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Le blues des énarques, « touchés au cœur »

Benoît Floc’h

Les hauts fonctionnaires se voient comme des victimes expiatoires, alors que Macron veut supprimer l’ENA

Il y a ceux qui se montrent compréhensifs. Comme cette femme qui occupe un très haut poste dans l’administration. Certes, lundi 15 avril, Emmanuel Macron avait prévu d’annoncer la suppression de l’Ecole nationale d’administration (ENA), qui forme les hauts cadres de l’Etat. Mais, soupire-t-elle, « le président de la République a besoin de sortir de la crise des “gilets jaunes”. Et peut-être qu’à sa place j’aurais fait pareil. Pour autant, j’y vois un symbole, le gage d’une volonté réformatrice, plus qu’une martingale ».

Et puis, il y a les autres, pour qui la pilule est amère. « On n’a pas à avoir honte de l’ENA, estime le président de l’association des anciens, Daniel Keller. Ce n’est pas en faisant de l’école et des fonctionnaires des boucs émissaires de la crise que nous ferons avancer les choses. » Un magistrat de la Cour des comptes, qui souhaite rester anonyme, se montre plus incisif : « Le recrutement n’est pas représentatif de la population, d’accord. Fallait-il pour autant la supprimer ? Non. La réformer, oui. Je ne comprends pas trop le raisonnement qui consiste à dire : “Il y a un dysfonctionnement, on supprime tout.” Il n’y a que la démagogie qui peut expliquer cette décision : comment faire ricocher sa propre impopularité sur d’autres ? »

Les énarques, souvent critiqués pendant ces dernières semaines d’introspection nationale, régulièrement bousculés par la Macronie, apprécient peu de faire office de victimes expiatoires. « Ils se sentent touchés au cœur, confie un haut fonctionnaire. Ils le vivent comme un désaveu. » La sentence présidentielle – si elle est confirmée – serait injuste, considèrent-ils. « Pour les Français, les politiques, les hauts fonctionnaires, c’est pareil », constate un haut fonctionnaire de Bercy. Or, souligne-t-il, « les hauts fonctionnaires qui font de la politique, c’est une infime minorité. Mais ils le font souvent à des postes éminents. Depuis 1958, quatre présidents de la République sur huit sont des énarques. Ça fait beaucoup… »

Mais ce qui agace le plus ce même interlocuteur, « c’est que la responsabilité de tout cela incombe aux politiques, aux ministres qui se défaussent sur la technostructure pour masquer leurs lâchetés et leurs renoncements ». Que rien ne soit possible dans ce pays du fait de l’obstruction de l’administration est en effet un argument récurrent. Et l’actuel chef de l’Etat ne cesse d’ailleurs de se plaindre de la lenteur avec laquelle ses réformes sont mises en œuvre, voire de l’inefficacité de la chaîne de décision.

Certes, reconnaît un haut fonctionnaire, il existe « une forme d’aversion au risque et une vision un peu surannée de l’autorité » dans l’administration française. « Cela tient le pays droit, mais cela ne répond pas à toutes les attentes du monde d’aujourd’hui », concède-t-il. Pour autant, les cadres de l’Etat manifestent « un dévouement qui confine au sacrificiel » : ils sont « archi engagés et les dix-sept heures de travail par jour sont monnaie courante. Ils savent comprendre et gérer des choses très complexes ». Enfin, ils sont « incorruptibles et loyaux ». D’ailleurs, une directrice d’administration centrale confie qu’il est « faux de dire que la fonction publique n’en fait qu’à sa tête ». « Les fonctionnaires sont sous la responsabilité du ministre et ils appliquent ce qu’on leur demande de faire », insiste-t-elle.

« Un truc de dingue »

Cela fait plusieurs mois que les hauts fonctionnaires rongent leur frein, ulcérés par les critiques du président de la République ou de ses ministres, lesquels considèrent souvent que ces cadres sont trop bien payés, qu’ils ne vont pas suffisamment sur le terrain ou qu’ils constituent une « caste » jouissant de « protections hors du temps », pour reprendre les mots d’Emmanuel Macron dans son livre Révolution (XO Editions, 2016). « On est plusieurs centaines à vouloir servir le renouveau et, au lieu de ça, on nous dit qu’on est des nuls », soupire une directrice.

Mais les cadres renvoient la balle. Selon nos informations, 180 d’entre eux ont profité d’une réunion avec le premier ministre, le 15 février dans une annexe de Matignon, pour rappeler que les ministres ne jouaient pas toujours le jeu : alors qu’ils sont censés travailler étroitement avec leurs directeurs d’administration centrale, un sur deux ne les voit « jamais ». « Un truc de dingue », a réagi Edouard Philippe, avant d’envoyer une circulaire, le 20 mars, pour demander sèchement aux membres du gouvernement de remédier à cet état de fait. Autant dire que la vraie fausse annonce d’Emmanuel Macron arrive dans un climat passablement dégradé. « Le discours est assez blessant, déplore un haut fonctionnaire. Mais il faut dépasser ces susceptibilités, car la seule question qui vaille est celle du recrutement des élites administratives. » Si la suppression de l’ENA était confirmée, « maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? », interroge un conseiller maître de la Cour des comptes. « C’est là que tout va se jouer », prévient-il, en reconnaissant qu’« beaucoup de hauts fonctionnaires sont d’accord pour dire qu’il faut changer les choses ».

Certains, comme ce préfet, approuvent même la suppression. « Que nous modifiions profondément le système de formation des cadres de l’Etat ne me dérange pas, explique-t-il. Supprimer l’ENA est un symbole, mais si cela est suivi d’une réforme qui nous permette de nous adapter au XXIe siècle, c’est très bien. Il ne faut avoir aucune illusion rétrospective : l’ENA s’est montrée adaptée dans le demi-siècle qui vient de s’achever. Il faut maintenant construire quelque chose d’adapté aux cinquante années qui viennent. »

Ceux qui déplorent la suppression de l’école soulignent tous le même risque : retomber dans les travers d’il y a un siècle lorsque le recrutement se faisait par connaissance et accointance. « La seule chose sur laquelle je serai vigilant, prévient l’un d’eux, c’est le concours. Je ne viens pas d’un milieu de fonctionnaires. En termes d’égalité des chances, on n’a rien trouvé de mieux que le concours. »

Pour le reste, chacun a son idée sur la réforme à venir. Certains prônent la fin du classement de sortie, qui permet aux meilleurs de rejoindre directement les grands corps (Inspection générale des finances, Cour des comptes, Conseil d’Etat). Et si les hauts fonctionnaires ne vont pas assez sur le terrain, « il y a d’autres façons d’y remédier que de supprimer l’ENA, dit une directrice d’administration centrale. On pourrait développer les allers-retours entre administration centrale et terrain ». Tous admettent cependant que le recrutement de l’école favorise trop les milieux les plus aisés. Et que, même si la responsabilité en revient surtout au système éducatif lui-même, « il faut tout de même y réfléchir ».

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