 31 mars, les raisons de son entrée en politique, le comédien répond invariablement : « Je veux que mes enfants puissent vivre dans ce pays. »

Marioupol veut des soudeurs

L’industrie n’est pas la seule touchée. Des difficultés d’embauche sont observées dans l’agriculture, la construction, la médecine, les services à la personne et jusque dans la haute technologie, un secteur très dynamique qui a créé des centaines de milliers d’emplois. La pénurie de main-d’œuvre menace, mais aussi la fuite des cerveaux.

A Fujikura, la situation s’est peu à peu stabilisée et, bon an mal an, les postes sont pourvus. « Nous avons augmenté les salaires, et nous essayons de faire comprendre à nos employés l’avantage d’avoir un emploi stable, légal, avec une bonne sécurité sociale », assure Olena Lazar. Mais l’usine reste sur la corde raide, avec un taux de rotation important et une inquiétude à l’approche de l’été, saison pendant laquelle nombre d’employés ont l’habitude de partir à la récolte des fruits en Pologne, où ils peuvent gagner deux à trois fois plus.

Mais la saignée démographique de l’Ukraine se poursuit. Elle offre un condensé des maux du pays : guerre, réformes poussives, corruption rampante, pauvreté… Selon l’ONU, la population ukrainienne pourrait tomber à 36 millions en 2050. D’autres experts, tel Iouri Romanenko, de l’Institut du futur, un centre de recherche de Kiev, craignent que ce chiffre soit déjà atteint, sous l’effet cumulé de la chute de la natalité et de l’émigration.

Le phénomène a certes quelques avantages, notamment les envois d’argent de l’étranger, qui s’élevaient en 2018 à 10,3 milliards d’euros – soit près de 12 % du PIB et plus que ce que les partenaires occidentaux de l’Ukraine lui fournissent en aides et prêts. Mais pour le vice-premier ministre, Hennadiy Zoubko, l’émigration constitue « la plus grave menace pour le pays après l’agression militaire russe » et le président Porochenko, en lice pour sa réélection, a récemment reconnu l’ampleur du problème.

Les départs, longtemps cantonnés dans l’ouest du pays (vers l’Europe) et dans l’est (vers la Russie), concernent désormais toutes les régions. A Marioupol, une ville de la mer Noire en pleine dépression économique, on cherche ainsi plusieurs centaines de soudeurs dans les usines sidérurgiques. L’émigration n’est plus seulement une question de survie, mais touche les catégories supérieures : hommes d’affaires écœurés par la corruption et le manque de règles lisibles, diplômés cantonnés à des emplois de second rang, médecins mal payés… Et jusqu’à certains anciens combattants, prêts à fuir l’Ukraine après l’avoir défendue les armes à la main.

« Je me sens un peu un traître de partir, mais je ne veux pas attendre toute ma vie que ce pays avance, témoigne Oleksiï Z., cadre dans une entreprise kiévienne, qui cherche à s’installer en Allemagne. Même avec un niveau de vie correct, on ne trouve pas ici de confort et de sécurité, un environnement sain qui offre des perspectives à ses enfants. »

La principale inquiétude tient aux départs définitifs. Alors que les travailleurs ukrainiens avaient pour habitude de revenir, au terme de migrations saisonnières ou temporaires, de plus en plus s’installent désormais à l’étranger, sous l’effet notamment des législations prises par les voisins de l’Ukraine.

« De la vodka dans nos jupes »

La Pologne reste la première destination, loin devant la Russie. En effet, 1,8 million d’Ukrainiens y travaillent, selon l’Institut du futur – 2 millions, selon Varsovie – et remplacent dans les entreprises les quelque 2 millions de Polonais partis plus à l’ouest. « Qui va remplacer les Ukrainiens ? », interroge un diplomate européen, en écho au désarroi kiévien.

En 2017, les autorités polonaises – qui refusent d’accueillir des migrants du Moyen-Orient – ont étendu jusqu’à cinq ans la durée des permis de travail qu’elles délivrent aux ressortissants de certains pays de la région, dont l’Ukraine. Le regroupement familial a aussi été facilité, et les universités polonaises s’ouvrent de plus en plus aux étudiants ukrainiens.

« Tous les voisins de l’Ukraine ont des stratégies de long terme pour faire venir des travailleurs », note Iouri Romanenko. Avec des législations différentes, Hongrie, Slovaquie, République tchèque, Roumanie, mais aussi Allemagne et Russie cherchent à attirer les travailleurs les plus qualifiés.

En continuant vers l’ouest après l’usine Fujikura, en direction de la Pologne, le village de Nagatchiv, un gros millier d’habitants, donne peut-être un aperçu de ce à quoi pourrait ressembler l’avenir de l’Ukraine si l’exode se poursuivait. Ekaterina Gavrilko, 68 ans, son arrière-petit-fils dans les bras, y fait l’inventaire, désignant les maisons modestes mais coquettes et bien bâties : « En Pologne, en Pologne… Plus de la moitié des foyers ont quelqu’un en Pologne. »

Mme Gavrilko, qui touche une retraite de 63 euros du kolkhoze du village, aujourd’hui fermé, fut l’une des premières à tenter l’aventure, dans les années 1990 : « On traversait la frontière en cachant des bouteilles de vodka dans nos jupes, pour les revendre, puis on travaillait quelque temps dans les champs. »

Aujourd’hui, plusieurs membres de sa famille travaillent chez le voisin polonais, dont le niveau de développement à la chute du bloc communiste était comparable à celui de l’Ukraine. L’une s’occupe d’une personne âgée, l’un récolte les fraises… « C’est bien pour eux, c’est bien pour nous », assure Ekaterina Gavrilko, citant notamment l’église, dont les émigrés financent la construction, mais qui reprend après une hésitation : « Ce serait quand même mieux si on rattrapait la Pologne et qu’on se développait nous-mêmes. Les maisons dans le village sont devenues plus belles, plus riches, mais dans les jardins, il y a de plus en plus de mauvaises herbes. »

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