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Macron-Merkel, la stratégie de la tension

Angela Merkel et Emmanuel Macron, à Compiègne (Oise), le 10 novembre 2018. JEAN-CLAUDE COUTAUSSE/ FRENCH POLITICS POUR « LE MONDE » Virginie Malingre Et Thomas Wieder (À Berlin)

Le président français et la chancelière allemande doivent se retrouver, lundi 29 avril, à Berlin, pour un sommet sur les Balkans. A moins d’un mois des élections européennes, les divergences au sein du couple franco-allemand s’étalent désormais au grand jour

La photo devrait être réussie : Emmanuel Macron et Angela Merkel côte à côte, lundi 29 avril, à Berlin, partageant la présidence d’un sommet sur l’avenir des Balkans occidentaux en présence de plusieurs dirigeants de la région. Certes, le président français et la chancelière allemande ne sont pas à l’unisson sur tous les points de l’ordre du jour, en particulier sur la question sensible d’un éventuel échange de territoires entre le Kosovo et la Serbie : lancée à l’été 2018 par les présidents des deux pays afin de solder deux décennies de conflit larvé, la perspective d’une modification des frontières n’est pas rejetée a priori par Paris, alors qu’elle suscite une extrême réserve à Berlin, où l’on craint un précédent dangereux.

  • conflit larvé

Mais là n’est pas l’essentiel. Dans les entourages de M. Macron et de Mme Merkel, ce premier sommet sur les Balkans coprésidé par la France et l’Allemagne est célébré comme un symbole de la « bonne coopération [existant] entre deux pays qui se savent investis d’une responsabilité particulière quand il s’agit de l’avenir de l’Europe, comme ils le font déjà sur l’Ukraine », explique un diplomate français. Un symbole d’unité bienvenu, près de trois semaines après le conseil européen extraordinaire du 10 avril, où le président français et la chancelière allemande ont, pour la première fois, laissé apparaître au grand jour leurs désaccords sur le Brexit, Mme Merkel affichant ostensiblement, ce jour-là, sa complicité avec Theresa May devant les caméras…

« Après l’amitié surjouée des débuts entre Macron et Merkel, la réalité est que les chemins de la France et de l’Allemagne sont en train de diverger de plus en plus », constate un haut responsable européen en poste à Bruxelles. On l’a vu sur le Brexit, quand M. Macron a refusé d’accorder au Royaume-Uni le délai d’un an réclamé par la première ministre britannique, avec le soutien de Mme Merkel. Ou quand, quelques jours plus tard, la France s’est à nouveau différenciée de l’Allemagne, en s’opposant à l’ouverture de négociations commerciales entre les Etats-Unis et l’Europe.

A quoi tiennent ces divergences ? D’abord, à des facteurs de politique intérieure. « Emmanuel Macron doit sauver la fin de son quinquennat après la crise des “gilets jaunes” et le grand débat qui a suivi », observe un diplomate allemand. A Berlin, c’est ainsi, par exemple, qu’on analyse l’empressement du gouvernement français à mettre en place une taxe sur les géants du numérique. Une mesure dont les Allemands ne voulaient pas, de crainte que cette « taxe GAFA » ne pousse les Etats-Unis à mettre à exécution leurs menaces de hausse des tarifs douaniers sur les importations de voitures allemandes. Mais une mesure politiquement utile à un M. Macron en quête de réponses aux demandes de justice fiscale qui s’expriment en France.

A Berlin également, la situation politique, avec une chancelière très fragilisée qui a d’ores et déjà annoncé qu’elle quitterait la vie politique en 2021, ne facilite pas toujours le dialogue avec la France. « Angela Merkel n’est plus chef de parti, une situation inédite en Allemagne pour un chancelier, et Annegret Kramp-Karrenbauer, qui prend sa suite à la tête de l’Union chrétienne-démocrate [CDU], a été élue de peu à la tête du parti : elle doit donc asseoir encore sa légitimité », reconnaît-on côté français, où on interprète dans ce sens la récente prise de position de la dauphine de Mme Merkel contre le maintien du Parlement européen à Strasbourg. « Une maladresse », minimise-t-on à Paris, où l’on considère qu’il s’agissait avant tout d’un message destiné à l’aile conservatrice de la CDU, dont « AKK » n’était pas la candidate et à laquelle elle doit donner des gages.

Un facteur politique inédit contribue à éloigner encore davantage M. Merkel et M. Macron : l’absence de liens structurels entre le parti du président français, La République en marche (LRM), et ceux qui participent à la « grande coalition » au pouvoir à Berlin. Certes, des relations personnelles se sont nouées entre quelques élus de part et d’autre du Rhin. Certes, la nouvelle Assemblée parlementaire franco-allemande, composée de 50 députés allemands et 50 députés français et censée se réunir au moins deux fois par an, devrait faciliter les contacts. Mais sa mise en place ne date que du 25 mars, et il est encore trop tôt pour en mesurer les effets.

« Je n’ai pas le souvenir d’une période où les majorités politiques française et allemande n’étaient pas liées », poursuit ce diplomate allemand. Dans la précédente coalition au pouvoir à Berlin, le Parti social-démocrate (SPD), allié à la CDU, avait des liens avec le Parti socialiste du président français François Hollande. Avant 2012, l’UMP de Nicolas Sarkozy entretenait des relations suivies avec la CDU d’Angela Merkel.

Arrière-pensées

Dans ce contexte, l’approche des élections européennes ne peut qu’exacerber les dissensions. Non seulement les futurs députés européens élus sur la liste Renaissance, soutenue par LRM, ne souhaitent pas rejoindre le groupe du Parti populaire européen (PPE), auquel appartient la CDU, mais, de surcroît, M. Macron entend bien rejouer au niveau européen ce qu’il a réussi à faire en France en 2017, à savoir dynamiter les partis européens traditionnels, comme le PPE…

  • de surcroît: moreover
  • a savoir: that is to say

A l’évidence, ces arrière-pensées politiques compliquent lourdement les relations entre Paris et Berlin. « Ces derniers mois, Macron et Merkel ont poussé leurs propres dossiers en pensant d’abord à leurs intérêts électoraux, admet un diplomate allemand proche de la chancellerie. Chacun est soucieux de prouver à ses électeurs qu’il apporte les réponses qu’ils attendent. Au niveau de l’agenda européen, c’est clair que nous n’avons pas toujours eu les mêmes priorités ces derniers temps. » Ainsi, si Mme Merkel s’est efforcée de « faire avancer les négociations sur le paquet asile-migration à Bruxelles », c’est « parce qu’il est important, pour la CDU, de montrer qu’on commence à apporter des réponses sur un sujet de préoccupation majeure pour son électorat », explique ce diplomate. A ses yeux, « l’impatience » du président français vis-à-vis des Britanniques, de plus en plus manifeste ces dernières semaines, obéirait à la même logique : « M. Macron pense que, pour son image en France, et notamment dans son combat contre le Rassemblement national de Marine Le Pen, il a tout intérêt à être perçu comme un dur. »

A Paris, on ne conteste pas totalement cette vision des choses. Sur le Brexit, « il s’agit plus d’un désaccord tactique que profond », admet un conseiller d’Emmanuel Macron. Même analyse quant à la décision du chef de l’Etat français de s’opposer à l’ouverture de négociations commerciales entre l’Europe et les Etats-Unis : celle-ci a été prise à un moment où la majorité était acquise, la France n’avait donc pas les moyens de bloquer le processus, et son refus a donc surtout valeur de symbole…

A Paris comme à Berlin, chacun convient néanmoins que l’approche du scrutin du 26 mai n’est qu’une partie de l’explication. Ou, pour le dire autrement, que les divergences entre le président et la chancelière remontent à beaucoup plus loin. Comme si, presque deux ans après l’élection de M. Macron, leur relation traversait aujourd’hui un moment de vérité douloureux et ambivalent. A l’image d’un couple qui se sait inséparable mais dont chacun des partenaires ne se fait plus guère d’illusions sur ce qu’il peut attendre de l’autre.

Comment en est-on arrivé là ? Quand M. Macron entre à l’Elysée, en mai 2017, l’Allemagne lui fait un accueil triomphal. Ce novice en politique, qui n’a pas encore 40 ans, a vaincu Marine Le Pen à un moment où les nationalismes montent partout en Europe, et alors que beaucoup, en Allemagne, redoutaient la victoire de la présidente du Front national. Le jeune président se veut, en outre, un Européen convaincu, comme en témoignent les drapeaux européens qui ont jalonné sa campagne ou l’Hymne à la joie qui a accompagné sa longue marche au Louvre le soir de sa victoire. Enfin, le successeur de François Hollande porte la réforme en bandoulière et dit vouloir changer la France pour en faire un pays plus fort économiquement, moins dépendant de la dépense et de la dette publiques. Bref, tout ce qu’attend l’Allemagne depuis des années.

  • jalonner
  • l’Hymne a la joie
  • porter qch en bandoulière: 把。。。斜挎在胸前

Le tournant de La Sorbonne

A la CDU, pourtant structurellement liée au parti Les Républicains au sein du PPE, certains, à l’instar du très influent ministre des finances Wolfgang Schäuble, n’ont d’ailleurs pas caché qu’ils préféraient voir Emmanuel Macron entrer à l’Elysée plutôt que François Fillon. Angela Merkel, une fois n’est pas coutume, ne boude pas son enthousiasme. La chancelière, qui trouvait Nicolas Sarkozy trop tactile, multiplie les signes d’affection à l’égard de son homologue français. « Pour les Allemands, l’élection de Macron a été une divine surprise. Ils n’ont vu que son côté pro-européen, ils n’ont pas voulu voir qu’il voulait réformer en profondeur l’Europe », commente un diplomate français.

A l’Elysée, on affirme aujourd’hui qu’Emmanuel Macron a dès le départ analysé les faiblesses du couple franco-allemand, enfermé dans des postures d’un autre temps, et voulu y remédier. « Le couple franco-allemand se meurt de l’absence de confrontation au réel. On est soit dans le rituel béat, soit dans le bras de fer. Soit on joue l’harmonie, soit on menace de renverser la table », explique un proche. Pour le président, assure son entourage, il fallait sortir de cette « hypocrisie » qui, à ses yeux, empêche le couple franco-allemand de reconnaître ses divergences et paralyse l’Europe, la condamne à l’inaction.

Le discours de la Sorbonne, le 26 septembre 2017, deux jours après les élections législatives allemandes, dans lequel M. Macron multiplie les propositions pour « refonder » l’Europe, est la première expression de cette volonté de faire entrer Paris et Berlin dans une relation moins codifiée, plus adulte en quelque sorte. « Ce n’était pas un discours du couple franco-allemand harmonieux », revendique un fidèle de M. Macron. Celui-ci n’ignore pas que certaines de ses propositions, sur l’avenir de la zone euro par exemple, seront accueillies avec réserve en Allemagne.

D’ailleurs, à Berlin, on apprécie modérément. Même si le président a informé préalablement la chancelière du contenu du discours, son initiative n’est pas du meilleur goût. Car M. Macron désoriente, et pas seulement par l’audace de ses propositions, mais aussi par la façon dont il les expose, en rupture avec certains codes diplomatiques. Exemple : son idée d’un « nouveau traité de coopération » entre la France et l’Allemagne. « Ce n’était pas à [M. Macron] d’annoncer un nouveau traité franco-allemand au moment où l’Allemagne n’a pas de gouvernement. Le bilatéral, ce sont deux Etats qui travaillent ensemble », commente un fidèle d’Angela Merkel.

Autant que la démarche, unilatérale, c’est la pression que met M. Macron sur l’Allemagne qui déconcerte à Berlin : dans son discours, le président s’est en effet fixé comme date pour la signature du nouveau traité celle du 22 janvier 2018, 55e anniversaire du traité de l’Elysée signé par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer. Finalement, le nouveau traité, celui d’Aix-la-Chapelle, sera signé un an plus tard que ce que M. Macron avait imaginé.

Dans les relations entre M. Macron et Mme Merkel, le discours de la Sorbonne marquera un tournant. Désormais, le président français s’installe dans la position de celui qui attend les réponses de la chancelière allemande. Et l’attente dure. Non seulement parce que Mme Merkel mettra six mois à former un nouveau gouvernement, mais aussi parce qu’elle se refuse à se plier au rythme que souhaite lui imposer Paris. « Il y a chez Macron une part de désillusion vis-à-vis de Merkel, mais plus largement des Allemands en général. Il a le sentiment de leur avoir tendu la main plus que ses prédécesseurs, et ce dès sa campagne, en se rendant deux fois à Berlin, ce qui était une première. Tout ça pour qu’on lui ferme la porte au nez. Il a clairement un sentiment d’injustice », décrypte un ministre français.

Cette longue phase d’attente a laissé des traces durables. Un an après la formation de la nouvelle coalition de Mme Merkel, la frustration ressentie côté français n’est pas digérée. Elle est même désormais utilisée comme argument électoral par Nathalie Loiseau, l’ancienne ministre des affaires européennes devenue la tête de liste de LRM pour les élections du 26 mai. Le 10 avril, devant les responsables de la confédération des PME, celle-ci n’a pas hésité, ainsi, à dénoncer la « frilosité » de « dirigeants européens qui seront bientôt sortis de la vie politique ». Le nom d’Angela Merkel n’a pas été cité, mais tout le monde a compris qui était visé…

« Pendant dix ans, de la fin des années 1990 au début des années 2000, la France a été paralysée par l’élargissement d’abord, par le tabou des changements de traité ensuite, après Nice et 2005. Pour la France, c’est une décennie de gel des propositions. Nous sommes à un moment de croisement des courbes », commente un diplomate français. Aujourd’hui, la France propose, tandis que l’Allemagne semble tétanisée. Contrairement à Nicolas Sarkozy ou à François Hollande, M. Macron n’a pas cette obsession de tenir ensemble le oui et le non au référendum de 2005, de ne pas rouvrir la fracture qui s’est révélée à l’époque. Il se considère d’une autre génération, résume son entourage. « Du coup, on a un peu bousculé l’Europe et l’Allemagne », explique un conseiller.

Condamnés à s’entendre

A l’occasion, M. Macron n’hésite pas à tenir lui-même ce langage de vérité à l’égard de l’Allemagne. Il le fera une première fois le 10 mai 2018, à Aix-la-Chapelle. Ce jour-là, le président français profite de l’occasion que lui offre la remise du prix Charlemagne, la plus prestigieuse et la plus ancienne des distinctions européennes, pour fustiger le « fétichisme perpétuel [de l’Allemagne] pour les excédents budgétaires et commerciaux, qui sont faits aux dépens des autres ». A ses côtés, Mme Merkel encaisse, mais apprécie modérément. Cela n’empêchera pas le chef de l’Etat de réitérer, et encore plus nettement, comme il l’a fait, jeudi 25 avril, lors de sa conférence de presse à l’Elysée, affirmant que « l’Allemagne est sans doute à la fin d’un modèle de croissance qui a beaucoup profité des déséquilibres de la zone euro ». Interrogé par une journaliste du Frankfurter Allgemeine Zeitung sur l’état du couple franco-allemand, le président n’a sans doute été jamais aussi clair, répétant à plusieurs reprises le verbe « assumer » pour évoquer ses « désaccords » avec Berlin et la « confrontation féconde » qu’il entend mener avec l’Allemagne.

« Il faut peut-être faire attention à jusqu’où on peut bousculer les autres si on veut un partenariat correct », commente-t-on côté allemand aujourd’hui. A Berlin, au fil des mois, l’image du président s’est dégradée. Depuis la crise des « gilets jaunes » et les 10 milliards de concessions que l’exécutif leur a faites, le 10 décembre 2018, une sorte de désillusion s’est installée. Soucieux de ne pas mettre en difficulté le président français, le gouvernement allemand s’est gardé de réagir. Mais la presse, et pas seulement celle de droite, ne cache pas son inquiétude. « La crédibilité en matière budgétaire : telle devait être la marque de fabrique d’Emmanuel Macron à l’égard de ses partenaires européens. Voilà maintenant que, face à la dure protestation des “gilets jaunes” contre sa politique économique, le président français renonce à sa politique de réduction des déficits », commente le lendemain le quotidien de centre-gauche Süddeutsche Zeitung.

Et si une partie de la droite allemande, sceptique depuis le début, avait eu raison ? Et si M. Macron était finalement ce « cher ami » – au sens de celui qui coûte cher – décrit par le Frankfurter Allgemeine Zeitung entre les deux tours de la présidentielle de 2017 ? Le style présidentiel commence également à susciter des commentaires acides : « S’adresser au peuple qui souffre de cette façon-là, sous les dorures de l’Elysée, c’est assez curieux… », commentait ainsi un ministre allemand, en privé, quelques jours après l’intervention présidentielle du 10 décembre.

Sur le fond, pourtant, Berlin comme Paris savent qu’ils sont condamnés à s’entendre. « Dans un monde plein de menaces, dans un monde où il y a un Poutine, un Trump, un Erdogan et un Xi Jinping, la France comme l’Allemagne sont convaincus qu’ils doivent se mettre d’accord », résume un proche d’Angela Merkel. Et d’ailleurs, ils ont su avancer sur plusieurs dossiers. Notamment en matière de défense, de sécurité et de politique africaine. Mais pas seulement.

À bout de patience

« Pour la première fois l’Allemagne a accepté le principe d’un budget de la zone euro, même s’il est clair que nous aurions souhaité aller beaucoup plus loin », reconnaît-on ainsi côté français, en référence à l’accord signé à Meseberg, près de Berlin, en juin 2018. Côté allemand, on met en avant le « Manifeste franco-allemand pour une politique industrielle européenne adaptée au XXIe siècle », signé le 18 février par les ministres de l’économie Bruno Le Maire et Peter Altmaier. « Pour la première fois depuis longtemps, le gouvernement allemand a fait une proposition qui réunit d’une façon claire et nette des idées françaises en matière de politique industrielle avec la philosophie allemande de l’économie du marché. Et cela ne m‘a pas valu que des compliments en Allemagne », explique M. Altmaier. Son plan, jugé trop dirigiste – trop colbertiste, dirait-on en France – a suscité de vives critiques au sein de l’aile libérale de la CDU.

Sur certains sujets qui restent conflictuels, Paris admet par ailleurs volontiers que le problème, à Berlin, n’est pas Mme Merkel. C’est en particulier le cas sur la coopération en matière de défense, où les blocages viennent clairement du SPD. Soucieux de rester fidèles à leur tradition pacifiste, les sociaux-démocrates allemands pèsent en effet de tout leur poids pour que l’Allemagne mène une politique des plus restrictives en matière d’exportations d’armements. Or celle-ci n’est pas sans conséquences à Paris, Berlin suspendant parfois des exportations de systèmes d’armement en provenance de la France et à destination de pays non-membres de l’Union européenne ou de l’OTAN, au motif qu’ils contiennent des composants allemands…

Le différend, qui n’est pas nouveau, a pris une intensité particulière fin 2018, quand l’Allemagne, à la différence de la France, a décidé de geler les exportations de matériel militaire vers l’Arabie saoudite après l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi à Istanbul. Initiative inédite : l’ambassadrice de France en Allemagne, Anne-Marie Descôtes, en est venue à publier un long article, en mars, sur le site de l’Institut fédéral des hautes études de sécurité, placé sous la tutelle du ministère allemand de la défense. Elle y expliquait que « le caractère imprévisible de la politique allemande de contrôle des exportations [d’armements] alimente l’inquiétude des partenaires européens de l’Allemagne ».

« L’article de l’ambassadrice française n’était peut-être pas très diplomatique, au sens habituel du terme, mais il n’avait rien non plus d’agressif, par exemple si on le compare aux sorties récentes de l’ambassadeur des Etats-Unis en Allemagne. Il n’empêche, ici, ça a surpris pas mal de gens, qui n’avaient peut-être pas compris à quel point la Francé était à bout de patience envers l’Allemagne », reconnaît un diplomate berlinois.

« Ça ne va pas être simple »

Une chose est certaine : au-delà des dossiers qui divisent la France et l’Allemagne, il existe une différence fondamentale de tempérament entre M. Macron et Mme Merkel qui reflète elle-même une opposition radicale entre deux cultures politiques que chacun des deux dirigeants incarne. « La culture allemande est profondément convaincue du mérite du compromis. La culture française a instauré un système institutionnel qui fait de la confrontation un élément déterminant. Macron et Merkel ont été profondément marqués par ces deux systèmes », poursuit ce spécialiste du couple franco-allemand.

Pour la chancelière allemande, rompue à l’art du consensus et avare de grands discours flamboyants, cet attelage est forcément inconfortable, reconnaît-on volontiers dans les deux capitales. Que cela pèse sur l’état de leur « couple » – comme on dit en France – ou de leur « tandem » – expression utilisée en Allemagne – est une évidence. De ce point de vue, l’évolution de leurs relations, après bientôt deux ans, peut se lire comme un miroir inversé de ce qui se passa sous le précédent quinquennat. Résumé d’un bon connaisseur des deux périodes : « Entre Hollande et Merkel, il ne s’est jamais rien passé de très bien, mais jamais rien de très mal non plus. Car Hollande, tout socialiste qu’il était, n’est au fond jamais allé à la confrontation et finissait toujours par passer avec elle des compromis classiques. Avec Macron, c’est différent : ça a bien collé au début, mais très vite la chancelière s’est aperçue qu’elle avait en face d’elle quelqu’un de beaucoup plus coriace. »

  • coller
  • coriace: tough,hard-headed

Les résistances de ces derniers mois pourront-elles être surmontées ? A vrai dire, rares sont ceux qui semblent vraiment y croire. « Merkel est en bout de course. Elle est partie pour continuer à faire de la résistance et ne pas prendre d’initiatives. Le problème fondamental n’est pas qu’elle ne veut pas mais qu’elle ne peut pas », estime un ministre français, qui admet aujourd’hui que la France a « sans doute fait une erreur d’analyse » en fondant trop d’espoirs sur la chancelière allemande : « Merkel a formidablement incarné l’Allemagne unie. Or, nous avons voulu croire que, parce qu’elle avait porté l’unité allemande, elle porterait aussi l’ambition européenne… »

La période post-élections européennes risque en tout cas d’être tout aussi compliquée que l’actuelle. Notamment lorsqu’il sera question des nouveaux postes à pourvoir à Bruxelles, à commencer par la présidence de la Commission européenne. Entre Mme Merkel, qui s’est ralliée à l’idée que celle-ci soit confiée au « Spitzenkandidat » du groupe le plus nombreux au Parlement européen – en l’occurrence le conservateur bavarois Manfred Weber –, et M. Macron, qui refuse un tel scénario, « ça ne va pas être simple », prédit un bon connaisseur des arcanes bruxellois.

  • des arcanes: the mysteries

A Berlin, certains espèrent au contraire que le résultat des élections européennes ravalera les ambitions du président français. « Avec 18 ou 20 députés à Strasbourg, les macronistes comprendront vite qu’ils ne pourront pas faire tout ce qu’ils veulent », ironise un diplomate allemand. « Macron a été projeté très vite là où il est aujourd’hui. Il a eu énormément de talent, énormément d’audace, mais il a eu aussi énormément de chance. La difficulté, c’est qu’il sait qu’il a eu beaucoup de talent, il sait qu’il a eu beaucoup d’audace, il a oublié qu’il avait eu beaucoup de chance », poursuit ce diplomate, qui appelle le chef de l’Etat français à un peu plus d’humilité. « Quand vous marchez devant le front, le brouillard peut vous séparer de vos troupes », conclut-il…

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