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Le black bloc, hétérogène et bigarré

Plusieurs générations et traditions politiques cohabitent au sein de cette mouvance difficilement cernable, qui pratique l’émeute urbaine pour lutter contre le capitalisme, explique l’universitaire Depuis une vingtaine d’années, dans de nombreuses manifestations, un nouveau groupe est apparu dans les cortèges : le black bloc, qui se présente comme une nouvelle pratique de l’anticapitalisme, en réplique aux nouveaux moyens de surveillance et de contrôle.

Le black bloc est avant tout une pratique manifestante. Formés de plusieurs dizaines ou centaines de personnes qui se masquent le visage et se couvrent de vêtements noirs, ces groupes cherchent à faire reculer les barrages policiers et à ouvrir un trajet non officiel aux manifestations. Ils assument et s’efforcent de banaliser un niveau de violence urbaine impliquant des risques élevés, tant pour les membres des forces de l’ordre que pour eux-mêmes.

De plus en plus souvent mixte, le black bloc est difficile à cerner, tant politiquement que socialement. Au-delà de l’aversion commune envers le « capitalisme », il recrute sur des bases plus affinitaires qu’idéologiques. Il s’agrège et se défait au gré des événements. Il s’en prend à tout bien matériel susceptible de symboliser le libéralisme et laisse derrière lui des slogans souvent rédigés dans une veine sarcastique.

Le black bloc n’a pas pignon sur rue. Si des appels explicites à l’émeute urbaine circulent et peuvent être relayés, notamment sur certains sites et sur les réseaux sociaux, ils ne sont pas signés et, comme la tenue noire, renvoient à l’anonymat.

Pour se mettre en ordre de bataille, le black bloc bénéficie de la bienveillance des manifestants qui, sans prendre part aux affrontements, protègent sa formation. Le « cortège de tête », informel, est son refuge.

Dans ces groupes, plusieurs générations et factions politiques cohabitent. Les plus anciens ont transmis l’expérience acquise depuis les années 1970. Si, dans les deux décennies suivantes, les actions violentes étaient moins fréquentes, la culture de l’émeute n’a pas pour autant disparu.

En Europe, ces pratiques renaissent à Gênes en 2001 puis à Evian en 2003. Une nouvelle vague d’émeutiers émerge à Strasbourg, puis à Poitiers en 2009, rejoints ensuite par une frange des participants aux « zones à défendre » de Notre-Dame-des-Landes et de Sivens entre 2014 et 2018. S’y mêlent certains manifestants contre la loi travail en 2016, des participants aux mouvements universitaires de 2018, jusqu’à la « casse » d’ampleur du 1er mai 2018. Il semble falloir compter aujourd’hui aussi avec le ralliement de « gilets jaunes ».

Le black bloc forme donc un ensemble hétérogène, aux traditions politiques bigarrées, comme le résume le slogan « Beau comme une insurrection impure ». Il bénéficie de la mansuétude voire du soutien tacite d’une partie de la gauche radicale anticapitaliste. Les groupes se réclamant de l’anarchisme sont une composante importante. A la frontière entre anarchisme et marxisme, les courants héritiers de l’autonomie des années 1980, refusant les formes traditionnelles de la contestation politique, sont très présents.

Nébuleuses variées

De manière toujours informelle et déterminée par des choix individuels, des sympathisants de diverses déclinaisons du marxisme participent aussi aux affrontements. Cette porosité – impensable jusque dans les années 1990 – s’explique par l’affaiblissement des barrières idéologiques, les solidarités de terrain l’emportant sur les appartenances politiques.

L’explication est à chercher dans leurs engagements spécifiques, et notamment dans la sociabilité associative. Toujours sans aucune généralisation possible, les émeutiers peuvent appartenir à des nébuleuses variées : antifascistes radicaux, membres de collectifs contre les violences policières, aide aux migrants, écologie radicale, collectifs féministes, groupes de « solidarité internationale » avec les Palestiniens et les Kurdes, par exemple. La pratique sportive joue aussi un rôle, notamment à travers les clubs de supporteurs des villes ouvrières ou des quartiers populaires.

Loin du cliché sur les émeutiers issus prioritairement des milieux intellectuels, le black bloc actuel est beaucoup plus divers. Si les analyses des participants au début des années 2000 montraient un haut niveau d’études, les éléments aujourd’hui recueillis soulignent une présence plus forte des milieux populaires.

Cette « sédimentation » insurrectionnelle repose également sur des cultures musicales partagées. Les références historiques mises en avant témoignent également de ce patchwork idéologique : la Révolution française, la Commune de Paris restent incontournables, mais s’y ajoutent les révoltes contemporaines. Les slogans utilisés soulignent le caractère composite d’une mouvance où se mêlent le vocabulaire propre aux banlieues, les clins d’œil aux séries télévisés, mais aussi la reprise d’aphorismes de René Char, comme « Agir en primitif et prévoir en stratège ».

Le black bloc souligne l’hétérogénéité des formes de l’anticapitalisme contemporain. Il renouvelle une volonté de rupture avec le fonctionnement de la société, comme si les « enragés » d’hier étaient devenus les « ingouvernables » d’aujourd’hui.

Sylvain Boulouque, enseignant- chercheur à l’université de Reims, est membre du comité de rédaction de la revue « Communisme »

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