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Les colosses aux âmes d’argile de Thomas Schütte

« Drittes Tier » (2017), de Thomas Schütte. AURÉLIEN MOLE/MONNAIE DE PARIS/THOMAS SCHÜTTE/ADAGP PARIS 2019 Emmanuelle Lequeux

L’œuvre monumentale du sculpteur allemand se déploie dans tous les espaces de la Monnaie de Paris

ARTS

Géants de bronze, ils imposent leur stature dans les élégantes cours de la Monnaie de Paris. Vus de face, ils apparaissent inébranlables et hautains. Mais dès que l’on en fait le tour, leur vacuité s’impose : les vents de la Seine toute proche s’engouffrent en leur sein, gonflé comme une voile. Ce sont des colosses aux âmes d’argile. Des titans, mais pas de tripes : ainsi se dévoilent les grands témoins de l’œuvre de Thomas Schütte, qui se déploie dans tous les espaces, extérieurs et intérieurs, de l’institution.

C’est une première pour le Lion d’or de la Biennale de Venise en 2005 : star mondiale, très prisé des grands collectionneurs, le sculpteur allemand a finalement été peu exposé à Paris. Il s’y révèle plein de surprises, tout à la fois architecte, céramiste, aquarelliste, et surtout dramaturge de ses propres failles. L’architecture de la Monnaie, du plus pur style classique, offre un écrin parfait à la force paradoxale de son travail : à la fois monumental et traversé de doutes, romantique et médiéval, grotesque et emphatique. Dans cette rétrospective schizophrène, celui que l’on aurait pu croire tout entier dévolu à la célébration du pouvoir massif de la sculpture s’avère aussi fragile que spectral.

Aussi instable que délicat

C’est d’ailleurs en imaginant sa propre tombe que Schütte entre en scène, en 1981. Il a 27 ans et prédit la date de sa mort : le 25 mars 1996. Vingt-trois ans plus tard, le voilà plus vivant que jamais, mais prêt aussi à se laisser tomber de son piédestal, en se révélant, avec grâce, aussi instable que délicat. « Mes œuvres ont pour but d’introduire un point d’interrogation tordu dans le monde », confie l’artiste taciturne dans l’un de ses rares entretiens. Intitulé « Trois actes », le parcours théâtral qu’il a très précisément mis en scène ne s’autorise aucune assertion. Il déjoue l’autorité au-delà des espérances : l’œil et l’esprit sont constamment déconcertés par les va-et-vient et les pieds de nez à lui-même qu’il s’autorise.

Dans sa capacité à se réinventer sans cesse, il ne démérite pas de l’immense peintre allemand Gerhard Richter, dont il a suivi l’enseignement dans les années 1970, à la Kunstakademie de Düsseldorf. « Qui suit son travail de près est certes habitué à la surprise, mais n’y est jamais correctement préparé, résume Camille Morineau, directrice artistique de la Monnaie, qui suit depuis des années sa carrière. Si bien que, maintes fois, l’arrivée dans son atelier ou dans une exposition de ses œuvres récentes provoque une stupéfaction mêlée d’admiration. »

On le pensait grandiloquent ? Ses sculptures miniatures, alanguies sur le manteau des cheminées de la Monnaie et dédoublées dans leur miroir, frappent l’imaginaire davantage que les réalisations de grande échelle dont elles sont les esquisses. Elles n’avaient jamais été montrées jusqu’à présent. On le croyait sérieux jusqu’au solennel ? Le voilà qui fiche un dragon pataud, grandeur nature, dans l’une des cours, avec ses narines littéralement fumantes de conte de fées.

Aussi surprenantes, les œuvres des tout débuts, pétries dans la pâte à modeler de ses enfants. Il en fait surgir des silhouettes caricaturales, magmas de visages. Héritières en ligne directe des figures satiriques d’Honoré Daumier, elles sont accoutrées des pyjamas usagés de l’artiste (retaillés et ficelés façon momie), et apparaissent ici sous cloche de verre, dans leur absolue étrangeté. Que faire de ces visages sinistres et blafards ? De cet existentialisme domestique ? Encore inexpérimenté, le jeune artiste lui-même se le demande. Jusqu’à avoir l’idée de les photographier, en gros plans. Ces images lui vaudront son premier succès.

Schütte s’est ensuite imposé avec ses silhouettes géantes, moulées dans un bronze patiné de mille nuances vert-de-gris ou dans un acier inoxydable rutilant. Des hommes, des failles, on l’a compris. Mais l’apogée est atteinte par sa série plus récente des « Frauen », produite dans les années 2000, et dont la Monnaie présente quelques spécimens. Il s’agit de femmes, tout aussi monumentales, mais allongées sur des tables d’acier. Masse sensuelle soumise à la rouille, pythie atrophiée, quasi abstraite à la Picasso ou proche d’un rêve réaliste, chacune est différente. A chacune son trouble, et son énigme. « Sont-elles érotiques, solennelles ou les témoins d’une lutte pour faire durer le désir dans un monde où il n’est que consommé ? » se demande Camille Morineau dans le catalogue de l’exposition.

Ses architectures semblent elles aussi en suspens. Photographies et maquettes le rappellent ici, ainsi qu’une cabane de cuivre et bois qui brille de ses feux cubistes dans la salle de bal de la Monnaie et clôt le parcours. Maison pour un seul homme, Villégiature pour terroristes, Maison de thé… Ces bâtiments modestes, réalisés depuis une dizaine d’années, sur commande, pour de riches collectionneurs, ne font pas dans la fioriture. Pas plus que sa propre fondation (la Skulpturenhalle), coque minimale semi-enterrée en haut d’une colline, près de Düsseldorf. A l’instar des mausolées de brique qu’il a bâtis dans plusieurs villes d’Europe, ce tumulus moderne semble destiné lui aussi aux fantômes, bien plus qu’aux héros.

Thomas Schütte, Trois actes, Monnaie de Paris, 11, quai de Conti, 75006 Paris. Tél. : 01-40-46-57-57. De 8 euros à 12 euros. Du mardi au dimanche, de 11 heures à 19 heures, les mercredis, jusqu’à 21 heures. Monnaiedeparis.fr. Jusqu’au 16 juin. Catalogue de l’exposition, éd. Snoeck, 192 pages, 34 euros.

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