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L’Orient, petite fabrique de clichés

« Le Massage, scène de hammam », d’Edouard Debat-Ponsan (1883. huile sur toile, 127 × 210 cm). DANIEL MARTIN Philippe Dagen

Une exposition au Musée Marmottan montre comment les peintres du XIXe et du XXe se sont nourris davantage de fantasmes que de réalisme

ARTS

En visitant l’exposition « Le Modèle noir » au Musée d’Orsay, on s’interrogeait sur l’absence de quelques œuvres, dont le spectaculaire Le Massage, scène de hammam, d’Edouard Debat-Ponsan : la femme blanche est à plat ventre, nue, sur du marbre blanc et la femme noire, à moitié nue, debout, lui masse l’épaule. La toile est de 1883 et, depuis les débuts de l’orientalisme, les rôles ont toujours été répartis de la même façon : maîtresse blanche, servante noire, comme dans Olympia, d’Edouard Manet dont le Debat-Ponsan est la reprise balnéaire saturée de détails ornementaux. Ou comme dans Le Bain maure, du peu connu Jules Migonney, en 1911 cette fois : deux Blanches nues et la Noire qui vernit les ongles des pieds de l’une d’elles. Ni Debat-Ponsan ni Migonney n’ont pu, évidemment, assister à de telles scènes : ce sont des fictions érotiques, exotiques et coloniales. Une autre toile encore aurait pu se trouver dans « Le Modèle noir » : Le Palier des exécutions à l’Alhambra de Grenade, d’Edmond de Boislecomte, de 1878. Le bourreau est noir, l’exécuté blanc. C’est encore un stéréotype qui s’étale ici : la cruauté sanguinaire du sauvage impassible, à la peau sombre évidemment.

  • hammam: 土耳其浴
  • a plat ventre: 趴着
  • l’orientalisme: 东方主义
  • etre repartis de la même façon: 以同样方式分配
  • le Bain maure: 摩尔人浴室
  • vernir: polish
  • le bourreau: 刽子手
  • un stéréotype: 根深蒂固的(负面)形象
  • la cruauté sanguinaire: 血腥的残酷
  • impassible 无情的
  • a la peau sombre: 深色的肤色

Il faut donc se rendre au Musée Marmottan-Monet pour ajouter ces autres preuves à la démonstration accomplie à Orsay. Il faut s’y rendre pour une raison plus immédiate : sous un titre anodin, « L’Orient des peintres. Du rêve à la lumière », l’exposition n’est pas un simple rassemblement de toiles à chameaux, mosquées et palmiers. Ce ne serait, dans ce cas, rien qu’une anthologie de plus d’imageries qui furent dépaysantes au temps de leur exécution et qui ne sont plus que banalités touristiques à l’usage des tour-opérateurs.

  • chameaux, mosquées et palmiers: 骆驼,清真寺和棕榈树
  • dépaysantes: 异国风情的
  • ne sont plus que: no more than
  • banalité = cliché

Le propos est plus incisif. On le dirait même – de façon élogieuse – pervers : les œuvres y sont présentées de telle manière qu’il ne peut échapper que ce ne sont pas des documents réalistes sur la vie en Algérie ou au Soudan, mais bien des montages fabriqués à partir d’éléments plus ou moins véridiques. Que les artistes travaillent à partir de récits trouvés dans les livres – ce qui est le cas d’Ingres – ou avec les souvenirs de leurs voyages – Delacroix, Chassériau, Gérôme, Fromentin, Debat-Ponsan… –, le processus de production varie peu : des détails pittoresques plus ou moins exacts servent à la mise en image de scènes déterminées par le souci de satisfaire les amateurs et leurs fantasmes.

  • élogieuse: 夸奖的
  • pervers: 变态的
  • véridique 真实的
  • pittoresques: 生动的

Exciter – un peu – les sens

Le truquage peut être assez anodin. Quand, en 1849, Chassériau représente des Danseuses marocaines, deux jeunes femmes qui se déhanchent, vêtues de robes bicolores à la mode de Constantine – qui n’est pas une ville marocaine, que l’on sache –, il a observé la scène sur place en 1846. L’intérieur est celui d’une école arabe, dessinée au cours de ce voyage. Donc la toile est un collage pictural au titre inexact, fait pour susciter la curiosité et exciter – un peu – les sens. Mensonges véniels. Quand ce même Chassériau, en 1854, signe son Intérieur de harem, dit aussi Femme mauresque sortant du bain au sérail, c’est un peu plus sérieux. Il exécute une variation sur le vieux thème de Vénus sortant de l’onde, relevée d’allusions à Ingres et Delacroix : une image de synthèse, si l’on peut dire.

  • truquage: faking
  • se déhancher: 摇摆臀部
  • Venus sortant de l’onde: 古典名画,维纳斯从海浪里出现

Mais ces citations servent à une représentation dont on peut faire une autre analyse, plus crue. La « Mauresque » incarne un stéréotype de l’époque : les femmes de « là-bas » sont dociles, disponibles, offertes à l’Européen. L’Orient n’est qu’un vaste bordel au soleil – bien sûr…

Encore Chassériau n’est-il pas le pire. La série des Gérôme est accablante. On y voit les produits de l’industrie de l’image scabreuse qui se sert sans scrupule de tout thème jugé porteur : marché aux esclaves, prostitution de rue et l’inévitable harem. C’est peint avec une précision maniaque, faite pour être vérifiée à la loupe : le voyeurisme et son commerce. Et, côté masculin, de farouches Bédouins enturbannés, traversant d’épouvantables déserts, mourant de soif, égorgeant ou étant égorgés : le versant sanglant de l’orientalisme qui, loin d’avoir disparu depuis, trouve dans les guerres d’aujourd’hui d’innombrables occasions de renaître au cinéma, dans les séries, les jeux vidéo. Ainsi regardée, cette exposition est donc parfaitement d’actualité.

  • accablante: shocking
  • scabreuse 淫秽的
  • sans scrupule
  • marché aux esclaves 奴隶市场
  • a la loupe: 用放大镜看
  • de farouches Bedouins enturbannes: 头上缠着头巾的勇猛的贝多因人
  • le versant sanglant de l’orientalisme: 东方主义血腥的一面
  • d'actualité: 有时效性

Le troisième genre de l’orientalisme, plus anodin, c’est le paysage. Il est représenté ici par quelques Renoir aimablement chatoyants, des vues d’Alger d’Albert Marquet monotones et un étonnant petit Pascal Dagnan-Bouveret – réaliste très ennuyeux d’habitude – montrant des escaliers dans la casbah d’Alger un jour de pluie, harmonie de gris digne de Vilhelm Hammershoi : heureuse surprise. Mais les plus vives surprises sont à la fin. Ayant commencé dans le Bain turc d’Ingres, l’exposition finit dans celui de Félix Vallotton, peint en 1907, après la révélation en 1905 de la toile d’Ingres, jusqu’alors inconnue. Le féroce Vallotton supprime tout orientalisme et accumule dans un espace trop étroit six dames et un basset, lequel est passionné, semble-t-il, par les reins d’une baigneuse : liquidation satirique de tout érotisme et de tout exotisme. Autre liquidation, la dissolution de l’orientalisme dans la couleur : elle est le fait de Paul Klee et, plus encore, de Vassily Kandinsky. Oriental, de 1909, est une improvisation où turbans, voiles, danseuses et minarets s’effilochent en draperies de pourpres et de jaunes paroxystiques. Ce sont aussi celles avec lesquelles il peint la Russie médiévale, les Alpes bavaroises ou la légende de saint Georges.

  • chatoyant: 闪光的
  • un basset: 短腿猎犬
  • les reins: (复数)腰
  • une baigneuse: 女浴者

L’Orient des peintres. Du rêve à la lumière. Musée Marmottan-Monet, 2, rue Louis-Boilly, Paris 16e. Du mardi au dimanche de 10 heures à 18 heures, le jeudi jusqu’à 21 heures. Marmottan. fr. Jusqu’au 21 juillet.

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