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ATTENTATS AU SRI LANKA

Au Sri Lanka, le deuil et l’incompréhension

De gauche à droite et de haut en bas : dans l’église Saint-Sébastien de Negombo, le 22 avril ; devant l’église Saint-Antoine de Colombo, le 22 ; cérémonie d’hommage à Colombo, le 23 ; après l’explosion à l’Hôtel Shangri-La de Colombo, le 21. CRÉDITS PHOTO : ATHIT PERAWONGMETHA/REUTERS ; ROHAN KARUNARATHNE/AP ; DINUKA LIYANAWATTE/REUTERS ; CHAMILA KARUNARATHNE/AP Julien Bouissou

Selon les autorités, un groupe islamiste serait à l’origine des attentats antichrétiens, qui ont fait 310 morts

REPORTAGE COLOMBO - envoyé spécial

Avec son visage légèrement penché sur le côté et son regard noir perdu dans le vague, Dilishya Fernando ressemble à la mater dolorosa, cette « mère de douleur » que l’on aperçoit parfois à l’intérieur des églises, comme à Colombo. Vêtue d’une longue robe bleue, les cheveux soigneusement tressés, elle attend chez elle, assise sur une chaise en plastique, qu’on lui ramène le corps de son mari tué dimanche matin 21 avril par l’explosion d’une bombe, pendant la messe de Pâques, à l’église Saint-Antoine de Colombo.

Au moins 310 personnes ont péri et 500 ont été blessées dans une vague d’attaques coordonnées dans le pays qui a visé dimanche des hôtels de luxe et des églises du pays. Les attentats n’ont pas été revendiqués, mais les autorités sri-lankaises accusent le groupe islamiste local National Thowheeth Jama’ath (NTJ) de les avoir organisés.

« Sifflement »

« Vous avez de la chance, votre mari est tout entier, a-t-on expliqué à Dilishya Fernando dimanche à l’hôpital, il ressemble à quelqu’un qui dort. » Dans le quartier à majorité chrétienne de Kochikade, où au moins neuf habitants sont morts dans l’attaque-suicide, tous les corps n’ont pas pu être identifiés. Des centaines d’habitants faisaient la queue sous une chaleur accablante, lundi, à la morgue de Colombo pour tenter d’identifier l’un de leurs proches disparus. Certains corps sont tellement mutilés que seule la comparaison d’échantillons d’ADN permet leur identification.

  • une chaleur accablante:
  • la comparaison d’echantillons D’ADN

Dilishya Fernando attend le cadavre de son mari depuis bientôt trente heures. Elle était avec lui pendant cette messe tragique de dimanche. Comme toutes les autres femmes, elle s’était assise à l’avant de l’église avec ses deux filles, ce qui les a sauvées, pendant que son mari se tenait debout dans le porche où a eu lieu l’explosion. « La bombe a soufflé l’église au moment où nous terminions notre prière en chantant “Gloire à Dieu”, se souvient Dilishya. Et puis plus rien, enfin juste des images de mort qui défilaient en silence, je n’entendais qu’un sifflement dans mes tympans. »

  • tympans: 耳膜

Dans son petit salon peint en vert, elle a recouvert d’un drap blanc les étagères remplies de bibelots en porcelaine, a allumé une bougie sur un petit autel fixé au mur et une autre sur le sol en ciment. Un petit chapiteau a été dressé devant la maison pour accueillir les voisins, la famille, et une image de l’archange Gabriel a été accrochée à la hâte au-dessus de la porte d’entrée. Dans le quartier, des drapeaux blancs ont été suspendus aux façades des maisons et les rues ont été habillées de fanions noir et blanc en guise de deuil.

  • bibelots en porcelaine
  • fanions noir et blanc en guise de deuil

Un corbillard arrive sous le soleil de plomb. Des hommes en sortent un grand crucifix en cuivre rutilant, et un cercueil qu’ils posent sur des trépieds dans le salon. Au moment de retirer le couvercle du cercueil, les sanglots étouffés laissent place aux hurlements de la mère et des filles qui se penchent sur le cadavre, les poings serrés : « Qui m’appellera de mon prénom matin et soir ? », « Qui va s’occuper de la famille ? », « Qui me trouvera un mari ? ».

  • corbillard
  • le soleil de plomb

Des hommes se tiennent en retrait, silencieux. Le cadavre a été habillé d’un costume noir, les mains ont été gantées de blanc, son visage a été recouvert d’un voile de gaze. Anton Fernando sera enterré mercredi 25 avril.

L’église Saint-Antoine, au fronton défiguré par l’explosion, n’est située qu’à une centaine de mètres de là. Toutes les horloges de l’édifice se sont arrêtées à 8 h 45, l’heure à laquelle s’est terminée la dernière prière avant la communion. L’entrée a été soufflée par l’explosion de la bombe. Le sol, encore recouvert d’une mare de sang séché, est jonché de souliers. Une odeur fétide flotte dans l’édifice.

  • une odeur fétide

Dans un coin de l’église, tout au fond de la nef, une dizaine de prêtres des paroisses voisines se tiennent debout en cercle et chantent une prière dans laquelle ils implorent Dieu d’accueillir les âmes des défunts. Tous se prennent dans les bras et s’échangent à voix basse quelques mots réconfortants. « Jamais on n’aurait pu imaginer pareil carnage, répète le prêtre, Jude Raj Fernando, sous le choc, les yeux rougis par la fatigue. C’est le premier jour qu’une messe n’est pas célébrée dans l’église. »

  • les âmes des défunts

Au milieu des débris de statuettes de Jésus et de la Vierge Marie, éparpillés sur le sol, le père Jude Raj Fernando reçoit prélats, représentants des différentes communautés religieuses et enquêteurs de la police scientifique. Puis il se précipite vers son bureau d’où il sort son sermon écrit en tamoul : « Rendez-vous compte que je parlais de Jésus comme roi de la paix et de l’harmonie le matin de l’explosion. » Quelques jours auparavant, il avait aussi célébré une messe en l’honneur de Notre-Dame où il avait prononcé ces mots : « Dieu nous envoie des messages à travers les catastrophes qu’il nous faut interpréter et comprendre. »

« Incompréhensible, inattendu »

Or, personne, au Sri Lanka, ne parvient encore à comprendre l’origine de ces attaques. « C’est incompréhensible, inattendu, tragique », confie un prêtre d’une paroisse voisine. Au cours des derniers mois, des messes avaient été perturbées par des jets de pierre, mais jamais rien de cette ampleur ne s’était produit dans l’histoire récente du pays. « Je ne vois pas pourquoi les extrémistes bouddhistes s’attaqueraient aux étrangers dans les hôtels de luxe et on a encore du mal à imaginer que des musulmans, qui sont l’autre minorité, puissent s’attaquer à nous », ajoute ce prêtre.

Un haut responsable de la police sri-lankaise avait averti il y a dix jours, sur la foi d’informations d’une agence de renseignement étrangère, qu’un mouvement islamiste projetait « des attentats-suicides contre d’importantes églises », mais personne n’y avait prêté attention. Quarante personnes ont été arrêtées après les attentats. Dans la nuit de lundi à mardi, l’état d’urgence a été décrété.

  • sur la foi de: under the evidence of…

Dans le quartier Kochikade, les chrétiens se sentent en insécurité. Gloria, une femme d’une soixantaine d’années aux cheveux argentés et à la robe fleurie, dit avoir rassemblé dans un balluchon ses bijoux et ses objets de valeur « au cas où il faudrait partir ». Elle n’a pas dormi de la nuit, redoutant une nouvelle attaque terroriste.

Les musulmans du quartier vivent eux aussi dans la crainte de représailles. L’imam de la mosquée, pagne autour des hanches et longue barbe grisonnante, désigne du doigt le terrain de basket-ball où les enfants de toutes les communautés ont l’habitude de jouer ensemble : « J’espère que la peur ne va pas nous diviser. » Des bannières sont apparues dans la capitale offrant les condoléances aux familles des victimes au nom de plusieurs organisations musulmanes. Des responsables politiques musulmans ont condamné ces « attaques lâches contraires à leur religion ».

  • lâches: cowardly

Au Sri Lanka, Pâques est célébré dans de nombreux endroits du pays. C’est le moment où l’on invite les voisins du quartier de toutes confessions à partager du riz au lait chez soi, le plat traditionnel servi pendant ce jour de fête. L’église Saint-Antoine n’était pas fréquentée que par des chrétiens. « Des musulmans, des bouddhistes venaient ici pour exaucer leurs vœux devant la statue miraculeuse de saint Antoine », explique l’assistant du père Fernando, qui a sauvé la statue, intacte, des décombres juste après l’explosion.

Saint-Antoine est d’ailleurs connue dans le quartier comme un « sanctuaire » davantage que comme une « église ». La légende raconte que la statue aurait offert son premier miracle il y a près de deux siècles, lorsqu’une montagne de sable serait apparue la nuit pour protéger de l’érosion la côte qui longe l’église.

Le bâtiment est désormais inaccessible, entouré d’un cordon de policiers. Sur l’avenue principale qui y mène, les habitants viennent se recueillir en silence et les caméras de télévision du monde entier filment les séquelles de l’explosion de dimanche matin. Lundi en fin d’après-midi, une énorme explosion a retenti pendant une opération de déminage de bombe dans une camionnette à l’arrêt juste à côté. Paniqués, les habitants du quartier se sont cloîtrés chez eux.

  • se recueillir en silence: 默哀

A chaque journaliste qui se présente ici, c’est Tuan que les habitants appellent pour qu’il soit interrogé, comme pour montrer à la terre entière que, dans le quartier, les résidents de différentes confessions savent coexister pacifiquement. Ce musulman habite dans une cahute à quelques dizaines de mètres de l’église. C’est lui qui s’occupe du lâcher de colombes, organisé à chaque dimanche de Pâques lorsque la nuit tombe, sur le parvis de l’église illuminée pour l’occasion.

Cette année, il a aidé la police à évacuer les blessés et à nettoyer l’église sans une heure de pause. « Cette église est sans religion », assure Tuan, qui a donné tous ses draps pour envelopper les blessés. Ses voisins, des habitants chrétiens du quartier, acquiescent : « C’est la statue de saint Antoine que nous révérons au moins autant que Dieu. » Craignent-ils des tensions entre communautés religieuses ? « Là où il y a Dieu et de l’amour, il ne peut pas y avoir de tensions », répondent-ils tous en chœur.

« Ça dépend de l’attitude des politiciens », rectifie l’un d’eux, craignant que la série d’attentats ne rouvre les blessures d’un pays meurtri par une guerre civile qui a fait des dizaines de milliers de morts entre 1983 et 2009. Ce conflit qui avait opposé la minorité tamoule à la majorité cinghalaise n’avait toutefois jamais connu de lignes de fracture religieuses aussi nettes. Le pays s’apprêtait à célébrer, en mai, dix ans de paix.

  • la minorité tamoule
  • la majorité cinghalaise
20190424-p4-slilanka.txt · Last modified: 2019/04/23 12:30 (external edit)