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La Roumanie, terre des étudiants en médecine

Mirel Bran

Actuellement, 1 800 jeunes français étudient dans l’une des universités francophones du pays

REPORTAGE BUCAREST - correspondant

Ils étaient une centaine il y a dix ans, ils sont plus d’un millier cette année. En France, numerus clausus oblige, ils n’ont pu décrocher un diplôme de médecine. Alors ils sont venus en Roumanie. Les étudiants français de l’université de médecine et de pharmacie (UMF) de Cluj, qui dispense ses enseignements en français, font aujourd’hui partie du décor de cette ville située dans le nord-ouest de la Roumanie. Il suffit de se promener près de l’UMF pour entendre parler le français à tous les coins de rue.

Mais, à Cluj, on entend aussi parler anglais, allemand, italien, espagnol, suédois, arabe et quantité d’autres langues. « C’est très bien d’avoir accès à une autre culture et à un autre type d’enseignement, déclare Rafik Lechheb, étudiant en cinquième année de médecine générale et responsable de la Corporation médicale de Cluj (CMC), une structure créée pour faciliter l’intégration des étudiants français en Roumanie. Nous ne sommes pas des expatriés à Cluj, nous ne sommes pas dans une faculté française délocalisée en Roumanie. Vu la pénurie de médecins généralistes en France, les étudiants français qui se forment en Roumanie sont tout bénéfice pour la France. Notre pays n’a pas à payer pour les former. »

En 2013, Rafik avait tenté de passer la Paces (première année commune aux études de santé) chez lui, à Angers, mais il n’a pas eu de chance. Tombé malade et hospitalisé le jour de l’examen, il a dû abandonner son rêve. « En France, j’ai subi un traumatisme, témoigne-t-il. Cette ambiance de compétition mène à un paradoxe : on se tue la santé pour devenir un professionnel de la santé. Je me pose toujours une question : cette compétition aide-t-elle à être un meilleur médecin ? J’en doute. »

Un creuset multiculturel

En 2014, le jeune Rafik s’envole pour la Roumanie. Une de ses amies était déjà partie faire ses études de médecine dans ce pays situé aux confins orientaux de l’Union européenne (UE). Le bouche-à-oreille fait des merveilles, puisque la majorité des étudiants français qui ont débarqué en Roumanie ont un ami qui a une amie qui a un frère dont le cousin fait ses études dans le pays de Dracula… « On assiste à un phénomène de mobilité qui persiste à cause du numerus clausus, explique Pierre-Yves Mingant, chargé du pôle de coopération scientifique et universitaire à l’Institut français de Bucarest. Il existe 110 filières francophones en Roumanie, dont dix en médecine générale, dentaire, vétérinaire et pharmacie, et les Français sont les deuxièmes sur la liste des étudiants étrangers en Roumanie. » Les Moldaves voisins sont en première position, les Israéliens troisièmes.

  • le bouche-a-oreille: word of mouth
  • le pays de Dracula: 吸血鬼之国,罗马尼亚的别称
  • numerus clausus

Plus de 2 200 jeunes Français ont choisi la Roumanie pour faire leurs études, et 1 800 visent la médecine. Les deux tiers de ces derniers se sont installés à Cluj, et un tiers à Iasi (nord-est) et à Timisoara (ouest). La ville de Cluj, véritable Mecque des étudiants français en médecine, a gagné la partie. Deuxième ville du pays, Cluj est un creuset multiculturel qui attire non seulement les étrangers en quête d’une vie tranquille, mais aussi des Roumains qui veulent profiter de l’essor de la ville.

  • Mecque: 麦加

Avec zéro chômage, Cluj est à la recherche de main-d’œuvre qualifiée, d’autant qu’elle a acquis le surnom de « Silicon Valley de l’Europe ». Plus de 20 000 informaticiens se sont installés dans cette ville de 400 000 habitants dont un quart sont des étudiants. « L’université est au centre de la stratégie de développement de la ville, déclare le maire, Emil Boc. Nous avons des maternelles, des écoles et des lycées qui offrent un enseignement en français, en anglais et en allemand. Les expatriés qui viennent travailler à Cluj pour des multinationales savent qu’ils pourront assurer une bonne éducation à leurs enfants. »

Le siège flambant neuf de l’UMF, situé rue Louis-Pasteur, affiche la prospérité et rompt avec le passé communiste que l’on ressent de moins en moins à Cluj. L’université a retrouvé sa vocation internationale après la chute du rideau de fer, en 1989, avec l’ouverture d’une filière anglophone en 1997 et d’une filière francophone en 2000. Cette dernière a accueilli dans un premier temps des étudiants venant du Maghreb, mais depuis l’adhésion de la Roumanie à l’UE, en 2007, les Européens ont pris la relève et les Français sont en tête. Leur nombre est monté en flèche, les frais d’inscription aussi, soit 6 000 euros par an. « Notre but n’est pas d’être les moins chers, mais d’assurer une formation de qualité, déclare la doyenne Anca Buzoianu, qui en est à son troisième mandat à la direction de l’UMF. Ma priorité a été de renforcer les filières en langues étrangères. Sur les 7 000 étudiants, 2 200 viennent d’une cinquantaine de pays et on veut qu’ils accèdent aux standards les plus élevés. »

  • prendre la relève
  • monter en flèche 箭头上升

A Cluj, le coût des études est compensé par le coût de la vie, car le prix d’une bière en terrasse n’excède pas 2 euros. Quant aux loyers, ce sont les Roumains qui ne sont pas contents, car l’arrivée massive des étudiants étrangers a fait monter les prix. Mais les nouveaux tarifs ne font pas non plus l’unanimité parmi les étrangers. Les Maghrébins peuvent payer un loyer de maximum 250 euros par mois et ont une dent contre les Français, qui paient 350 à 500 euros. Néanmoins, les Français sont frustrés eux aussi, parce que les Suisses sont prêts à payer 1 000 euros !

  • avoir une dent contre qn. 对某人怀恨在心

Mais, tout compte fait, les Français sont plutôt contents. « En Roumanie, on peut enrichir notre esprit et acquérir de l’expérience, lance Julie Tabet, 21 ans, venue de Strasbourg. Quand je suis arrivée à Cluj, j’avais dans ma tête tous les clichés sur la Roumanie – les Roms, la mendicité, le froid, le communisme, Dracula… –, mais j’ai changé d’avis. » Et puis, ajoute-t-elle, « j’adore le côté pratique des études ici. Un bon médecin n’est pas celui qui vous récite des livres sur la médecine, mais celui qui a un bon contact avec le patient. C’est ce que l’on fait à Cluj, et de là on peut partir pratiquer la médecine partout en Europe ».

  • la mendicité: 乞丐

Boycott du numerus clausus

Certes, Cluj n’est pas le meilleur des mondes, mais cette ville cosmopolite est fière d’avoir été déclarée la ville « la plus ouverte en Europe » dans un sondage effectué par Eurostat, en septembre 2018. Les étudiants français en ont fait leur deuxième patrie, et le bouche-à-oreille fait connaître la Mecque de la médecine roumaine un peu partout dans l’Hexagone.

« On nous présente souvent comme des perdants qui ont trouvé le moyen de contourner le système français, explique Pierrick Antoine, 20 ans, qui vient du Mans. Mais il y a de plus en plus d’étudiants qui viennent en Roumanie par choix. Ils le font pour boycotter le système français du numerus clausus. A Cluj, ils cherchent une formation qui est reconnue partout en Europe. »

Sur la terrasse du Toulouse Café, situé place de l’Union, à Cluj, Pierrick a rendez-vous avec Marine Decoux, qui arrive de Toulouse, justement. C’est son premier voyage en Roumanie et elle veut se renseigner sur les études de médecine et découvrir la ville. « Tiens, s’exclame-t-elle, Toulouse Café ! Du coup je ne suis plus dépaysée. » Pierrick et ses copains donnent leur avis. « En France, on est très porté sur la compétition, on forme des machines qui pourront faire un bon score au concours, disent-ils. Ici, on travaille beaucoup en petits groupes et on apprend à s’entraider. C’est quelque chose qui nous était totalement inconnu en France. » Marine a pris sa décision. Son aller ne sera pas sans retour.

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